LOY&A. VI
tous les titres, revéta de tous les costumes, cest une espèce de génie invisible et partout présent , un insaisbs«ble Protée.
De retour à Rome et Marins parti , Anselme prit le chemin de Sainte-Marie-Majeure. Le jour bais«sait ; tandis qu il montait la longue rue déserte des Qnatre-Fontaines , un troupeau de chèvres sauvages la descendait au bruit des clochettes. Il n y avait à cette heure dans ces quartiers solitaires que les chèvres , le pâ'tre et lui. Il s'arrêta devant une maison modeste attenante à la petite éghse de Saint-Nor* bert, presque au sommet du Viminal. La porte s'ouvrit d'elle-même et se referma sur lui.
c C'est heureux vraiment, monsieur, que l'on vous voie enfin! lui dit une voix de femme fraîche, argentine , mais un peu boudeuse. Pourrait-on savoir où vous avez passé ces trois jours?
— Avec un ami qui partait , ma chère Loysa ; maintenant je suis tout à vous.
— Vous aviex donc des choses bien importantes à Ini dire , k cet ami qui partait , et en bien grand nombre , que trois longs jours y aient à peide suffi ?
— Très -importantes, en effet, ma chère boudeuse , et en fort grand nombre.
— £t quel est-il, cet ami?
— Marius.
— Le vilain homme , avec ses yeux durs , sa voix dure! c'est un marbre! Que je plains la pauvre femme qui sera la sienne! Tenez, savez- vous de qui il me donne l'idée, votre ami Marius? de Fancesco
9S ROME SOVTBIRAINE.
Cencî. Je gag««« «ir ta «iae q«'ii élt carbonaro. A« pwte, il est ïrmstévérin, c'est tout dire. Quand nous serons mariés, j'espère bien que von» ne ra»è»* éere% {»as souvent ches bous.
— Allons , ma chère , tom ètea «ae eafast. Groiidec-moi si vo«» Tonki , j'y consens de bien grand c«iir, TOW êtes «ne duutnante grondense; ma» U n'est pas joste qoe mon pauvre ami Marias paye ponr moi. Quand nous serons mariés, et que von» le connaHrec , je vous assure qoe nous le verrons to«s les jours , «t qoe vous l'estimerez infiniment. Si ce n'est pas un ceeur tendre , c'est nn noble cœur ; et , ma foi , l'un vaut bien l'autre dans un ami de la maison.
Vous serez donc jaloux! Tant noéenx, car vo«s
scre« tout à moi. J'en suis si aise , que je voua pardonne rien que pour cela. Et puis, j'ai asseï graniié, cela m'ennuie, vous le savez bien, le vous détestais il y a une heure , parce que vtm n'y éliea pas ; à présent qoe vous êtes là, je n'ai plus de colère. Vous voyez comnMî on vous aime ; cW pins que voua ne méritez'. On est, en vérité, trop bonne; on vont
gâte. V
Les yeux noirs de la jeune Romaine s'étaient ^en à peu désarmés ; elle sourit an coupable , lui tendit la main; Anselme la baisa , et la paix fut conclue.
« Maintenant , reprit-elle , parions de vous , parlons de notre amour.
Racontez-moi votre ctBur , ma cbère enfant ;
qu'a- t-il fait pendant ces trois jours ?
LOVftA. 99
-* N« m*mm9â-v09a fhh 4«e yms ne le «feviaiez pas ? Le prenier jeur j'ai prié ; «ujourd'lrai teiU le jour je foutei fatï...
•— Et ce soir ?
— Ce seir.,.. c'est mon secret, vous ne le saurez point Le premier jour donc, j'ai vovhi lire; mais votre OMS était écrit à dmgne page , dans cbaquc vers , je ne voyais que ku. Jetant vers et prose , j'ai veaio chairter, je n ai sn que fondre en larmes. Alors je me suis réfugiée dam ma ekère église de Sainte-&iarie-Maieure ; mais là encore je n ai trouvé que vous ; l'orgue nwdulait vobre nom ; les tableaux, les statues m'o£fraieut votre ùnage; onrbres , eaials , toinbeaiHE , ces colonnes antiques qae vous aimec tant, ces fresi^es du Guide que j'4^k»Mi , tout est plein de vous , tout me parlait de vom , et je croyais vous voir — * le Sauveur me le purdooaei -—jusque sur sa croix de rédemption. Ailes', vous mériécriec son supptice pour m'avoir tant Imtsoufinr. »
(Ja euup de sascteau tuterreropit le tendre diafogue.
s C'est ma tante « dit Loysa , qui revient de je ne suis quelle ^suetioa de Saint -Louis des Français. Je me sms iule makde ponr ne l'y pas accompagner , «ar je vous «ttendais« Un pressentiment me éisuit : il vèsadra.
