‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 7 sur 26 · LE PONT D ARDÉE · texte numérisé non relu

LE PONT D ARDÉE

ses bois sacrés, comme les lauriers de Laurente de ceux d'Apollon.

Et comme si ces déserts volcaniques, sanctuaire aujourd'hui de la fièvre, jadis du plaisir, eussent conservé quelque prestige de leur antique magie; comme si l'air y était plus mou , les parfums plus énervans , c'est là , c'est en foulant cette poussière ardente, c'est en remuant, à l'ombre des myrtes et des rosiers , toutes ces ruines cythéréennes que l'amant repentant fut de nouveau vaincu. Brûlé par la fièvre des sens , dévoué comme la fille d'Achrise à la déesse acharnée , il se donna à ses autels 5 le transfuge , tout entier. Le repentir fut détrôné , l'amour régna seul.

Le désert s'anima de rians fantôme^; bercés sur les brises marines et couronnés de fleurs , ils venaient danser autour du cavalier, ils murmuraient à son oreille le nom d'Antonia, et mille souvenirs voluptueux le subjuguaient. Sa maîtresse était si belle! Son amour avait de si tendres mystères, des résistances si fantasques, de si ravissan s caprices! Que la politique alors lui semblait froide î Songeant à tant de combats plus doux, qu'il trouvait dures et rudes toutes ces luttes de place publique auxquelles il s'était si étourdiment condamné! Il n'est pas jusqu'à l'ignominieuse nuit passée aux bras de la délatrice dont la mémoire n'enivrât encore le sensuel enfant du midi.

LE PONT d'aUDÉE. 7 5

Insensible aux leçons plus mâles des champs rutules, il ne rêvait que délices, que voluptés, et l'austère mélancolie de la Campagne romaine au lieu de le retremper, l'énervait. — Que sont, se disait-il en broyant sous les fers de son cheval la poudre des cités antiques , que sont la gloire et la liberté? L'homme travaille pour la destruction. Les empires croulent, les peuples s'évanouissent et la charrue exhume indifféremment des cendres d'une civilisation éteinte, le nom d'une courtisane ou d'un grand homme. Yénus même survit à Jupiter. Le hasard dispense l'immortalité ; le crime et la démence en ont les honneurs plus que le génie et la vertu. La certitude humaine n'a point de base ; la vérité d'un siècle est l'erreur d'un autre; les principes sont des chimères , les idées des mots. Qu'importe un passé qui n'est plus à nous, un avenir qui ne le sera jamais ? Le présent seul est nôtre ; jouissons^ en donc sans vains regrets, sans ambitions romanesques ; le plaisir vaut mieux que la gloire, l'amour mieux que la liberté! —

Tel était le scepticisme banal et délétère où le carbonaro déchu détrempait son âme. Abandonné au pas languissant de son cheval, il avait tourné la colline d'Ardée et atteint le pont du Numicus. Comme il le traversait lentement et les yeux baissés ,^ un cavalier s'arrêta tout court de-

74 l'E PONT d'aRDÉK.

vaut lui, et lui ferma le passage. Brancador tressaillit; il releva brusquement la tête, et reconnut Marins.

— « Que vous êtes pâle! » — lui cria-t-il en retenant son cheval. Et Marins en effet était d'une pâleur sépulcrale; son front livide était effrayant; ses traits bouleversés décelaient quelque furieux orage, et, miroir fidèle de son âme, ses traits ne mentaient pas.

La subite apparition de Brancador avait été pour le vindicatif Trastévérin une tentation de lenfer; jamais homme n'avait soutenu contre les puissances de ténèbres un plus terrible assaut. Sa première pensée avait été de se précipiter sur le délateur — tel était pour lui l'amant d'Antonia — et de le massacrer; mais quelque implacable qu'il fût dans ses haines , quelque juste que fût à ses yeux le châtiment, il lui parut lâche en tête-à-tête. Grand dans la vengeance, il ne put se résigner à un obscur assassinat dans le désert ; il lui fallait vm exemple éclatant. Remettant donc le poignard au fourreau , il réserva le condamné à une expiation plus solennelle. Il ne put toutefois si vite apaiser une telle tempête , que son visage n'en gardât long-temps les traces ; mais échappé sans le savoir à un danger qu'il ignorait, Brancador ne vit que la fatigue et le mouvement du voyage dans sa pâleur et son agitation.

