NEPTUNE
octave par ane ritoanielle gaie on triste , grave oq éclatante , suivant TiospiratioD dn morceau.
Le poème s'ouvre par le dénombrement de Tarmée païenne. Elle s'avance an son des ty mbales çt des cors moresques dont la voix retentissait dans les vallées comme si elle fût sortie de dessous terre. Tant de panaches , tant d'étendards étranges elTray aient tout le monde, excepté Roland. Le hennissement des chevaux , le mugissement des infidèles qui venaient, menaçant les chrétiens comme s'ils eussent voulu les avaler, dit le poète ; Falsiron bravant Ro* land , tout cela ressemblait au bruit de la mer, et il s'élevait dans l'air de tels tourbillons de poussière , qu'on les eût dits soulevés des abîmes de TOcéan. Il Y Avait des Bohémiens , des Arabes , des Syriens ; il y avait des fils de l'Egypte , des fils de l'Inde , des fils d'Ethiopie et des Maures par nuées. Il y avait aussi des Barbaresqnes et jusqu'à des Gascons. Suit la description de leurs armures , de leurs manteaux bizarres, formés de peaux de serpents et de léopards, de poissons et de crocodiles. La bataille s'engage , et cette grande multitude ébranle l'air à coups de dards , de flèches et d'espontons. Les myriades d'épées luisaient au soleil comme des miroirs.
Ainsi préparée par le grandiose des figures , l'imagination des auditeurs s'enflamma comme celle des combattants , et les paisibles pêcheurs de Neptune ne respiraient que guerre et carnage. Habile à émouvoir, la voix flexible et mimique du chanteur
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passait par toaa laf tons , at frappait coup aor coup son mpbile auditoire.
La mêiée contioae : les soldats tombent, les chefs tombent ; les Sarrasins tombaient comme des poires trop mûres, La vallée est pleine de sang et de morts, ^t Je poète , finissant par une image digne des soiw cières de Shakspeare, compare Roncevêux k une chaadlère infernale :
B Ronciiivalle parava an tegama Dova fona di sangna an graa bolUto Di capi , di piedacei a d'altr' ossamab
Cependant le Paladin donne , mais trop tard , d« son cor magique. A cet endroit, qui est an des plus saisissants de la ballade , le Catalan sonna tout à coup de la trompette ; cette poésie en action fit tant d'effet f que la foule tressaillit et s'émut comme pour voler au secours du Paladin. Vain espoir 1 Épuisé de fatigue , il conduit son cheval Végliantin à une foa* taine pour l'y faire rafratchir ; mais à peine a'-t-il mis pied à terre que le fidèle animal expire , et Roland , les larmes aux yeux , lui parle ainsi : 0 Vpgliantin , tu m'hai scrvilo tanto ,
O Végliantin , dov' è la tua prodcna?
O Végliantin , nessun ai dia pià vanto,
0 Végliantin , venuta è l'ora scsza ,
O Végliantin , ta m'kai creaciuto il piante ,
0 Végliantin , tu non vuoi più capei» ,
0 Végliantin , se li feci mai torto ,
Perdonami , ti prego , coù morlo.
A cette touchante apostrophe , les larmes vinrent
NEPTUVi:. 16
^ «Bx fenx de 4oo( le monde , tant le ch«iitettr dftM
son chuit avait mû d'Ame , et tant , durant le pathé» tique téte-à-tête, il avait habilement modulé sa voix et varié ses iatonationa. Cependant Végliantin , ayant rouvert les yeux, fit signe de la tête à son 1 maître qu'il lai pardonnait , et les referma pour ne
j plus les rouvrir. Resté seul à la fontaine, Roland se
I confesse à un ange descendu des cieux pour lui don-
ner Fabftolution , et il expit*e à côté de son fidèle Vé^ gliantin.
< Panvre VégliantinJ s'écrièrent les pâchenrs ai* tendris.
— - Pauvre chrétien ! s'écrièrent les femmes en f «anglotant
— Un si bon cheval ! disaient les hommes.
— Un si beau cavalier ! » disaient les femmes. Et partageant sa pitié passionnée entre le preux
et son destrier, la foule de répéter en chœur : « Pau- ^ vre Végliantin ! — Pauvre chrétien ! »
Le chapeau sur loreille et le poiog sur la hanche, le Catalan jouissait de son triomphe. Pour le rendre plus complet, Use mit à jouer un air lent et lugubre ; c'était l'oraison funèbre du Paladin ; elle eut un plein succès.
< Bravo le musicien I bravo le Catalan ! * criait la ^ multitude avec des gestes d'admiration. Mais la clo»
che coupa court à l'enthousiasme universel et sonna la messe.
ft Ail I ah ! dil uu pêcheur, voilà le père Matteo ;
le sacristain ne carillonne jamais qae lorsquUl le voit venir ; il a plas de foi en lui qae dans Thorloge. »
Il n'avait pas fini que le député d*Asture , monté sur un âne , était déjà sur la place.
