LES SANFÉDISTES. U
— Pas encore. Mais on nous annonce ponr ce soir des communications importantes, i
On a compris que tout cela se disait an couvent de Saint-François-d* Assises-, dans le parloir du cardinal de Pétralie. Mais cette haine de l'Autriche et des carbonari confondus dans une commune horreur ; ce vieux guelfe romain et ce jésuite souple et rusé ; ces deux caricatures féodales blasonnées d'armoiries et de ridicules, et Tami du Trastévérin Marins , le chef des conjurés d'Asture , le grand-maître du carbonarisme romain , Anselme le plébéien , au milieu de tont cela , chez un prince de FÉglise , que de contradictions ! que d'obscurité ! quel problème !
Le mot de l'énigme , le voici :
L'Italie , nous l'avons dit , est, comme l'antique Egypte , un pays de mystères et d'initiations. C'est nu sol volcanique en tout ; les trônes y tremblent comme la ten'e ; quand sa surface est calme et jonchée de fleurs, c'est alors peut-être que la raine brûle et qu'elle va sauter. Dans ce vaste réseau souterrain de mines et de contre-mines qui s'entre-croisent dans l'ombre et qui sapent dans leurs bases les dynasties. italiennes, il arrive maintes fois que l'ouvrage de l'un sert à l'autre, et maintes fois aussi que ' les mineurs, se rencontrant sous terre comme au siège de Tortone, ensanglantent les ténèbres.
En attendant que l'histoire jette ses flambeaux dans ces catacombes politiques, c'est à l'art à y descendre et à lui frayer la route ; les ardents mystères contemporains sont aussi bien de son domaine que
1S4 ROME SOUtERRAtfilE.
les fH)idei chroniques des siMes ptts»é8. Qèielque prosaïque que rou dise Votre âgé, je prétends, tUoi^ qu'il ne Test pas. Partout où il f a Idttë , il y a pbésië; Or, je ilë kache pas ^ue jamàië lutté plus terrible } plus décisive ait agité la terre; D*iln côté , le passé i^elfeirant pai'toUt seè autels déb^épitS) dét^loyànt «es étéiidafds puudreux, soutiatit toutes «es trempettes, ëird(]tiatit dU sépulcre dix-huit siècles de crd^âilcéi moHes, dé traditions nidrtès^ galtranisant toUI bel îilftnes et les ressuscitant pout' les lancer encore dans la mêlée ; de Faufre, Tavenir, jeune, fort, résolu, plein de foi, pleîh d*audace, et pour champ de bataille les deut mondes ; à quel âge du globe et de rbdliime faut-il remonter pour assister à dé telles jtiùtei ?
Et puis si le paâié séduit par se» prestiges ^ le présent touche par sei^ malheurs. Poètes inspirés $ Romanciers siibliines, Vous tous artistes puissants qtii dédaignée tds iièclé» , et dbiit le génie avénturëUit S'est fait l'hôte des ruiuës , votre troit m'étottnë ; m'entraîue , Votre imagitaation më subjugué ; j'àd-i> inire vos poèmes comme des cathédt-ales , vos hérUS ëomme des statues ; maiis je suis de ioion téttips , et mes sympathies ne sont pas pour éux.