LE PONT d'aRDÉE. 76

Les renseignemens que Marius allait chercher à Asture , Brancador aurait pu les lui donner , il en savait sur Anselme autant que les bannis; mais le Trastévérin le méprisait trop pour lui adresser une question ; il ne daigna pas même répondre aux siennes; il le quitta brusquement, et continua son voyage sans lui avoir dit un seul mot.

— D'où vient donc ce délateur? se demandait-il en galop pant vers la tour. Serait-il allé vendre les carbonari d' Asture comme il a vendu les carbonari du Vélabre? Le ciel m'envoie à temps pour les sauver. — Et comme s'il eût craint de n'arriver pas à temps et d'être gagné de vitesse par la trahison , il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval , et fendit le désert comme une flèche.

Resté seul sur le pont d'Ardée , Brancador ne comprenait rien à un tel accueil. Cette rencontre était sinistre , et alors seulement l'idée lui vint qu'il pourrait bien être suspect et passer pour le délateur du Vélabre. Comment expliquer autrement la méprisante réserve de Marius?

Cette terrible lumière fit en lui révolution; elle changea en menaçantes réalités ses rêves voluptueux; de la tendresse il repassa à la haine, de la langueur à la rage , et toujours extrême parce qu'il était toujours faible, il se livra au désespoir, comme il venait de se livrer à la mol-

76 LE PONT d'aRDÉE.

lessc; il blasphéma l'amour, il maudit Anlonia. — Délateur! délateur! — se répétait-il sans cesse, et ce mot lui glaçait le sang, et comme s'il eût pu échapper par la vitesse de son cheval à l'odieux soupçon, il lui déchirait les flancs , il le lançait à travers les solitudes , il dévorait l'espace comme un insensé.

La peur de l'infamie l'aveuglait , comme naguère la fièvre des sens, et quand l'idée enfin lui vint de tourner bride pour forcer Marins à une explication, il était trop tard, il ne pouvait plus le joindre. En vain l'essaya-t-il , il dut y renoncer , et reprit seul la route de cette Rome où l'attendait non plus l'amour mais le déshonneur.

Vaincue par la fatigue plus que par la raison, sa fougue juvénile se calma, et il revint par lassitu de à la modération. -"^

Il avait voyagé loili le jour sans voir — Marins excepté — une û^^e humaine , et comme la solitude au lieu de l'apaiser, l'exaltait, il appelait de toute l'ardeur de son âme une rencontre , même la plus vulgaire, pourvu qu'elle fît diversion à ses sombres pensées et l'arrachât à lui-même. Ses vœux furent remplis.

Laissant à gauche les collines de Lavinie, à droite le mont Albane , il avait franchi sans y songer le Pomonal, antique lucus où l'Anna Pétronilla des chrétiens a sa chapelle, comme la

LE PONT DARDEE. ^7

joyeuse Anna Perenna des païens y avait la sienne ; au Latium les noms de saints ont à peine changé. Non loin de là, et sans plus d'attention, il avait passé la solfatare d'Altieri, l'Albunea probable de Virgile , mytérieux oracle du vieux roi Latinus; l'âpre odeur de soufre qu'elle exale au loin n'avait pas même frappé le voyageur, et il gravissait lentement le Mont Migliori , lorsque, sorti tout à coup d'un petit massif de lentisques et de figuiers sauvages , restes stériles des villas qui couvraient ces plaines , un cavalier sauta sur les dalles retentissantes de la voie antique.

C'était un pâtre vêtu de peau et coiffé du chapeau conique ; une large bande de cuir bouclée lui ceignait les reins; il brandissait une lance, et montait une jument noire et velue , couverte de harnais blancs. Il aborda Brancador sans cérémonie, et se mit à trotter à côté de lui , disant qu'il allait visiter un casale à quelques milles de là , et qu'on était trop heureux de trouver un chrétien avec qui faire route dans ces déserts. — « Surtout, ajouta-t-il, quand on peut apprendre de lui quelques nouvelles du monde.» —

Et il se mit à l'interroger sur les affaires du jour, avec l'aisance et la familiarité du paysan romain.