ç-Bonjonr, père Matteo , lui crièrent les pêcheurs.
— Bdnjour , mes enfants , bonjour , » répondit le vieux député, qui depuis longtemps ne s'arrêtait plus , tant il avait peur des questions indiscrètes ; et sans ajouter un mot , il pousça droit à TégKse. Il mit
- pied" à terre devant la porte , y attacha sa paisible monture, et se disposait à franchir le seuil lorsqu'une voix l'arrêta.
s £h ! père Matteo , comme vous voilà pressé I II y a du temps , et vous savez bien que l'archiprêtre ne commencera pas sans vous. Quelles nouvelles d'Asture ?
— Bonnes, très-bonnes, excellentes, répondit Matteo, que le seul nom d'Asture faisait trembler comme celui de l'enfer.
— Et le sergent Oddo va-t-il bien ?
— Bien , très-bien , parfaitement bien , dit le pauvre député toujours timoré , toujours dans les alarmes , et qui espérait s'en tirer plus vite en entassant superlatifs par-dessus superlatifs.
— Père Matteo , dit une vieille femme , pourquoi donc a-t-il fermé hier soir la porte de sa tour aux deux voyageurs qui lui demandaient l'hospitalité? Les pauvres jeunes gens ne sont arrivés ici qu'à trois heures de nuit. Ce n est pas bien cela , et vous qui êtes charitable , père Matteo , vous n'auriez pas dû
t NEPTUNE. 77
le permettre. Comment saint Pierve nous ouvrira-(* il la porte du paradis sKnous fermons ici-bas la nôtre au procham ?
— Héias ! ma bonne mère , répondit le député de plos en plus effrayé , que voulez-vous que je vous dise? Je n ai pas le commandement de la tour, moi,
i et le sergent a établi pour règle que nul étranger n'y
serait plus admis après le coucher du soleil.
— AUons donc , père Matteo , vous nous en contes , interrompit un jeune pécheur au sourire fin , à ToBil malicieux, le même qui avait fait chanter Roncevaux au Catalan , comme si hier au soir , en allant jeter mes filets près de votre tour, je n'y avais pas
i vu entrer deux cavaliers. »
A ce mot, le Catalan s'approcha du groupe et prêta l'oreille.
c Et le soleil était couché, j'espère, continua le pécheur, puisqu'à l'Ave Maria je n'étais pas encore parti. >
^ Le pauvre député était plus mort que vif. Il pâlis-
sait, rougusait et se troublait d'autant plus qu'il le sentait et voulait cacher son embarras, t Pour moi , dit-il enfin en reprenant un peu d'assurance , je pro« teste par mon saint patron que je ne les ai pas vus , car j'étais couché depuis longtemps ; mais c'était sans doute quelque commissaire de la Sagra Consulta ; il
■^ en vient souvent à la tour , et pour eux il n'y a pas de. consigne. Mais voilà la cloche qui se tait. A la messe, mes enfants. > En disant cela, il prit le chemin de l'église.
78 ROME SOUTERIIAINE.
> Kncore an mol, père llatteo, reprit le jeâne pécheur en te penchaot à son oreille ; vods ne dites rien de la belle Isolina. Avez-vous peur des Barba* retques , que vous ne l'amenez plus à Neptune ? >
A cette nouvelle botte qu*il n'avait pu parer, le père dlfolina aurait bien voulu ron^pre ; mats elle était «i bruique qu'il ne le put pas ; il fallut bien ri«* poster, a Ce n'est pas cela , dit-il ; quoique la cAte no soit pas au fond trop sûre, et que nous ayons hier même avisé en mer des forbans^ je n'aurais pas manqué pour cela d'amener ma fille à la messe, sur* tout un jour de grande fête comme celui-ci ; mais la pauvre enfant est malade...
— Malade ! s'écrie le Catalan. Reposez-vous sur moi , seiffneur député , du soin de la guérir , et bénissez Dieu qui m'envoie. Fût-elle désespérée, fût* elle à l'article de la mort , fût-elle morte... j'en réponds ; car, croyez-moi , j'en ai guéri bien d'autres. J'ai guéri des vieux , j'ai guéri des jeunes , des rois et des cardinaux , des grands d'Espagne et de» princesses , et tout cela , messieurs , mesdames , par la vertu de ma poudre de fiadajos et de saint Jacques de Gompostelle , mon bienheureux patron, i
Nulle proposition ne pouvait terrifier davantage le bon député ; aussi se défendit-il de toutes ses forces. • Merci , merci , dit-il au docteur forain ; nous n'en sommes pas encore là, grAce à Dieu. Quand j'ai dit malade, j'aurais dû dire indisposée, très*légèrement indisposée , presque rien , voyez-vous , ab« solument rien. . .