Ma pitié n'est pas pour ceux qui ont souffert , qb( blit pleuré , elle eM pour ceux qui soufflent , pour ceux qui pleureut. Pourcjuoi tnes larmes iraient- élleft baigner la cendre des morts , quand sdUs mes yeux les vivante gémissent? Heui'eux cebx qui ne sout plus ! ils se réposent du voyage, et dorment au port ! uést pour ceux qui sont eu mer qu'il faut de« Vcéut,
LEB SAMFéDtStÈS. ' 1»6
pODr cèttl qàï nftufmjféiit qu1l Tàttt des pletaM. La itier bM grosse ^ t^by^z ; et là-bfts dans Itt touirmetite on tàiis«aa bttUëtté (ifti' lëi vagâëë isé débat sods Fo-» riigê c^tAiûe tttt bdurftier sous Téperbii; Une femtiie eët à genoux Btif le tillae ; elle est belle « elle eut véttte de noir ; elle porte le voile et la ceintui^ dé dettii ; M robe déchlfée flotte ani vents ; èon sein an estmeiiHri, les bhetetit ëparst se» tnaibs Jointeé d«iiiAtident grftce et mertei. De ceui ^lii la voient dd rivage} les tans la ttiontretit an doigt et rient^ les au- ^s se déionrnent pour ne la poitlt vbir ; beaucdtip rinsdltentf peu la plaignent, le plus gt>and nonibr« passe iadlfTérent.
Or) eette fôttitiie eu détresse i ë^est Fltitlie.
Bàn» parier iti des gi'Andès tragédies éociAles qui depais quarante ans se disputent le cirque européen, est-ëlle dune sans poésie , cette deltinée dé gloire et dé lAisèire de la Jëruftaléni teLpûve^ doUt le pro-^ phète pourrait dire ëoitime de TaUtre : — Gomment es-ta tombée des cient, étoile du matin, fille de faurore ? — Poésie triste et sanglaute ! poésie de mystère et de lutte ! Lés mêmes drames qui se jouent AillëUhi au soleil , se jouent là dans Tombée. Même cause , mêmes combats , mêmes martyres, même edpéraneë et même foi.
DeUx éléments rivaux ont constitué pendant tout le moyen Age le corps italien ; Télément guelfe et l'élément gibelin ; le pape et Rome d'une part , dé l'antre Gésai* et rempire. Né de la lotte même , et peu à peu détacbé des déni auti>es , un thyisième
élément a fiai par se dégager toQt à fait : c est Télément populaire, l'élément du progrès. Personaifié dans Forigine et représenté par le pape , ee grandvicaire élu du Fils de Thomme , ce grand tribun da peuple sur le premier de tous les trônes, il fut trahi par lui, abandonné, persécuté. C'est alors qa'il commença à se faire jour en son propre nom , et il prit en Allemagne la robe de Luther. Après trois siècles d'une persécution européenne qui n'a d'égale dans l'histoire que celle des premiers chrétiens , il triompha en quatre-vingt-neuf; plu&tard il s'incarna dans la personne de Napoléon ; nouveau pape militaire et plébéien , le grand Corse — je ne parle ici que de l'Italie — le ceignit de la couronne de fer. Une grande défaite suivit cette grande victoire. L'élément populaire fut chassé du trône , et comme les géants vaincus de l'antique Sicile , il se réfugia dans les entrailles de la terre. Le carbonarisme fut dès ors appelé à le représenter en Italie.
Institution religieuse et politique importée d'Egypte en Europe , le carbonarisme a traversé les siècles sous mille noms. Propagateur du christianisme tant que le christianisme fut civilisateur, il s'appliqua, quand il se corrompit et dévia, à le réformer, à le ramener à sa pureté primitive. Réunis en des cryptes inconnus , les adeptes se regardaient comme frères et se juraient entre eux aide et fidélité.
Les carbonari d'Italie rêvèrent dans tous les temps l'indépendance et l'unité de la Péninsule. Fran-
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eois l** les protégea ; à ce titre , il est resté en vénération daos l'ordre. Plos tard, aa commencemeat dn dix«-huîtièine siècle , le carbonarisme napolitain paraît avoir amené la ruine de la dynastie espagnole. Il tomba dès lors dans loubli.
Ressuscité au commencement du siècle dans tout le raidi de Fltalie , et détourné de ses vrais princi«* pes, il servit les passions contre-révolutionnaires de la reine Caroline et des Anglais, et organisa du fond des cavernes de FApennin la Vendée calabraise.