— « Eh bien! que font nos cardinaux au Conclave ? Nous donneront-ils bientôt un Pape , et nous le font-ils bon? Et les carbonari, quand les

7 8 LE POINT D^ARDKK.

pend-on? Ils ont fait une rude peur aux robcîs rouges, cette fois-ci; mais elles s'en sont bien vengées. On a affiché contre eux à la porte des églises une excommunication soignée ; toutefois ils s'abusent s'ils croient les tenir tous , et l'archiprêtre de Neptune qui nous la commentait en chaire dimanche dernier ne se doutait pas, le saint homme, de ce que nous savons tous, nous autres pâtres.

— K Eh! quels secrets savez-vous donc, que vos prêtres ignorent? Le confessionnal a bonne langue.

— )^ Le confessionnal est bavard, c'est vrai , mais on ne lui dit que ce qu'on veut bien qu'il sache. Ces choses-là d'ailleurs ne nous regardent pas , nous autres , pourquoi les dirions-nous ?

— » De quelles choses veux-tu donc parler ? Je ne te comprends pas.

— » Bah ! répondit le pâtre en hochant la tête avec un sourire malin , votre seigneurie ne veut pas me comprendre. Elle en sait là-dessus plus long que nous.

— » Je ne sais vraiment pas ce que tu veux

dire.

— s Eh ! croyez-vous donc qu'on ne sache pas ce que c'est que la tour d'Asture? Y êtes-vous maintenant?

— » La tour d'Asture l s'écria Brancador

alarmé.

LE PONT d'aRDKE. 79

— » EU bien 1 oui, c'est un uid.

— » Un nid de quoi?

— » De carbonari.

— » Comment donc sais-tu cela , toi ?» — Échappée à la surprise , à l'impatience de Brai^

cador , cette imprudente exclamation était un aveu ; cet homme de malheur n'avait sur lui nul empire. Il sentit sa faute, mais comme toujours, quand il n'était plus temps de la réparer; on ne rappelle pas plus un mot envolé qu'une seconde écoulée; ce qui est dit est dit.

— « Vous voyez bien , reprit tranquillement le pâtre sans avoir l'air de remarquer l'embarras de Brancador, que votre seigneurie me comprenait, et qu'elle sait la chose aussi bien que moi. On ne nous trompe guère, nous autres habitans de la Maremme ; rien de ce qui s'y passe ne nous échappe. Tenez, ajouta-t-il d'un air matois, je ne serais point surpris que vous en vinssiez vousmême, et que vous en fussiez un Vous m'entendez bien. Au reste , soyez tranquille , on est discret ; un pâtre n'est pas un sbire. » —

Tout en causant et trottant côte à côte, ils avaient gagné du terrain et passé à gué le ruisseau qui, descendu du lac d'Albane par l'émissaire souterrain , sautille en cascades argentées sur la lave noire du désert. Ils Tîheminèrent ensemble un mille encore, puis se séparèrent. Le pâtre

8o " LE PONT d'ARDÉE.

prit à droite , du côté du tombeau de Cécilia Métella, un sentier à peine tracé au milieu des taillis, et disparut. Brancador resta seul sur la chaussée, effrayé autant qu'émerveillé de la perspicacité du pâtre. Or le pâtre n'en était pas un, et l'amant d'Antonia venait de livrer à l'espion de l'Autriche le secret d'Asture, comme il avait livré à sa maîtresse , et par elle au Vatican , le secret du Vélabre. Le prétendu berger n'était autre que le Catalan.

Si vagues que fussent ses premiers rapports sur Asture , ils n'en avaient pas moins éveillé l'attention de ses patrons; ils coïncidaient d'ailleurs avec d'autres reçus de Corse, et, l'émissaire russe parti, le palais de Venise avait commis l'espion Marse à la garde de la tour mystérieuse. Travesti en pâtre romain, l'infatigable protée s'était mis en campagne.

Intimidé par sa première déroute, il n'avait pas osé tenter une seconde fois l'escalade de la forteresse et s'était contenté d'en surveiller de loin les mouvemens. Il était en croisière dans les bois depuis deux jours , que rien encore n'avait trahi le secret du donjon; enfin il en avait vu sortir Brancador et l'avait suivi. Épouvanté de l'apparition de Marins, dont il connaissait et redoutait la violence , il s'était caché dans un des hypogées d'Ardée , pendant sa courte halte sur le pont du INumicus. Le Trastévérin reparti — et le Catalan devinait le but de son

LE PONT d'aRDÉE. 8i

voyage — il avait rejoint Brancador, et abordé enfin cet innocent coupable, attaché comme un mauvais génie à la liberté italienne , et destiné par la fatalité de son caractère à jouer toujours sans s'en douter le rôle de délateur.