; NEPTUNf. TO
— CV«t égal , interrompit Timpitoyable charlatan. It faut prendre le mal à sa racine. Les petits maux font les grands maux.
— Non réellement , cela ne vaut pas la peine de vous déranger.
\ — Me déranger I seigneur député , c'est presque
f une injure. Un docteur est-il donc un sybarite?
— Mais Asture est & six... à huit milles, des milles qui ne finissent pas ; il faut trois... que dls-je f il faut six heures pour les faire.
— En fallût-il douze , quMmporte ? le docteur qui compte ses pas est indigne de l'être, et je ne compte pas les miens , moi.
r — Maïs il n'y a d'autre route que la grève tout
hérissée de rochers et pleine de décombres. Vofre caritelle n'y passera pas.
— Quant à cela, rassnrez^vons ; mon petit cheval andalou est à deux mains ; il me traîne ou me porte à volonté, et, d'ailleurs, dussé-je aller à pied , j'y
^ irais encore. Je n'écoute plus rien , je pars.
— Ehf sieur Catalan, loi dit à voix basse un jeune homme, à quand les Lamentations de Napoléon? — Rt le Retour du Conscrit? ajouta nne grande belle fille à l'œil ardent.
— A ee soir, mes enfants ; le devoir marche avant le plaisir , l'agréable après l'utile. Quand notre art
A . nous réclame , nous autres docteurs , nous oublions tout, nous lAchons tout, nous quittons tout, pour voler oà l'humanité nous appelle, i
Plus Matteo se défendait, plus l'autre insistait, et
80 BOMB SOUTRRRAINE.
le pas était d'autant plus difficile, que le père d'Isolioa craigaait d*éveiller par Topiniâtreté de sa résistance des soupçons dont Tidée seule le faisait frémir. Il n*osa plus rien dire , et fit ce que font en pareil cas les hommes faibles. Il se résigna ; c'est-à-dire qu'au lieu de sortir du défilé , il y resta. La messe d'ailleurs était commencée, et il alla dévotement porter ses angoisses au pied de l'autel. Le Catalan ne l'y suivit pas.
De comble qu'elle était , la place fut vide en un instant. Le charlatan y demeura seul avec quelques enfants ; tout le reste était à l'église ; il détela sa ca^ritelle , la laissa sous la garde de l'hospitalité neptunienne ; et , armé seulement de sa trompette et d'une boîte de drogues, il enfourcha son Bucéphale à deux mains , et partit intrépidement pour Asture.
VL — LE CILBNTO.
A peine les bannis d' Asture avaient-ils laissé aux trois débarqués le temps de reprendre haleine , tant ils avaient hâte de savoir qui ils étaient et à quelles vicissitudes ils devaient leur présence au milieu d'eux. Pressé de questions , le capucin , dont la vue étonnait le plus, se chargea du rôle de narrateur, et parla ainsi :
c Nous sommes tous les trois des Deux-Siciles : moi, Calabrais; Ponzio, poursuivit-il en désignant le gigantesque Simnite, est né à Boïano, au pied du Matèse ; il est digne de son nom , et le sang de son
aoeêtn PonUus eoole pur cUbs ie« veifiei i il qW pire comme lui qu'à faire paner Ift lyraniiie loqi 1m Fourches CaudiiMs. Pour don Camillo, c'est Prooida. Ce que nous avoua dit au sergent est vrai, siutfM pourtaut que si depuis deux jours nous n'avioni ni mangé ni bu , nous en avons bien passé dix en mer dans cette vieille parancelle baroise sans gouvernail et sans oiât. La catastrophe qui nous exile ne vous est que trop connue ; qui de vous ignore la néfastf insurrection du Cilento, qui vient de moissonner pour rien les plus saintes vies? Mais passons. Permettez que je ne m'arrête point sur cette tragique faute { eeux qui Font faite l'ont payée cher. Les uus sont aux bagnes ; les autres. .. à cette heure même ou nous parlons, aux feux de ce soleil matinal et printftuier qui sourit à l'Italie , toutes les villes , tous les villa* ges , jusqu'aux derniers hameaux du Cilento , volent se dresser sur leurs plftpes publiques d^ loqgs pi» lien noirs , sur ces piliers il y a des cages de fer, et dans ces cages des tôtes d'hommes toutes sangl#p*fes.o ce sont le^ leurs. PaiiE à leurs m^neg!
— Ce que vous dites là est*U vrai? s'éori» G^mp avec iodiguation.
— Et cela vous étonne! mon jeune ami, djt^AzKp avec un sourire amer. Connaissez mieux nos tyrans ; moi qui les connais , rien ne m'ôtonne plus de leur part.