Ainsi deux institutions sœurs, presque identiques, le Tugend-Bund allemand et le carbonarisme italien, Tun au midi sous le patronage de l'Angleterre, l'autre au nord sous le manteau royal de Prusse , sapaient à l'envi et au nom de la liberté des peuples le trône populaire de Napoléon. Il est tombé ce trône , et les cachots, l'exil, l'écbafaud les ont toutes les deux punies de leur victoire.
Eclairés par une si sanglante expérience, par une perfidie si éclatante, les carbonari italiens ne se laisseront plos prendre au piège. Sortis des ténèbres pour vaincre , ils sont rentrés pour s'en repentir et préparer le châtiment des parjures. Seuls représentants désormais au delà des Alpes du principe libre et populaire , et fidèles cette fois aux traditions antiques , ce qu'ils veulent avant tout , c'est l'indépendancc, c'est l'unité de l'Italie. Leur cause est sainte, mais leur bras faible encore, et quoique l'avenir soit à eux , le présent les écrase.
Je passe à leurs ennemis.
lié ROUE SOOTEBUAlMfi.
Gei eiiiieinto^ quels gont-ils ? L'àlitel qui leë ex-^ eommunie , le trô&e qui les décime , Rome et Gésar ont fait alliance coutre eux. Pour miêJix iraitcheir les mille tétes de l'hydre populaire qui les eniase dans l'ombre de ses immenses replis^ as ont pactisé i ils ont sacrifié sur l'autel de la peur, Rome ses prétentions guelfes^ Gésar ses inimitiés gibelines. Ge sa« crifice forcé n'est qu'apparent ; les vieux levaina euuvent, fermentent aii fond des âmes. On veut bien des deux côtés la destruction de l'ennemi corn* mun^ mais c'est à cdnditloii d'aveir pour soi^ et pour soi tdut seul» sa dépouille et les fruits de sa vic^ toiré. L'orgueil d'aufeun des deux tie treut plier i leoi^ ambition s'irrite à l'idée seule d'un partage. Mais dne giierre d'existence les rallie ; on dissimule , en combat ensemble, ensemble ou les tue.... après hk victoire, on verra. De 14 de nouvelles complications^ de nouveaux mystères ; car, Si l'on s'eUnbrasée au grand jour, un se déchire dans les ténèbres.
Vienne, qui a l'épée à la maiu^ joue le jeu le plus élAil". Elle pl*épare l'unité italienue à son profit, et avec cette suite , cette constance infatigable qui 1a caructérise , elle travaille à se rendre ttéceësaire. De Palei*me à Turin , elle fomente partout des tn>ubleSt suscité mille entraves , tend mille pièges aux pHnees qd'elle veut perdre pour en héritéi^ ; elle lei]d- inspire des fautes pour les compromettre , les pousse aui rigueurs pour les rendre odieux, et, usurière habile, elle leur ouvre largement séii eoflres afin d'hypothé«> quer leurs couronnes.
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Quelque révolte^ lé plus souvent excitée par elle^ Yient-elle à éclater chez eux ^ elle acbourt , la coinbat f rétouGTe ; puis ^ patron perûde ^ n'aspirant qn*& rendre ses clients plhs odieux encore par le contraste de leurs fureurs. et de Sa feiiite modération ^ elle arme d'une main leur bras pdur la tengeaiiee « de l'antre elle \ei retient ; elle prêche en secret la violence^ elle joue en public la dbuceur 2 tfioms phe de l'artifice ! elle se fait bénir des vaincus eut-> mêmes en plaidant pour eux. Ne dirait-on pas le Neptttne de Virgile? L'orage apaisé ^ il brandit bien son trident vainqueur sur les coupables : Quos efo hii,smàiB s'iè menace ^ il épargne et ne veut poiîtt frapper
Cette politique proibnde et toiftc gibeline, Vienne rapplique surtout aux domaines temporels de soft antiqile rivale , et tandis que datts ses pttiprès Etats elle mate le pi*être et l'euchaîne à ràutel, elle s'arme et combat pour lui au delà du Pô. Elle tieut déjà gamisoit dans ses citadelles ; ses armées de protliè^ nent danà ses provinces ^ élleé pacifient se» tilles ^ Juisqu'au jour où sës^villes , se» pt-ovince» ^ §e9 cita» délies, oà lé Vatican loi-même^ où cette Italie enfib^ si ardemment convoitée , palpitera toilt entière sous la serre dé l'aigle impériale.