Tandis que le Catalan galoppait en rase campagne, et, messager de mort et d'infamie, portait au palais gibelin la bonne nouvelle, Brancador escaladait à pas lents la dernière colline qui le séparât de Rome. Arrivé au faîte, il s'arrêta pour contempler la ville sainte, étendue majestueusement devant lui avec sa forêt de coupoles et sa ceinture de palais. Sorti de la gorge du Janicule et de l'Aventin, le Tibre baignait les marbres calcinés de Saint-Paul, basilique incendiée du désert, et descendait lentement à la mer tyrrhénienne ; parsemée de villas riantes, la verte vallée tibérine se déroulait mollement au pied de la colline aride et solitaire. Au-dessus du fleuve-roi et couronné de pins aériens, le doux coteau Pamphile dessinait sur le ciel bleu ses formes harmonieuses.

Après tant de solitude, tant de mort , Brancador ne revit pas sans une émotion de joie le mouvement et la vie de cette Rome qu'il adorait , de cette Rome où sa maîtresse l'attendait dans les larmes. Peu s'en fallut que cette vue chérie ne le replongeât dans ses langueurs, et qu'il ne succombât à l'ignominie d'une troisième défaite ; mais il

s '2 T.E PONT d'aRDÉE.

étouffa un soupir qui soulevait déjà sa poitriiKî; il retint une larme prête à couler, et, détournant les yeux d'un spectacle trop puissant pour sa faiblesse, il se fortifia du souvenir de Marins, maudit l'amour une dernière fois , et descendit rapidement la colline.

Ainsi victime d'une organisation malheureuse, et déplacé partout ailleurs qu'aux pieds des femmes, toujours agité, toujours oscillant, le mobile amant d'Antonia était semblable à ces luxurieux du Dante, battus incessamment et ballottés dans l'espace par tous les vents de l'enfer :

Cosi quel fîato gli spiriti mali

Di qua , di là , di giù , di su gli mena.

Gomme il passait la porte de Rome, Marius passait la porte d'Asture, et le Catalan celle du palais de Venise.

Tandis que Marius était allé chercher Ansehiie à Asture, Ansehne avait appris le retour de Marius à Rome, non par Loysa, car on l'a vue inflexible dans son silence jusqu'au dernier moment, mais par les rapports de la Haute- Vente, hermandade occulte et vigilante opposée à l'inquisition rivale de la police. A cette nouvelle, Anselme rendit grâce au destin qui en lui ôtant sa maîtresse lui rendait au moins son ami. Il lui donna rendez-vous non loin de sa retraite , aux Thermes solitaires de Garacalla. Marius s'y rendit à son retour d' Asture. Les deux amis s'embrassè-

lenl avec une joie mélancolique; ils se revirent dès lors chaque jour , et les tête à tête de l'amitié remplacèrent les tête à tcte de Sainle-Marie-Majeure.

Fermée à l'amour par la tyrannie paternelle, la basilique des Esquilies n'avait plus abrité les amans sous ses doux autels et ne les y devait plus voir. Victime de la violence, captive indignée, Loysa languissait loin d'Anselme sous un despotisme brutal , et n'avait dans sa prison pour alléger sa chaîne et fortifier son âme que le souvenir du bonheur qui n'était plus.

Espérant la dompter par la réclusion et J[ui faire épouser à force de solitude et d'ennui je ne sais quel homme vulgaire qu elle n'avait jamais vu, le capitaine Orlandini avait relégué sa fille dans les combles et la tenait enfermée dans une étroite cellule dont seul il avait la clef, et dont personne que lui ne passait le seuil. La liberté devait être le prix de son consentement. Il n'épargnait rien pour le lui arracher et il s'appliquait avec un soin barbare à lui rendre sa captivité insupportable; il alla même jusqu'à lui imposer une diète austère afin d'énerver son courage par l'inanition. Nourri dès l'enfance dans la grossièreté des casernes papales , il ne connaissait pas d'autre éloquence , ni d'autres moyens de persuasion.