— Plut à Dieu, reprit le eapucin, que j'eusse exagéré; mais, hélas! accusez ces tristes yeux d'avoir trop bien vu. En pe genre , la Qow de Naples eit
8i ROME SOUTERRAINE.
sans émule ; elle mérite , entre tontes les cours d'I-» talie , une prime sanglante.
— Eh ! qui le sait mieux que moi ? i*écria Ponzio ; moi, le dernier rejeton d'une famille exterminée par elle ! Écoutez mon histoire , elle est courte et' vaut celle des Atrides, sinon par les crimes, du moins par les malheurs. Quand le cardinal d'atroce -mémoire, quand Ruffo célébra à Naples les satur* nales de la royauté , mon père fut de la fête. Assiégé, mourant de faim dans le dernier fort républi* cain qui tînt pour la liberté , il se rendit sur la foi d'une capitulation glorieuse. Vous savez l'histoire de ce mémorable parjure. Trafalgar n'a point lavé la tache. Mon père fut avec tous les siens jeté dans les cachots. Ma mère , qui vivait dans sa province , accourut à Naples au bruit de sa captivité. Jeune et belle , tenant au bras son nouveau-né — c'était moi — elle usa le seuil de tous les tribunaux , elle se traîna aux pieds de tous les juges. . . des assassins , veux-je dire ; les uns la chassèrent, d'autres la raillèrent ; un troisième, et Ruffo lui-même, osa mettre à sa protection des conditions infâmes. Désespérée et me portant toujours dans ses bras , elle vint tomber au pied de la prison où gémissait mon père, l'époux qu'elle ne pouvait ni sauver ni revoir. Elle baignait de larmes la porte en fer, en criant : Grâce et merci ! lorsqu'une troupe de sicaires royaux passa. « Voilà une jacobine , s'écrièrent-ils en la montrant an doigt : parions qu'elle porte sur le corps l'arbre de la liberté. « On avait répandu ce bruit absurdr
LE CILENTO. M
afin d'avoir uo prétexte de déponiUer let républicains et de les donner en spectacle «sur les places publiques. Les bandits saisissent ma mère , ils m'arrachent de son sein, me jettent mourant au coin d'une boroe ; et, déchirant d'une main brutale ses chastes vêtements, ils la mettent nue au milieu d'eux, ils la promènent en triomphe de rue en rue , en vociférant : Vive le roi ! Le carrosse du cardinal passa ; il la vit et rit!... Enfin le ciel eut pitié d'elle; elle tomba sous leurs pieds , brisée , et mourut de honte et de désespoir.
— Horreur! horreur! s'écria Remo en cachant son visage dans ses deux mains. Et le Vésuve qui a vu cela n'a pas incendié la Sodome impie !
— Le Vésuve en a vu bien d'autres sans s'émouvoir. Il a vu monter mon^père au gibet avec tout ce que Naples avait de génie , de vertu , de beauté. Le mois d'avant , une sfsur de ma mère , jeune vierge de seize ans, avait été violée, puis égorgée par l'armée royaliste à l'épouvantable sac d'Altamura. Mou oncle n'échappa cette fois que pour une mort plus affreuse. Combattant plus tard en Galabre contre les Anglais , il s'enfuit dans les montagnes après la déroute de Sainte-Euphémie. Surpris par les royalistes an village d'Acri, il fut brûlé sur la place publique, et les cannibales se partagèrent ses chairs palpitantes aux cris toujours de Vive le roi ! digne accompa- . gnement d'un tel banquet.
— Et moi qui ai fait mes premières armes dans leurs rangs ! dit don Camillo d'une voix contristée.
g^ BOMK SOtJtfeRRAfNE.
— Vous!
— Je le cortfesse avec douleur, J'en rougis de honte et de repentir.
— Vous savez bien, dit le capucin, que vous êtes pardonné ; dix ans de bonne guerre vous ont absous, et 11 y a plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour vingt justes qui n'ont pas besoin de rcpentancc.
___ Quand j'ai péché , j*étaîs bien jeune. Les Anglais, d'ailleurs, nous avaient trompés, nous autres Siciliens. Ils avaient évoqué dans notre île je ne sais quel fantôme de liberté. Nous pensions combattre pour l'indépendance de Tltalie , nous combattions pour ses bourreaux. Quel horrible mécompte ! Vaincu , l'Anglais nous flattait; vainqueur, il nous a vendus.
Comme il a vendu mon père et la république
napolitaine, s'écria Ponzio.
— Comme il a vendu Gênes, dit Grimaldi, Et la Toscane, dit Gôaie.
^ Et l'Italie tout entière , s'écrièrent Septiroe et Cavalcabo.