.— Ail ! ah ! dit dame Véronique en entrant , le médueia est venu à point. Cela u'est pas bien , seigneur Auselmey d'entrer au bereaii en l'aliseace du
100 ROME SOLTERKAINE.
berger. Vous avez anticipe d'one heure , ajouta-(-elle en regardant 8a Tieifle pendule de bois peint, relique séculaire, couronnée de chérubins bouffis à tête ailée, et flanquée des deux bienheureux saint Louis de Gonzague et saint Philippe de Néri, tons deux étincelants d'une auréole de papier doré.
— C'est vous , ma chère tante , dit Loysa , qui êtes en retard; il est presque une heure de nuit, et , trop fidèle aux traités , Anselme n'est arrivé qu'à l'Ave-Maria. D'ailleurs, fût-il venu à midi, ce n'eût été qu'un à-compte sur l'arriéré.
— Allons , dit la bonne tante en l'embrassant, tu es une petite sophiste. Il est vrai que j'ai été un peu en retard ; l'exposition du Saint-Sacrement était si belle , que je ne pouvais m'arracher de l'église ;
et puis le père le père — ces maudits noms
étrangers, je ne peux jamais les retenir — un jésuite français enfin , un fameux prédicateur , nous a fait un sermon, mais un sermon comme on n'en entend point , pas même à la Minerve. J'en ai bien n^heureusement perdu quelque chose , car il prêche en français ; mais c'est fort édifiant , et je t'assure, ma nièce, que tu as perdu beaucoup. C'était, du reste, contre les carbonari , sur ce texte de saint Matthieu : Race de vipères et cœtera, vous savez, i
Or, notez que la bonne dame ne savait pas un mot de français , et qu'elle n'avait rien compris du tout , moins , mille fois moins que les bons Allemands au prêche miraculeux de saint Bernard. Comme eux, elle croyait d'instinct; et parce que i'ultramontaiu
I avait gémi , toimé, mugi , elle s'était mise à Foois-
son , avait plearé sur parole et frémi par habitude.
. Dame Véronique était d*on certain âge , im|lerti->
neoce courtoise que les Italiens n'ont point et qui
I veut dire ici qne dame Véronique avait ses quarante
^ ans sonnés. £Ue était vierge encore, soit qu'elle
\ n'eût point trouvé de mari, soit qu'elle n'en eût
point cherché. Cet état, faux partout, n'est pas te-
nable an delà des Alpes. La vieille fille est tenue là
pour une création avortée, un monstre haïssable,
espèce d'arbre ingrat sans fleurs et sans fruits qui n'est
I plus bon, comme dit la Bible, qu'à être coupé et
jeté an feu. Là-dessus l'Italie est impitoyable. Au
lieu de plaindre ces tristes victimes d'une civilisation
vénale et corrompue, elle punit leur abandon par le
sarcasme et par l'exil. A l'âge donc — s'il en est un
— où les femmes n'espèrent plus, une seule porte
de consolation s'ouvre à l'Italienne délaissée, le
cloître.
^ Dame Véronique avait transigé. ' Sans rompre en
I ' visière an monde , elle avait dit adieu au mariage ,
au théâtre, au.siècle, comme disaient nos mères, et
prononcé les vœux domestiques. C'est ce qu'on ap«
pelle à Rome tnonaca di casa. Soumise à de certai«<
nés pratiques monacales et à un costume étemelle*
ment noir, la professe de maison, sorte de religieuse
séculière , n'est point cloîtrée ; elle ne quitte pas la
famille et usurpe même d'ordinaire le gouvernement
du ménage. Investie de cette suprême autorité, elle
règne en souveraine jalouse et despotique sur les pé-
10t ROME SOtffBflIlAINE.
nftfos. G»iit|Nitlste niiialîeiise et parfois traeftssièr» ^ c'est elle qni engagé et cbâMe les valets, vè<^e e4 paye la dépeMe , marie les, filles , régente les garcens, et le plus seorent, aigre et revéebe, ell« se veoge ordifiairement do monde s«r les siens.
TeHe a'était pelât Véronique. Dévête et faihie à l'exeèS) elle n'en était pas moiiis bootie et charitable femme ; tel était sen amevr de bien qu'elle était su* périearetl'tne eoafrérie de mt^rooes romaifles qui allatont d'bospice en hospice , de prison en prison , vîsHant les eaptifs et soignant les malades.