Et s'il ne s'était pas encore porté dans sa colère à des extrémités sanglantes, ce n'est pas qu'il eût des entrailles de père, c'est qu'il avait peur; l'invisible pèlerin régnait sur lui et lui enchaînait le bras.

Une apparition menaçante n'avait fait que redoubler son effroi. Glissé, un soir, loin de sa retraite^ dans son costume dévot , le proscrit de l'Aventin avait épié son passage dans la rue solitaire de Saint- Vital et se dressant tout à covip devant lui comme une ombre, il lui avait répété d'une voix foudroyante ces formidables paroles de la basilique : — « Capitaine Orlandini, souviens-toi du pèlerin » de Sainte-Marie-Majeure ! » — Le fantôme avait disparu dans les ténèbres ; mais son souvenir était durable, et, remords vivant, il pénétrait le lâche d'une terreur salutaire.

Stupide et trivial, il n'entendait rien au cœur humain; il connaissait plus mal encore sa fille, et ce qu'il croyait devoir la dompter ne faisiiit que la roidir. Bien loin de s'éteindre dans les fers, la passion de Loysa, attisée, exaltée par la persécution, grandissait de tous les maux qu'elle souffrait pour l'amour. Décidée à la résistance , et prête à tout , elle n'opposait que le silence à la fureur, le mépris à la brutalité. Sa résolution était prise, comme à Sainte-Catherine , de mourir plutôt que de céd,er. Avec cela on est invincible.

Mais que ses journées étaient longues! ses insomnies douloureuses! L*oeil sec, devant son père 5 et la tête haute , elle ne savait que pleurer et prier quand elle était seule, et son cœur se brisait. Sa plus grande torture était de ne savoir rien d'Anselme. Le capitaine lui avait bien dit qu'il était plongé dans les cachots du château Saint-Ange; il avait beau le lui répéter tous les jours, elle n'en croyait rien; quelque chose en elle lui disait que cela n'était pas , et que son père mentait. Cette incertitude n'en était pas moins pleine d'angoisses, elle n'en peuplait pas moins sa prison de visions funestes, mais l'amour triomphait de , tout et son amant en péril lui apparaissait plus beau dans la majesté du malheur.

Lui du moins avait pour distraire sa peine les grands intérêts et les passions ardentes de la politique; mais elle, quels intérêts, quelles passions pouvait-elle avoir qui ne fussent pas l'amour? Par quelle route lui aurait-elle échappé? Dans quel repli profond, inconnu de son âme eut-elle pu se réfugier, où l'image d'Anselme ne l'eût poursuivie, où elle ne l'eût trouvée vivante, ineffaçable? Loin de la fuir, cette chère image, elle l'adorait , elle n'implorait qu'elle ; c'est elle qui occupait ses longues heures de solitude et d'oisiveté; elle qui s'asseyait la nuit à son chevet pour recueillir ses larmes et les essuyer; elle

LES TllEUMES DE CARACALLA. 87

qui l'armait de patience et de bravoure dans ses combats de tous les jours.

Elle était à l'âge où l'on n'a point appris encore à désespérer. Seule, captive, opprimée, sans appui, sans asile au monde, elle ne vivait que pour l'espérance; elle échappait au présent par l'avenir et le faisait si beau, cet avenir réparateur, qu'il ne lui semblait pas avoir encore assez souffert pour le méi-iter. Religieuse dans l'amour et par amour, elle supportait l'épreuve avec résignation, avec joie, semblable à ces martyrs qui bénissaient leurs bourreaux de les rendre par les tourmens plus dignes du royaume des cieux. Le dieu de ce monde idéal que créait sa fantaisie, le roi de ces fêtes futures dont le parfum déjà l'enivrait, c'était Anselme le proscrit, Anselme l'excommunié; fiancé de la mort que l'amour jaloux de l'intrépide Romaine disputait comme Orphée à sa formidable rivale.