^ Ce n'est pat la seala Sioile, interrompit Miriui avec emportement, ce n'est pas Gôoei, ee n'est pM la Toscane, ce n'est pas l'Italie qu'a vendue l'égoïste Angleterre, c'est le monde; et comme la Rome de Jugurtha, elle se vendrait elle-même si elle trouvait un acheteur. Je la hais.
— Et pourtant, dit Anselme, c'est un grand peuple. Sa tribune est le forum eopopéen. Au pied de
celte trtbiiBe Uhre et retentissante, Italien esclave et muet, j*ai pleuré.
— Et moi, j'aorais crié : Malheur I répliqua Marins I malheur sur Albion I Mon cri de malédiction eût troublé ses communes ; mon anathème de Romain les eût (ait pâlir. C'est mon delenda Cartkago.
— £t si Carthage tombait, répliqua Anselme , où le vaisseau de la libarté trouverait-il un port dans Torage déchaîné contre elle? Nous ne pouvons oublier sans ingratitude que TAngleterre est Tasile le plus sur, le seul inviolable de nos concitoyens proscrits. Mais laissons achever nos amis.
— Quant à moi , dit le Samoite , je n*ai rien à ajouter, sinon que, relevé au coin de ma borne par je ne sais qui , nourri d'aumônes dans mes montagnes , car tous mes biens avaient été confisqués , j'ai grandi, pauvre orphelin, dans l'horreur de la royauté. J'ai à venger sur elle ma famille , ma patrie. C'est entre elle et moi un duel à mort, et j'espère bien ne pas rester sur le terrain.
-•^ Vos fastes domestiques, dit Cavalcabo, sont si trafiques qu'ils surpassent toutes les fureurs guelfes et gibelines du moyen âge. On les dirait ensanglantés à plaisir.
-^ Tels sont nos rois, reprit enfin le capucin, qu'ils semblent avoir jeté le gant à la civilisation et tiré de son fourreau le glaive rouillé de la barbarie. Vous n'êtes pas au bout ; écoutez. Quelque téméraire que semble dans son isolement l'insurrection du Cilento,
un fait la justifie. On avait des promesses positives de la Russie.
— Le froid colosse étend loin les bras , interrompit Mari us ; qu'il prenne garde de se les laisser brâler à nos volcans !
— La lutte engagée , on comptait sur Fassistance du czar. Jaloux de la puissance autrichienne en Italie, il avait promis des troupes pour la délivrance de la péninsule , et reconnu d*avance la république ausonîenne. Le président de la Grèce était chargé des négociations, et il avait ouvert à ce sujet avec le comité central de Naples une correspondance clandestine qui m'a passé par les mains ; ainsi j'en sais quelque chose. Mais tout s'est borné à un vain échange de paroles, et nous avons été victimes de notre crédulité.
« Quand tout fut perdu , il fallut fuir , et moi tout le premier, car j'étais un des plus compromis. Supérieur du couvent de Gammarota, j'avais prêché la révolte en pleine église, et marché, moi et quelquesuns de mes moines, à la tête des insurgés. Mon monastère fut dès lors regardé comme le foyer de la sédition , et il eut même un siège à soutenir contre la gendarmerie royale. Toutefois je parvins à m'échapper. Le hasard me rapprocha dans les montagnes de ces deux fugitifs proscrits comme moi , et ' nous ne nous séparâmes plus.
s Tout inaccessibles qu'ils sont, nos monts étaient mal sûrs. Traqués comme des loups, nous manquions de vivres , et si nous approchions des villages , nous
LE CILBNTO. yi
les tronvioDs henné» de baïonnettet et de tètes hnmaines. Instroit de notre détresse par on pâtre, na carbonaro de Gentola noas envoya du pain ; il fut découvert et fusillé. Il était père de quatre enfants. Un antre qui en avait six le fut également à Montano y parce qu'on avait trouvé chez lui un fusil de eliasse. Sa tête est plantée devant sa maison. Cachés un soir dans les rochers de la Stella, nous vîmes sons nos pieds dans la vallée un tourbillon de flammes qui noas parut un incendie. Nous devinions juste : c'était le village de Bosco qui brûlait. Les royalistes y «valent mis le feu , parce qu'il était soupçonné de nous avoir donné l'hospitalité pendant une nuit C'était faux. Il n'en fut pas moins rasé ; la charrue y passa ; vingt citoyens y furent exécutés, cinquantedeux envoyés aux galères ; le reste erre sans asile et sans pain dans nos montagnes.