Tandis que sa rivale avance à pas lents , mais Irré^ sistible , s'aplanissant les voies par la ruse et par Ift force ^ marchant à la eonqtiête par la clémence et par ht rigueur^ que fait le prêtre dans son Vatican? Le gaelfb superbe dévore eti «ilence taàt d'affroâts.
140 ROME SOLTERRAINE.
Rongé toujoan de ses passions du moyen âge, rêvant, lui aussi , l'unité de Fltalie , il aspire à la dominer encore comme les Innocent et les Grégoire. Mais les. beaux jours sont passés. Ces plans altiers , il faut les taire , et il les tait ; il faut presser cette main vassale qui tint jadis son étrier, et il la presse ; il faut sourire à César, et il sourit à César, et il Taccueille comme un libérateur, et il épuise son trésor pour lui donner des fêtes , et ces armées gibelines que jadis il anathématisait , il les bénit , il leur confie la garde de ses frontières ,• de ses cités ; il chante le Te Deum à Saint» Pierre pour leurs victoires.
Toutefois les vieilles rancunes percent encore. Le poids de tant d'outrages est trop lourd pour tant d'orgueil, et le souverain pontife, s'il ne fait plus la guerre à l'Empire à ciel découvert , il la lui fait non moins acharnée dans l'ombre des sacristies. Épouvantés comme lui par cette aigle d'Autriche qui plane menaçante sur leurs domaines , et dont l'œil ardent dévore leurs trônes , les princes italiens se sont réfugiés dans leur effroi sous la houlette du pasteur de Rome , et leur alliance ^t plus étroite qu'elle ne le fut jamais. Ils se prêtent l'un à l'autre main forte contre les deux ennemis communs , et en même temps qu'ils exterminent à l'envi les carbonari , ils conspirent de concert la ruine de la puissance impériale en Italie.
Une ligne souterraine s'était même formée entre eux dans ce but, sous le nom clérical de consistoiirè des sanfédistes. Naples, que l'on en dit l'anteur; Tnrio,
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qoi est guelfe d'intérêt et de convictioii: Tantrichienne Hodène , cfaes qui Tambition remporte sur les liens da sang, étaient , avec quelques princes allemands , les trois adeptes couronnés de cette confrérie ténébreuse. Elle ne se recrutait guère que dans les cours et dans le haut clergé. Le pape en était le grand-maître , les jésuites les plus ardents apôtres ; c^est dire que le passé catholique et féodal était Tidole de Tordre , et que la haine du carl^oparisme y contre-balançait la haine de TAutriche.
Gomme le carbonarisme , le consistoiïre avait ses statuts , ses gardes , ses emblèmes. Chaque initié recevait en pénétrant dans le sanctuaire une médaille d'airain, dont le symbole mystique était destiné à lui rappeler sans cesse le but de l'association : une madone , soutenue par un groupe d'anges , tend d'une main un faisceau de palmes et brandit de l'autre le glaive dont elle vient de frapper un esprit de ténèbres , mort à ses pieds. L'allégorie est diaphane : la madone est l'Italie ; les anges , 4es saafédistes ; l'esprit des ténèbres , l'Autriche.
Telle est la secte ^nystico-politique qui ce soir-là tenait une séance solelmelle dans le parloir du cardinal dePétralie. L'avenir dira ce qu'y faisait Anselme. Voici maintenant le caractère officiel et la mission de chacun des membres présents du synode clandestin.