Informé par Marins de l'étroite captivité de Loysa, Anselme souffrait plus des maux dont il était la cause que des maux dont il était l'objet. Moins jeune, il savait mieux la vie; plus lent à l'espérance , il ne se créait pas un si splendide avenir ; pourtant il ne désespérait pas ; condamné dans un tel moment à une telle inaction , il en gémissait, mais il se résignait, il se réfugiait dans l'asile des forts , la nécessité.

Relégué dans son désert comme la prisonnière dans sa cellule , il passait commee lie de longues heures d'isolement et de silence, attendant que le destin leur fut plus clément.

Sa retraite était sur les pentes méridionales de l'Aventin entre la vieille église cardinalesque de Sainte-Balbine et Saint-Saba , antiqvie sanctuaire des Grecs iconolâtres. Ce n'était qu'une cabane de chaume ensevelie au milieu des vignes, sous l'ombrage épais des mûriers et des yeuses de l'ancien bois sacré d'Égérie. Il devait là sa sécurité moins à la solitude du lieu, quoique profonde , qu'à un passage souterrain, reste ignoré d'un hypogée, qui de sa chaumière allait déboucher au pied du Mont Célien, non loin de la chapelle chrétienne des deux saints païens Achille et Nérée. Le hazard lui avait découvert un Jour cette catacombe inconnue et il avait songé dès-lors à s'en faire au besoin un refuge. Nul au monde ne connaissait l'asile du proscrit. Loysa elle-même l'ignorait ; Marins l'ignorait comme elle et ne voyait jamais Anselme qu'aux rendez-vous des Thermes voisins de Caracalla.

Ces vastes ruines, les plus pittoresques de Rome , sont de tous les monumens de la magnificence impériale , le mieux conservé. Les Thermes antiques n'étaient pas seulement des bains, où la volupté la plus raffinée épuisait ses délices, c'étaient aussi des promenades plantées d'arbres

LES THERMES DE CAllACALLA. 89

et des xistes couverts , où les oisifs venaient prendre le frais ; c'étaient des stades , où les athlètes s'endurcissaient et s'assouplissaient aux jeux du corps; des galeries immenses, pinacothèques somptueuses, où les peintres exposaient leurs tableaux, les sculpteurs leurs statues; des bibliothèques enfin et des exèdres studieuses , où les savans venaient lire 5 les philosophes discuter , les orateurs et les poètes réciter leur prose et leurs vers.

Tels étaient les Thermes de Caracalla. Ceux de Dioclétien, sur le Quirinal, de Titus, sur l'Esquilin, ceux enfin de Néron, entre le cirque Agonal, aujourd'h ui place Navo ne, et le Panthéon, avaient tous le même emploi ; mais aucuns ne pouvaient surpasser ceux-ci en grandeur, en beauté» Ils n'avaient pas moins de seize cents salles de bains, toutes séparées et ornées toutes de marbres précieux ; on y arrivait par une voie royale et des portiques non moins superbes ; l'empereur lui-même y avait un palais et un bain à lui.

La statuaire a puisé là , et y puise encore des chefs-d'œuvre ; c'est là que fut exhumé le torse du Belvédère ; de là sortirent l'Hercule de Glicon l'Athénien , la Flore et le Taureau Farnèse , trésors sans prix, que Rome envie aujourd'hui à Naples ; car la reine du monde enrichit les nations de ses dépouilles, après s'être enrichie des leurs.

Coupée cl dispersée par la cogué(3 des Barbares, la foret de colonnes orientales qui ornaient les salles et soutenaient les portiques orne et soutient de ses débris somptueux les églises de Rome. La dernière arrachée du sol fut donnée par le Pape à Côme de Médicis, et traînée à Florence. Erigée par l'usurpateur sur la place de la Trinité pour éterniser la victoire de Montemurlo et la chute de la Pvépublique des Dante et des Machiavel , elle porte encore au faîte , ironie sanglante ! une statue de la justice, comme si la justice ne mourait pas du coup qui tue la liberté.

Quoique dans l'enceinte des murs et au centre de la Rome d'autrefois , les Thermes de Caracalla sont à presque deux milles de la Rome d'aujourd'hui, et loin de toute habitation. Cet isolement leur imprime un singulier caractère de désolation et de tristesse. Dépouillées de leurs marbres et de leurs peintures , mais couronnées de lentisques et de giroflées , les grandes murailles de briqvies rouges se dressent au milieu d'une forêt d'herbes vénéneuses qui croît au pied. Le lierre les tapisse en guise de bronze et d'or ; la clématite et le scolopendre s'y balancent en festons gracieux ; une salle , jadis parfumée et ouverte à toutes les voluptés du corps et de l'esprit, sert maintenant d'immonde poulailler, et seul habitant du désert, un paysan maigre, hâve,

miné par la malaria, garde les ruines comme un fantôme assis sur un tombeau.