« Au bruit d'une si épouvantable persécution, nous comprimes qu'il n'y avait plus d'espoir pour nous que dans un embarquement clandestin. Nous nous rapprochâmes donc des côtes et nous arrivâmes un matin au promontoire de Palinure. Il portait , lui aussi , son trophée ; il n'est pas un point de Cilento qui n'ait le sien. Le soleil levant nous montra là une tète blanche au bout d'une pique. Je crus la recon- ' naître , je m'approchai : c'était celle d'un vénérable chanoine du Vallo, égorgé comme tant d'autres. Nous tentâmes de nous emparer de cette dépouille douloureuse pour lui rendre au moins les derniers devoirs ; une décharge partie de U tour voisine nous
M ROME ^OUTI^RRAINË.
ehMsa de nouveau dans ks boî«« La pradence nous f retint troii joars ; le quatrième au soir nous noua hatardâmei sur une plage déserte où le oiel nous ûi trouver cette vieliie parancetie baroise à laquelle BOUS devons notre salut. Epave abandonnée de quel* que naufrage, elle était sur le flanc et si avariée qu'elle semblait hors de tout usage. Nous ne nous déeourageâmes point* Nous nous mimes à boucher avec notre propre linge les voies d'eau dont elle était criblée , et nous réussîmes asses bien pour lui faire tenir la mer en temps calme ; mais la moindre ra* fale nous eût submergés. Nous nous fabriquâmes ensuite des rames avec des branches de frône, et mettant à flot notre parancelle ainsi radoubée , nous gagnâmes le large sans boussole et manquant de tout
« Je passe sous silence les détails de cette imvl^ gation aventurense. Le jour, nous évitions le voisinage dos côtes pour échapper à l'oeil perçant des tours de garde ; la nuit , nous débarquions furtivement pour chercher des vivres que nous ne trouviosM pas toujours. Un grossier appareil de pèche que nous nous étions procuré y suppléait de temps en temps par du poisson frais ; mais il était rare, et nous étions ' de maladroits pécheurs.
t Le troisième jour nous découvrîmes la plaee d'Agropoli , et nous vîmes au loin se dessiner dans la plaine les temples grecs de Pestum. Le pain nçuft manquait, nous savions en trouver à l'osterie voisine. Lt concours des voyageurs sur cette plage classique
Boofl MwbA eijpérer d'éire prit pour àeu curieux Bom-mêmes, oout débarquâines daoi uo lieu solitaire et nous approchâmes hardimeot des temples. Il étoit midi. Nous avions à peine atteint ces chefsd*iB«Tre de grâce et d'élégance, que nous aperçûmes one grande troupe d'hommes qui descendaient les eoilints d'Ogliastro, à travers les figuiers et les ciiô< ses. Des fusils et des sabres brillaient au soleil. Notre première idée fut de fuir ; la réflexion nous retint* Notre fuite eut éveillé des soupçons ; on nous eût poursuivis et atteints bientât. . Le plus sûr était de rester; nous restâmes donc, en jouant de notre mieux le rôle d'antiquaires.
f Cependant la troupe s'approchait, et un nouveau spectacle d'horreur nous était réservé. Assis sous les colonnes des tenaples et à demi cachés par elles, vous vîmes défiler sur la route , à cinquante pas de nous, une longue chaîne de prisonniers. Nous en comptâmes trois cents. Ils étaient garrottés deux à deax comme des forçats, et marchaient entre une double haie de fantassins et de cavaliers. Arrêtés dans le Gilento, on les menait à Salerme comme des moutons à l'abattoir. On voyait là, confondus, tous les états, tous les âges, et nous reconnûmes, hélas! bien des visages amis dans cette lamentable ai*mée ; nais nos yeux durent rester secs , nos sympathies silencieuses,
t Quelques-unS| plus âgés ou plus faibles, étaient pins traînés qu'ils ne marchaient. Écrasés par leui*s fers et par un soleil ardent, brisés par la fatigue
m ROME SOUTERRAINE.
d'une longue route à travers les montagnes, Hs perdaient par degrés leurs forces, et les soldats les soutenaient à coups de crosse. Cinq tombèrent tout à fait, et tous les cinq expirèrent l'un après l'antre sous nos yeux. L'un d'eux était un capucin de mon couvent. On les détachait à mesure de la chaîne de misère et on jetait leurs cadavres au hord du chemin comme une dépouille immonde. Le reste poursuivit sa route vers Salerme ; nous suivîmes longtemps des yeux le douloureux cortège, et nous le vîmes passer la barque du Sélé comme les ombres passaient le fleuve infernal. Bientôt après nous ne vîmes plus rien. Restés seuls au milieu des temples, nous reprîmes en silence , tant nous étions saisis , la route de la mer, et nous regagnâmes le large.
« Nous ramâmes tout le jour et toute la nuit suivante, secondés par un siroc favorable, et le lendemain au matin le golfe de Salerme était franchi. Le soleil se leva pour nous sur Caprée , île sanglante où plane l'ombre monstrueuse de Tibère ; nous nous reposâmes tout le jour dans la mystérieuse grotte d'azur ; le Vésuve et Naples nageaient dans l'or du couchant quand nous la quittâmes.
