‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 5 sur 26 · IL · texte numérisé non relu

IL

66 TE PONT d'aUDI'iK.

Rivarola, dcî sanglante mémoire; c'est là un crime de lèze-Yatican que les prêtres ne me pardonneront pas, et, avec la permission de notre bon cousin le sergent d'Asture, je prendrai la liberté d'attendre paisiblement sous son toit la fin de Forage. Entre nous, mon cher Brancador, je crains bien que ton filleul, le comte de KalefF, n'ait ouvert les outres d'Eole. Qu'en penses-tu?

— » Je pense que cela ne peut être , que cela n'est point. Je réponds de lui comme de moi. C'est une erreur, une calomnie ; il n'est pour rien dans la catastrophe du Yélabre^

— » Diable! comme tu prends feu. On dirait , ma foi , à la chaleur de ta justification , que tu as le mot de l'énigme.

— » Ai- je dit cela? s'écria en rougissant l'amant d'Autonia. Quelle idéel Comment connaîtrai-je le coupable, j'ai quitté Rome le matin même?

— » Il paraît, du reste, que ton affaire, à toi, est liquidée, et que tu es hors de danger; car Anselme te rappelle à Rome. Il m'a chargé de te relever ici, et je n'aurai garde de manquer à la consigne. » —

Seul de tous les carbonari du Yélabre, Brancador n'avait été l'objet d'aucune recherche; sa disparition subite et son absence prolongée le compromettaient donc plus que sa présence. Telle était du moins l'opinion d'Anselme ; et il s'était

'"le pojnt d'ardék. 67

décidé, malgré ses répugnances, à le rappeler d'exil. Mais il avait conçu dès-lors des soupçons que les apparences justifiaient tous. Pourquoi seul excepté de la proscription commune? Quel bras tout-puissant était donc tendu sur lui? A quel prix était achetée cette protection mystérieuse?

La solution de tous ces problèmes est que l'œil d'Antonia veillait sur son amant; providence invisible, elle le protégeait à son insu et sa main avait retenu le glaive déjà levé pour le frapper. C'est le prix qu'elle avait mis à sa délation , et le Gouverneur de Rome avait tenu le marché , bien sûr qu'une fois désignée, la victime tomberait tôt ou tard et d'elle-même dans le piège.

Les amours de Brancadoretd'Antonia étaittrop suspectes à Anselme, il en craignait depuis trop long-temps les suites pour qu'il n'eût pas tourné de ce c6 té-là ses premiers regards. Il ne croyait pas Brancador traître , mais imprudent , et il n'ignorait pas le mépris et la haine que la comtesse, digne fille du prince d'Iési, professait pour les carbonari. Avec de tels flambeaux et de tels guides, Anselme ne pouvait manquer de pénétrer ces ténèbres. Mais s'il était sur la voie , il y marchait à pas lents , gêné qu'il était dans tous ses mouvemens , et traqué toujours par la police dans sa retraite de l'Avenlin. 11 attendait le retour de

(kS LE roNT d'ap.dée.

Jhancador pour cclaircir à fond le falal mystère.

Tandis que le proscrit n'en était encore qu'aux présomptions , son ami Marius , plus libre d(î ses démarches , en était aux certitudes. Un sbire carbonaro , celui-là même à qui la Vente du Yélabre avait dû son évasion, avait reconnu dans la femme voilée la comtesse Antonia , et comme ses amours avec Brancador étaient publiques, le sbire avait été bientôt sur la trace. Trop sévère seulement pour l'amant, et sans indulgence, sans charité pour lui, il le tenait povir traître et délateur, et c'est comme tel qu'il l'avait dénoncé à Marius.

Le Trastévérin ne fut un juge ni plus clément ni plus équitable ; il fut d'autant plus prompt à la rigueur que, plébéien austère, il ne voyait dans le jeune patricien mondain qu'un efféminé dandy^ Inexorable et violent, son premier mouvement avait été de chercher le traître pour le poignarder ; mais il avait appris sa disparition de Rome. Forcé à l'attente par la nécessité , il avait ajourné sa vengeance, il n'y avait pas renoncé. Le mot de pardon n'existe pas dans la langue du Trastévéré.

La colère cependant n'avait pas tué en lui l'amitié, et toujours inquiet d'Anselme, il n'avait pas cessé un instant ses recherches. Il n'avait rien découvert. La source même de ses premières informations s'était tarie ; l'arrivée du

LE rOiNT d'AIU)ÉE. 69

capitaine Odaiiclini lui avait fermé toute communication avec Loysa; Loysa d'ailleurs s'était obstinée au silence et elle était bien résolue à y persévérer. Las enfin de l'inutilité de ses poursuites, il songea à la tour d'Asture et tenta cettedernière voie.

La nuit même où Marins partait de Rome pour Asture, Brancador partait d'Asture pour Rome, et, tous les deux acheminés vers Ardée , l'un par la voie romaine , l'autre par les bois Antiates , ils devaient inévitablement se rencontrer.

Nicole , le garde-forêts , qui avait servi de guide et d'escorte à Brancador dans ces solitudes inconnues, prit congé de lui au pied de la vieille tour ruinée de Saint-Anastase, ancienne villa de Mécène, et l'amant d'Antonia continua seul sa route à travers les champs lémini.

Il marchait triste et morne; la matinée pourtant était riante, le ciel en fête,. mais la nature est un miroir où l'âme de l'homme se reflète; l'âme de Brancador était sombre, elle jetait un voile de deuil sur le joyeux soleil et décolorait la création tout entière. Les grands effets de la Campagne de Rome le touchaient peu; la seule chose qui fît impression sur lui, mais pour l'attrister plus encore, c'était la solitude immense et le silence vaste, profond. Pas un bruit, pas un visage d'homme ne le distrayait de sa rêverie; les pas même de son cheval mouraient sous l'épais gazon des pâtura-

'JO U: PONT I) AllDEE.

ges; rien du monde extérieur ne s'élevait entre sa tristesse et lui.

In grand combat travaillait son âme. Dans la tour d'Asture, au milieu des bannis, il avait pu , électrisé par eux, s'élever un instant du repentira l'héroïsme, et, passant du mépris de lui-même à la haine de sa maîtresse, jurer dans son cœur de ne la revoir jamais. Mais seul, mais au sein du désert, mais livré sans défense aux inspirations de sa nature intime, il fléchissait, ses résolutions fortes chancelaient, et chaque pas qu'il faisait vers Rome brisait une maille de la cotte d'armes empruntée dont il avait, au départ, cuirassé son cœur. Il était bien à craindre qu'il n'arrivât désarmé.

Il était jeune, il était faible; ses instincts étaient doux, etlorsqu'en tête àtête avec lui-même il descendait au fond de son âme, ce n'était pas la politique qu'il y trouvait , c'était l'amour. A ces êtres tendres , mobiles , il faut non le tumulte des camp s ou les orages du forum, mais les ombrages de Tibur, les délices de Capoue.

Jeté par entraînement, sans aucune des vertus mâles du conspirateur, dans l'arène âpre et sanglante des conspirations , il n'avait songé d'avance ni aux sacrifices qu'elles imposent ni aux dévouemens qu'elles réclament; le moment venu de les faire , il n'en avait pas la force. Elevé dans l'opulence, nourri des vieilles traditions patri-

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