Alter ego du souverain pontife, qui décemment ne pouvait paraître , le cardinal de Pétralie l'y représentait et partant y occupait le premier rang.
Le prince d'Iesi, lui, était censé y représenter les
m R6ME SOtlTBRRAIVE.
iu\M^ lemporels de Rome , mak U n'y veprétentait «o réalité que les passions dp ses ancêtres. Issu d'une famille qn| majntesfois jadis avait commandé les armées papales , et qni , avec Ips saint Bonifaçe de Vé^ rftline et l^s Gabrielli d' Agubbio , fut la plus guelfe peutr;étre du iqoyen âge , il était le vrai fils de sea aiicétrcs, et son dévouement au saint-siége était aveogle.
Hude et déplacé dans l'intrigue , il déplorait Thn* miliation du mystère ; n^aspirant qu'au jour heureux de trancher par l'épée le nœud gordien de la diplomatie, il ne se désignait qu'en frémissant de rage au r6le obscur de sanfédiste. Inculte et borné , il n-avai( rien étudié et ne savait qu'une chose , l'histoire de sa famille. Il se croyait encore au dousième siècle ; le monde à ses yeux en était resté 11^. La réforiYiation n^était pour lui « oomme pour ce cardinal-ministre Torrigiani , d*âpre et dévote mémoire , qu'un scbismp sans conséquence, un nuage passager; la révolution française , une émeete ; Napoléon , un heureux condottiere. Il avait sur tout des idées aussi lumineuses. S'il eût port^ le morion de fer et la masse d'arm^es , on l>ût pris pour un ligueur lombard. Par malb^ni;, l'esprit humain était plus âgé que lui de six pentf ans, et le vieux guelfe ne s'en doutait pas.
Le duc de Télèsç était un tout autre homme. Iféritier d'un des plus grands npms des Deux-Siciles , il comptait p|ir siècles cqmme d'autres compta qt par quartiers; piais pjis upe élincelle d'bopneur c^'r^yalcT resqqe n'aqjfnai^ ce ^ifinf^pquin féodal. Il vif^\\ fiu-
LBi sâvrisBiaTsa. us
cône de cet brillantes vertas béréditairet qai font pai^* donpes la aablasse ; il n'en avait qne la morgue , et rien n'égalait sa sottise « qne son ignorance. Jalons de Bovteiiir son rang, il tranchait du magniûque ; or, comme rien au monde n'est plus ridicule que les grandes prétentions sans bases, il faisait fiasco, comme on dit au] delà des Alpes, et n'était qu'un rodomont ; homme du reste à bonnes fortunes ets'ei| vantant ; plus mangeur qu'épicurien , criard, fainéant, poltron , type idéal de ces lassaroai-dandys de plus on moins mauvaise compagnie dont la fortune napo*» Utaine fait des excellences en ses jours de bonne bumenr.
Soyons justes pourtant : sons cette épaisse croûte de piM^ogés et d'impertinences , il y avait je ne sais quel fond de bonhomie nationale qui perçait malgré tout, et il échappait à son excellence des ingénuités tontes campani^nnes , des saillies , des lazii dont la naïve bouffonnerie était tout à fait digne des modernes atellanes de San-Garlino. S'il ne fftt né duc, il eût certainement fait un polichinelle distingué. Mais sa naissance l'avait fait ambassadeur, et, planches pour planches , il jouait à Rome , dans le royal palais des Famèse , nn rôle qu'il eAt mieux joué à Naplps sur les tréteaux populaires du Largp di Gastello.
Aussi bien portait-il les vertus des tréteaux d^ns la diplomatie. Souple et couchant avec ses supérieurs, susceptible et pointilleux avec ses pairs , il était avec ses in- Prieurs tout ce qne de tels antécédents supposent et promettent. Avec cela pu est bien en cour.