« Notre géographie s'arrêtait à Ischia, et nous n'avions point de carte. Ces parages nous étaient tellement inconnus à tous les trois qu'ayant un matin aperçu une terre lointaine en pleine mer, nous la prîmes pour la Corse, et nous poussâmes des cris de joie , nous croyant déjà sauvés. C'était l'archipel de Ponza.
LE CILBNTO. s 91
w Nom vîmes flotter dans cette direction an pavillon napolitain ; des péchenrs de Gaëte que nous rencontrâmes nons apprirent que c'était un brick royal qui allait, convoi funèbre, ensevelir dans TËrgastulum de Saint-Etienne une nouvelle chaîne de victimes. Nous errâmes tout un jour encore en pleine mer; la faim nous a poussés hier vers ces cAtes désertes y et vous saves le reste.
— Mandits soient les infâmes ! s'écria Marins en serrant les poings.
— Et bénie soit Tétoile qui vous a gnidés ! ajouta Anselme en tendant la main aux trois naufragés. Les Deux-Siciles manquaient seules encore à notre Griitli italien ; maintenant il est complet ; soyex les bienvenus... «
Une fanfare de trompette Tinterrompit. L'alarme fut au camp.
« Une surprise I une surprise ! s'écrièrent les bannis.
— Rassnres-vous, reprit Anselme ; je connais cette trompette et celui qui la sonne.
— Moi aussi, ajouta Marius en saisissant un fusil, et je m'en vais leur imposer un long silence.
— Laissons faire au sergent, dit Anselme en désarmant Marius ; sa prudence nous tirera mieux d'affaire que ton fusil. Sergent , cet homme ne doit point entrer ici ; il faut à tout prix l'éloigner. C'est lui qui déjà hier au soir nons a tant retardés.
— Que voulez-vous? et qui étes-vous? cria Oddo par la fenêtre.
— Je suis le Catalan. J'arrive de Neptune ; je viens
»2 ROHK SOIITKRRAIXE.
gqérjr k ftiU du député^ par U verta dû ma pottdrc de Bad^oi et de mon bienheureux patron saint iaoqaei de Gompostetle. C'est ron père qui m'envoie.
•^ Ah ! père Matteo ! mormurm TipaHlD, vous nous Je payerez»
•«^ Ouvres, ouvres, continua le charlatan : ouvres k la médecine, seigneur sergent fisculape est cousin de Mars.
*^ Cela se peut, répondit Oddo; mais pour aujourd'hui Mars na, Dieu merci , pas besoin de son cousin. Passez votre chemin , aieur Catalan ; la fille du député se porte aussi bien que vous et moi; il n'y a pas une baïoque è gagner ici. >
Un débat asses vif s'engagea. Tous deux persistaient, l'un à solliciter, l'autre à refuser l'entrée du doiyon. « Chasser un docteur, disait le Catalan, un docteur de Salamanqoe! — Vous n'êtes qu'on forban de la faculté , répondait le sergent , et fussies-orous ce que vous n'êtes poiot , saches qu'on ne vient pas faire impunément la médecine dans nos mareromes sans une patente de la sapieoce en bonne et due forme, t Et comme le charlatan s'obstioait, Oddo se fâcha : • Corps de Dieu ! cria*t-il à l'opiniâtre docteur, ceci devient trop long. Détalez, vous dis-je, et regagnez le gîte ; les oiseaux de votre plumage nenichent dans ma tour que les fers aux pieds et aux mains, et nous avons ici du plomb pour toute espèce de gibier. •
Le sergent fortiGa sa harangue de l'argument concluant des coups de fusil, «ne déchaîne è poudre
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I Inl Mrvlt de péroralion. L'artfuméfit optera : le Ca-
talan toQPQa bride e.t s'enhitt ao galop.