C'est là , dans ce môme lieu où le peuple romain venait causer familièrement de la conquête du monde, à l'ombre des jardins en fleurs et des portiques, c'est là, au milieu des ronces et des décombres, que les deux conspirateurs s'entretenaient en secret de l'Italie conquise, et conjuraient sa délivrance.

Le dernier espoir d'Anselme , espoir, hélas 1 bien pauvre! reposait sur le Conclave. L'œil fixé sur le Quirinal, ignorant encore la défaite du champion sicilien , il prêtait l'oreille au nom qui allait sortir de l'urne, comme le peuple d'Israël aux oracles de Sinaï.

Etranger au Consistoire et aux mystères de la cellule de Saint-François , Marias ne partageait point ses espérances; il ne le pouvait pas, et il les combattait sans les comprendre. Sa haine du Vatican était implacable, aveugle; homme de guerre plus qu'homme d'Etat, il voulait tout abattre, tout détruire; il aurait fait, lui aussi, la faute énorme de dépouiller les temples d'Italie , et un Pape lui aurait dit : Sois libre! qu'il n'aurait pas voulu de cette liberté donnée par un prêtre.

— « D'ailleurs, ajoutait-il, un Pape républicain est impossible; je n'y crois pas.

— «Attendons, répondait Anselme, qui luimême n'y croyait guère, attendons le résultat du Conclave. Il touche au terme, et peut-être, à cette heure, les dés sont-ils jetés. » —

Un coup de canon lui répondit qu'ils Tétaient.

— « Le château Saint-Ange a parlé , reprit Marins : le Pape est fait.

— » Qui sera-ce? s'écria Anselme avec émotion.

— » Qu'importe? répliqua le Trastévérin. Pape pour Pape, ce sera toujours un prêtre. Il est vrai que ce pourrait être un moine, et ce serait pis. Je vais le savoir. » —

Et, serrant la main du proscrit , Marins prit le chemin du Quirinal.

Le peuple assiégeait déjà le Quirinal. C'était l'heure de la fumade; la fumée ne sortit point du tube de fer prophétique ; le canon Saint-Ange n'avait pas menti : le Pape était fait.

— Le Pape est fait! le Pape est faitl — Répété par cent mille voix, ce cri accueillit Marins sur la place de Monte-Cavallo. Il s'arrêta au pied des deux chevaux gigantesques qui la baptisent, et appuyé contre le piédestal de l'obélisque égyptien qui les couvre , eux et la fameuse fontaine orientale de sa grande ombre , il attendit là , en silence , que le balcon muré du palais pontifical

94 ï^^^ sépulcrt: ni- rtbulîis.

s'ouvrît pour laisser passer le nom du nouveau Pape.

— « Sait-on sur la tête de quelle éminencc s'est posée la colombe? demanda une espèce de campagnard en habit citadin.

— » De quelle colombe voulez-vous parler ? répondit son voisin.

— » Eh ! mais de la colombe du Saint-Esprit , je pense.

— » Et qu'est-ce que la colombe du Saint-Esprit a , je vous prie , à démêler en cette affaire ?

— » Ce qu'elle a à démêler en cette affaire! mais vous ne savez donc pas, tout Romains que vous êtes, comment les choses se passent au Conclave? Moi qui suis étranger, je vais vous l'apprendre. Le jour de l'élection venu , messeigneurs les cardinaux se rangent en cercle dans la chapelle , on y lâche une colombe , et le cardinal sur la tête duquel le Saint-Esprit l'envoie se poser, est proclamé Pape. » —

Un rire universel accueillit la burlesque leçon du pédant ; car la dernière plèbe de Rome sait aussi bien que la haute diplomatie à quoi s'en tenir sur les opérations du Saint-Esprit au sein du Conclave.

— « Mais qui êtes-vous donc, vous, pour venir nous en remontrer, à nous, et qui vous a donné le droit de régenter le peuple romain ?