144 ROl^ 80UTERBA1KE.
C'eût été d'aiUeara de trop maarais ton pour na homme comme lai de ne pas plier Téchine au pied du trône , et son dévouement à ses rois — c'est la formule — était sans limites. Il ne leur reprochait qu une chose , mais le reproche était grave , c'était de s'encanailler ; à chaque homme nouveau à qui des services infâmes ou sanglants ouvraient les portes da paradis de la Place-Royale, il soupirait, non du crime , mais de la rotnre.
Né fort mal à propos en un temps de crise sociale, il maudissait ces révolutions téméraires qui se permettent — voyez un peu quelle insolence ! — de venir troubler le doux rien-faire des gens brodéâ pour fonder les droits de la pensée et du peuple. Toutefois la mondaine quiétude du dandy napolitain n'avait été que déplacée , et s'il avait suivi ses rois en exil , à Palerme comme à Naples , il avait fait la vie de ce Socrate Astomaichus , dont l'épitaphe est son histoire tout entière , exhumée naguère entre Ostie et Rome : — < Moi , idit-elle , qui vis sans voix dans « ce marbre , j'étais né à Tralles. J'ai souvent visité « les bains de Baia et ses rivages pleins de délices. I Afin d'éterniser une si honorable vie , j'ai assigné
• cinquante mille sesterces pour élever un temple aux
• mânes. Passant, qui lis ceci, demande aux dieux » que la terre soit légère à Socrate Astomachus. v
Quel nom pour un tel homme !
Gomme le Socrate de Tralles, le Socrate de Naples aurait pu dire : Buvant, mangeant, dormant, j^ traversé trente ans de guerres civiles et de révoiolions.
LES SANVÉmSIBS. US
S« majesté sicilienne «vait rëppmpensë one si honorable vie par nne double ambassade : diplomate et sanfèdiste , le duc de Télèse cumulait le double rAle d*agent occulte auprès du consistoire et d-agent pn-< blic auprès du Vatican ; Janus au demeurant plein d'innocence, et dont la commode nullité ëtai^ largement exploitée par les ennemis de son maître et surtout par ses amis.
Son rival en blason et en sottise, le marquis d'Ivrée , avait pour caractère de n'en point avoir ; la volonté du souverain était sa règle unique ; sa vertu, l'obéissance passive. Voisine immédiate de l'Autriche , la cour de Turin est forcée à une prudence de tous les instants : comme les malets de ses Alpes , qni s'assurent de chaque pierre du sentier avant d'y hasarder le pied , elle avance d'un pas , recule de deux , et , louvoyant toujours , toujours hésitant, elle couvre sa marche par de fréquentes baltes. En de telles conjectures , le marquis d'Ivrée était spq homme, fille était sûre de sa circonspection , de son immobilité , et n'avait pas à craindre qu'il se jetftt aventureuseroent et se compromit en des défilés dif* fidles ; il ne passerait ni d'un pas ni d'un mot ses instructions.
On a vu qu'il abhorrait l'i^ntriche ; mais ce qu'i{ n'a pas dit , c'est qu'une circonstance domestiqqfi était pour beaucoup dans sa haine. Ëpou^ tron^p^ d'une beauté célèbre et facile de Turin , un sojr — :: c'était an temps de Toccupation antrîchienne — qu'il rentrait ches lui sans y être attendu , il passa sw se
146 ROME SOUTBKRAINB.
faire annoncer dans Tappartement de sa femme ; une glace perfide et trop fidèle lui montra dans la chambre voisine madame la marquise en téte-à-téte avec un jeane colonel autrichien. Le mari commode toussa, cracha, rajusta sa cravate, attendant patiemment Févasiott de Theureux coupable, c Quelle imprudence ! madame , dit-il en entrant dans le boudoir ; laisser la porte ouverte ! Si un laquais eût passé par là ! f — Sa colère n'alla pas plus loin.