« Je disait donc , reprit Anselme , alors que ce dr6le nous a interrompus « que notre Italie était Ici au complet. Je voulais ajouter, et ceci sans rarrière*
L pensée d*un reproche ou d'une récrimination, que
f la dernière catastrophe du Gilento est pour nous one
leçon terrible. ProBtons-en. Russe ou Anglais, ne oroyens plus à Tétranger, croyons en nous. Plus d'isolement surtout ; l'isolement nous a toujours perdus. Tonte* nos conspirations municipales n'ont fait
^ que répandre en vain le plus pur sang de l'Italie,
finrdles-vous donc , mes bons cousins, contlnna-t-il en s'adressant aux Siciliens et en déroulant à leurs yeux le pavillon triangulaire de la république ausonienne, enrôlex*vous avec nous sous l'étendard nni^ • que de la grande famille. Le voici qui vous couvre de son ombre et nous instruit tous par le sens caché de ses trois couleurs : le vert est cette terre d'Italie
b à qui nous allons rendre la fratcheur et la jeunesse ;
le bleu, e'est le eiel qui nous entend et nous assiste ; For, le soleil qui nous luit et qui se lèvera glorieux sur nos montagnes au jt»nr prochain de la liberté. Jures donc par ces saints emblèmes et en présence du Grand<-Mi^tre de l'univers , jurez de dépouiller à l'avenûr et à jamais le funeste esprit de localité , et de travailler en commun et an prix de tout votre sang au gi'and œuvre de la confédération d'Aosonie. ^^ Nota le jurons I > s'écrièrent les Siciliens à ge-
^ nous et la main tendue ; après quoi ils prononeèrent
contre eux-mêmes la fornudable imprécation carbonique qui dévoue aux tourments les parjures. Les conjurés s* associèrent tous à cette solennité simple , antique ; lis resserrèrent plus étroitement entre eux les doux liens de fraternité et de patrie qui les unissaient, et s'embrassèrent au cri de : Vive la république ausonienne !
La cérémonie terminée , il fut question du voyage de Marius. Chacun dans sa sphère, Tipaldo et Grimaldi ponr Venise et Gênes, G6me pour la Toscane, Septime et Cavalcabo pour le Piémont et la Lombardie , tous enfin, suivant leur patrie et leurs rêles divers, lui donnèrent des directions et des noms amis. Aszo surtout, ce type du conspirateur italien, lui ouvrit tous les trésors de sa longue expérience ; fidèle Ariane du nouveau Thésée , il lui mit en main le fil du ténébreux labyrinthe. L'Italie était alors — elle < Test encore — un pays de mystère et d'initiations ; c'est un volcan saos cratère qui bouillonne dans l'ombre , qui brûle , qui creuse sourdement et mine le sol tremblant et sonore ; un élysée en fleura où le soleil donne rendez -vous au monde et le convie à ses fêtes , où l'on danse , où l'on rit , où l'on aime , où l'on s'endort au chant des guitares pour s'éveiller au bruit des épées , des chaînes , des échafauds.
I Et toi, mon enfant, dit Septime à Gonradin en passant la mahi dans ses blonds cheveux , n'as-tu rien à faire dire à notre cher Arona ?
— Une prière , dit le jeune homme à Marius en lui remettant son portrait esquissé la veille au soir
LE CILENTO. 9i
par Remo , une seule : je vous supplie de porter ceci à ma mère ; dites-loi que voas m'aves vu ; mais ca* chez«lui où ; laissez-la croire que je suis toujours eo Corse; n'alarmez pas sa tendresse par les dangers qn elle s'exagérerait trop pour son repos. * Quelque peu tendre que fût le Trastévérin , il ne put s'empêcher d'être touché de tant de piété filiale ; il accepta la complicité d'un mensonge si peu criminel, et se promit bien de réjouir par des paroles d'espérance et de consoUtion le cœur de cette mère en deuil.
Sur ces entrefaites , le père Matteo revint de Neptune. Tipaldo, qui lui ménageait un rude accueil, et se préparait à venger sur lui l'alerte du Catalan, fut désarmé , lui et tous les autres , par les angoisses et les terreurs du pauvre homme. Il était tout pâle et hors de lui. Tremblant pour sa fille, il a«^aijt, chose inouïe ! manqué les vêpres , afin de se justifier plus tôt de la visite obstinée de Timportun docteur. Il raconta si naïvement la scène de Neptune , que le gai Vénitien ne trouva plus qu'à rire là oà il voulait tonner ; il se bonia pour toute vengeance à prolonger l'anxiété du dévot , afin de se donner plus long* temps le plaisir d'une comédie digne en tous points, disait-il, de son compatriote Goldoni. Le père d'Iso* lina ne fut pas si clément ; il ne pardonna point an charlatan de lui avoir gâté sa fête. Cela fut cause qn il jeûna trois jours.
Ces soins divers avaient amené le soir. Nicole entra dans le donjon ; c'était un garde-forêt carbonaro commis à la surveillance des bois et à Tapprovision-
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nement de la tour. Il revenait de Porto d*Aiiio , e| dit avoir rencontré en route une caritelle montée par nn homme toat chamarré , qa'au signalement on reconnut pour le Catalan. C'était lui en effet. A peine rc^ndn d'Asture à Neptune, il était reparti pour Rome. Anselme et Marins en firent autant ; mais , ëvi^ tant de suivre deux fois la même route , ils prirent au retour le chemin d*Albane e( non celui d'Ardée. Ils quittèrent la tour, qu'elle était replongée dans les ténèbres, recelant dans ses flancs noirs et muets les mystères confiés à sa fidélité.