— » Comment , qui je suis ? répliqua le campagnard. Je suis conseiller de la République de Saint-Marin, et filleul, pour vous servir, de feu l'illustre Antoine Onofri.

— » O On comment dites-vous?

— » Onofri , vous dis-je , répéta le Sainl-Marinais, tout rouge décolère. Quoi! vous ne connaissez pas même le grand Onofri , ambassadeur de la République à la cour de l'empereur Na~ poléon 1 Que savez-vous donc? Vous ne savez donc rien , absolument rien ; vous êtes des ignorans fieffés. Ne pas connaître Onofri! Vous n'avez sans doute jamais entendu parler non plus de Napoléon? Faudra-t-il que je vous conte aussi son histoire, car je l'ai vu, de mes yeux vu, et même j'ai* eu l'honneur, tnoi qui vous parle, d'être choisi par mon gouvernement , pour complimenter le grand homme. Mais quefais-je donc, ajouta en se rengorgeant le grotesque ambassadeur deLilliput, que fais-je , de vouloir décrasser de tels ignares? Comment connaîtraient-ils l'empereur Napoléon et Onofri, mon parrain, eux qui ne savent pas même comment le Saint-Esprit fait leur Pape? Je vous le répète, afin que vous ne l'ignoriez pas, je le répète à votre honte, les choses se passent au Conclave comme je vous l'ai dit; je le tiens du Père-Gardien des capucins delaRépubli»

que; un saint homme, ma foi! et de plus, secrétaire du Saint-Office. Est-ce une autorité, celle-là?

— » Seigneur conseiller, lui dit un petit abbé railleur, est-il vrai que la République de Saint-Marin ait déclaré la guerre, par terre et par mer, à la principauté de Monaco?

— » Yous n'y êtes pas , répondit une voix ; il s'agit bien d'autre chose : elle médite la conquête de la République de Sénarica, » —

Sénarica est un hameau de l'Abbruzze, qu'un caprice de la reine Jeanne avait exempté de toute gabelle, et qui nommait son Doge. Cette Venise microscopique portait comme l'autre le^itre pompeux de République , et occupait le premier rang dans la hiérarchie politique des infiniment petits ; elle avait cent cinquante habitans.

Le filleul d'Onofri ne releva pas le gant , il battit en retraite , et se perdit dans la foule au milieu des éclats de rire.

Cependant la foule grossissait toujours. Attiré par la grande nouvelle, tout Rome était au Quirinal. Carosses et piétons, hommes d'église, hommes d'épée, princes et mendians, tous les rangs, tous les ordres , tous les états , tous les peuples , étaient confondus là pêle-mêle dans une commune attente. Tombant à plomb sur la colline bigarrée, le soleil italien faisait briller tous ces costumes de mille couleurs, de mille feux. Quoique la place

lE SÉPULCRE DE BIBULUS. 97

fut déjà comble , les rues d'alentour ne cessaient d'y verser des torrens d'hommes. On eût dit une mer houleuse, où se précipitaient en grondant vingt fleuves débordés. Dominant Forage, et surmonté de la croix , le paisible obélisque se dressait majestueusement au sein des flots tumultueux, comme les pyramides au milieu des sables mouvans. Il était là immobile comme la colonne des siècles.

— « Sang de Christ! s'écria une voix — et àl'apostrophe chacun reconnut Taddée — cela commence à devenir long! Les robes rouges se moquent-elles de nous? Si seulement c'était pour nous en donner un bon , on prendrait encore patience ; mais gageons , mes fils , qu'ils n'auront pas même pensé à notre cardinal de Pétralie, le seul qui nous eut convenu. Dieu veuille qu'au moins ce soit un Romain!

— » Et pas un religieux , dit un séculier.

— » Et pas un séculier, dit un religieux.

— 5«» Dieu veuille surtout, s'écrièrent mille voix, que ce ne soit pas un ultramontain !

— » Rassurez-vous, mes enfans, rassurez-vous, répondit un gros chanoine, cela ne peut pas être; le Saint-Esprit ne passe pas les Alpes.

— » Qu'est-ce à dire , mon révérend , interrompit d'une voix aigre un petit abbé français , depuis quand a-t-on rogné les ailes de la colombe?

Page 1