Ce qui dans un autre eût pu sembler rfaëro'tsme du mépris et de Tiadignation , n était chez lui qu'un lâche calcul. Des deux complices , Tun était un militaire réputé brave , l'antre appartenait à une famille puissante , et le lâche époux redoutait Tépée de l'un en champ clos autant que le crédit de l'autre à la cour. Il méritait bien son outrage. Toutefois, s'il s'était tû , il n'en avait pas moins voué une implacable ' haine à one puissance dont les visites étaient si importunes et les colonels si impertinents. L'histoire dit qu'un baron français avait déshonoré de même Jean Procida. Procida fit les vêpres siciliennes , le marquis d'Ivrée se fit sanfédiste.
Quant aux idées , il n'en avait pas , et son horrenr de rintelligence égalait son horreur de l'Autriche. Un mot de lui le témoigne assez. Inspecteur de l'une des universités sardes , il en conspirait ouvertement la ruine , et comme on lui faisait remarquer que, déjà presque vide , elle allait être bientôt tout à fait déserte : i Bientôt ! s'écria>t-il dans un ravissement » de joie ; mais c'est ce que nous voulons. Ce sont
LBS SANFÉDCSTES. 147
« VOS tristes lamières, ce sont vos aniversitës qui » font les révolutions. Le roi n'a pas besoin de sa« t vants. Il n*en veut pas ! > — Ce mot fit du bruit. Il vint aux oreilles du maître , et un si fidèle serviteur fut sur-le-champ investi de la mission de confiance qui l'amenait au parloir du cardinal de Pétralie.
Il n était pas , comme le duc de Télèse , accrédité publiquement auprès du saint-siège ; son râle était tout clandestin. Il voyageait et vivait en simple curieux ; le ministre de Sardaigne à Rome , bien qiie son parent , n'était pas même dans le secret. On l'avait laissé, par excès de prudence, en dehors de toutes ces intrigues ; le marquis d'Ivrée correspondait directement avec Turin. Ajoutons que, sans ôtre ambassadeur , il avait un certain aplomb tout à fait conforme à la tenue diplomatique ; et si nul , si effacé qu'il fût, son silence, car il parlait peu, lui donnait une valeur négative que son confrère de Naples, quoique excellence en titre , abdiquait d'emblée par son inconsidéré babil.
Tels étaient les dignes représentants des deux rois de l'Italie au conventicule de Saint-François. Mais leur maître à tous était l'abbé Saverio , missionnaire du duc de Modène et Modenais lui-même, ambitieux comme son souv'eràin, décidé comme lui, jésuite par état et plus encore par vocation, bon à tout, prêt à tout , et qui avait fait choix pour son vade-mecum du prince de Machiavel , sans comprendre le grand homme.
148 ROME 80UTERBAINE
i\ntiqae esprit du Vatican! se disait Anseline en conteroplant tous ces vains masques , en es-tu donc à ce point de misère et d'humiliation que ce soient là les auxiliaires de ta vieillesse? Et si ce Grégoirt qui essuya sa sandale au front d'un empereur, cet Innocent qui en cita un autre à sa barre ; si Jules II, qui ceignit le casque contre l'étranger, Sixte-Quint, qui l'excommuniait encore , si tous ces papes dont la voix puissante a remué tant de passions , 9ecen4 tant de peuples^, soulevé tant d'orages , s'ils qoit- . talent leurs caveaux funèbres , et qn'ib vinssent, mânes altiers, errer autour de ce Vatican quMls ont h\i si grand , que diraient-ils? Toi qui fis lever l-Ëurope comme un seul homme et la jetas sur l'Asie pour un tombeau , ta voix n'a pins désormais d'écho même à tes portes , même en tes murs ; c'est que Thenre a sonné où tu dois mourir, parce que tu prétends faire faire volte*f§ce au monde, et qu'au lieu de lui crier : Avenir ! tu lui dis : Passé ! A ce cri tu vois qui répond : d'imbéciles vieillards , des cceurs ignobles , des prêtres menteurs, des ombres, et pas on homme! « Voici son éminence , « dit l'abbé Saverio. — ^Tout le monde se leva.