Aussi bien le père de Loysa , le capitaine Qrian* dlni y n'était pas homme à subir la tyraiwle de sa scMM*. Veuf et appelé par état à de fréquents déplacements y il laissait bien à Rome sa fille et sa maison sem sa garde , mais il s'en réservait la pleine et ab* seine dictature, et il l'exerçait de loin avec nn despotisme toot militaire. Il se trouvait alors en ganûion à Ravenn^s.
• A propos, ma idèce, dh la tante en fooillant dans sa poehe, j'oubliais qne j ai là une lettre de ton père.
Que dit-elle?
*— Le facteur me l'a remise comme j'allais aox vêpres ; je n'ai pas encore en le temps de la lire ; elle n'est pas même décachetée. «
Ouvrant à ces nrots l'épître d'une main troublée , tant le nom seul de son frère la faisait trembler, Véronique la lut hant, d'une voix fidèlement calquée sur les voix de moines et de chanoines dont son oreille était nourrie :
i.0VSA. 10»
t Ma ckère ètewt^ * lut écriMH Ma fr^ (ri£> lacliieuse épilhète a'étftii 8Qim m {iIihm qu'une for* BNile vaine), t je vaus écrit pour vans dfaia que
• LoyM a dix4init aat , et que le mamaui eU vaau » de la marier. Je vous enjoins donc île radauUer
• âe svrveillaBce. Je oe veux pas qn elle laHa tant t voua, et je vaut défends d ulrodoira ehac moi qui » que ce soit sous aueim prétexte. Je caaneit le« « jeunes filles , un rien lent' niante la téta ; et je aa t veux pat c^a, parce que cela me déplaît. Je voue
• interdis la pramenaéc du Piacio et l'amphidiéâtre » d'Auguste. Quant aux théâtres , je n'en parle pt» ; » vous êtes une personne trop pieuse pouv ne les « avoir pat eenme moi dans une Imrrtor profonde. V Ge a'ett pat dant cet lieux impurs que doit se » mMitaer une jeune fille biaa élevée ; sa place ett t à l'égpUte et au lo^it. Veilles,, ma lœur, à ce « qu'elle fatte ses dévattont régulièrement soir et « matin , mais jamais seule à l'église. Kloignet sur* » tout cette nuée de aerbins étrangers qui pullulent t dana notre sainte ville et qui rôdent auteur de t nos jeunet filles pour leur tendre des pié^a. J'ai« s marais mieux donner la mienne à un scélérat de « eariianaro qu'à uu de cet héfétiquet. Adieu , ma » tœur; ditet un Ave à la tainte V^ierge peur vatve t fi^re.
• P. S. --* Je vent préviens an surplus , afin de « faire prendre patience à la petite , que j'ai en vue f pour elle un fort hon parti. C'est un Inspecteur des t pentt et ehauttées, jeune encore et bien eontervé.
lOi ROME SOUTERRAINE.
V II ft des protections et fera son chemin. L'aflmire « est bien emmanchée, et sera, j'espère, bientôt « concloe. J'attends sons peu de jours le dernier » mot. Nous ne nous tenons plus qu'à qaelques mil* « liers d'écas. •
t JésDS-Marie ! s'écria la pauvre tante tout éplorée , qu'ai-je fait? qu'ai-je fait? Seigneur Anselme, je n'aurais jamais dû tous laisser entrer ici. Je suit one femme perdue. Doux Jésus , ayez pitié de moi. Mon frère est un homme terrible. Il faisait déjà trembler feu notre mère ; il me tuera comme... « — Gomme sa femme , allait-elle dire ; mais elle s'arrêta tout court : la présence de Loysa et la terreur de son frère absent lui fermèrent la bouche.
La lettre du capitaine le peignait bien. Bête, im* p^rieux, bigot, il était de plus brutal, et la brutalité, dans «ces âmes vulgaires, n'a de frein que le code. Victime frêle et charmante , indissolublement liée à cet homme de bronze, la mère de Loysa, jeune Anconitaine dont la beauté revivait dans sa fille , avait succombé après quelques années de mariage ; elle était morte de douleur et de mauvais traitements. Mais le code n'atteint pas ces crimes-là ; et aussi fanatiquement dévoué au pouvoir temporel qu'à la Madone, le meurtrier n'en avait pas moins été nommé capitaine des carabiniers du pape. Noble armée de galériens et d'assassin» domestiques , les plus infâmes de tons !
c Qn'ai-je fait? qo'ai-je fait? ne cessait de crier la pauvre Véronique dans un tremblement d'épon-