‹ Rome souterraineChapitre 21 sur 113 · X. — LE CONCILIABULE · texte numérisé non relu

X. — LE CONCILIABULE

Le cardinal de Pétralie , Sicilien de naissance et franciscain, habitait depuis longues anpées le convent de Saint-François-d'Assises. Quoique prince de l'Eglise et grand-pénitencier — grand casuiste, grand

LB GONCttilABULS. U0

eëiifessèoi- de \à thtéiienïé : — il failllit U tie de moine. Une cellule meublée Avee toute lA Hgueur de rordt*e et titi parloir non moins modeste eumpôsaient totii ses ftpfWrtementd. Il était comme l'ange du Trastévéféi tant sa main j versait d'aumôues^ et la sainteté de sa irie y était détenue proverbiale. .

Sa rëiibinniée n'était point entbrmée en de Si étroites limites } Aume né là pouvait e^iténir. Le bruit de ses vastes lumières et de sa piété avait volé si loiOf que les plus hauts personnages « des rois ndémes , le consultaient chaque jour sur les qacstibns les plus ardues de la morale et de la diseipline chrétienne. Jage suprême et Sans appel de tous les cas de conscience de la catholicité , ses arrêts Avaient force de loi , et ils étaient accueillis partout eotnme des oracles inspirés de Dieu.

Jaiomi d'avoir Un si grand saiUt pour connsisëUr^ plusieurs sëUveinlins Tàvaieiit appelé à letar cour, mais toUjburs en vain. Il avait sads eesSe décliné la direètibn de ces âmes royales , disant , comnie Jésas^ qnll se devait aux petits. Taut d'hùMilité n'avait t'ait que le grandir. Sa gloire rayonnait du fond de i'obscdr couvent trastévérin cUmme le soleil du haut des cieux , et se répandait sur les deiit mbndes.

Lorsqu'il passa de sa cellule daUs le parloir où l'aUëndâit AUselme et lès sanfëdl^tes , il fa'était pas seul , un étranger l'accompagnait. Jamais le rapprbcheUieUt de deux têtes b'en rendit le cbfatraste plus saillant, type , l'une et l'autre , de deux rAces bien trauchéesi elles en offhûent presque saus altération

160 ROMK SOUTERRAINE.

les caractères primifirs. Le cardinal avait ce froal haut et carré , ces yeox noirs et bien fendus , ce tiez droit , cet ovale parfait du visage , cette noblesse de Tensembie , qai révèlent la race grecque ou la race sicilienne y car la Sicile est (iile de la Grèce, et mal* gré tant d'envahissements , tant de conquêtes , tant d'inondations étrangères , elle s'est conservée plus grecque peut-être, après tant de siècles, que la mère-patrie elle-même. Sa. barbe et ses cheveux étaient blancs , ses sourcils étaient restés noirs , et ce phénomène , assez rare , imprimait à sa physionomie un singulier caractère d'énergie et de force.

Telle n'était point cependant son expression habituelle ; au repos , elle était d'un calme , d'une quiétude séraphique; ses traits avaient une puissance d'immobilité tout orientale , et qui rappelait par sa constance les contemplations extatiques du bonze chinois et du fakir indien. Peut-être un œil versé dans l'analyse humaine aurait-il lu bien des choses intimes sur ce visage inerte et patient ; creusées par la vieillesse moins que par la pensée , ses rides semblaient dire qu'en cette âme profonde , inconnue , il y avait des troubles et des combats ; mais le vulgaire n'en voit pas tant. Grand du reste et hâen fait, sa longue robe monacale l'exhaussait encore, et cette figure paisible et sexagénaire imposait par sa dignité.

Plus jeune de vingt ans et laïque, l'étranger, quoique aussi grand de taille et aussi bien pris de formes, le cédait au vieillard en maintien. Son attitude était

LK CONClilABULE. Iftl

froide , réservée , mais sans noblesse. On y sentait Faction banale do monde y Faction intime de la pensée n'y était point; or, si le monde peut donner une tenue civile, la pensée seule la rend impo* santé. Ce qoi distinguait fortement l'inconnu du Si* cilien , ce qui l'isolait de tous les adtres , c'était sa tète septentrionale. Ses cheveux rares et plats , d'un blond mat et blafard, retombaient sans grâce sur un front étroit et pyramidal ; le nez était large , les narines ouvertes , l'ovale do visage était tronqué par le bas , et rien ne saillait sur cette face triangulaire que la richesse et l'éclat du coloris ; les dents étaient blanches, mais les lèvres trop grosses ne s'écartaient guère pour les laisser voir et paraissaient inaccessi* blés au sourire ; deux pommettes anguleuses et des sourcils à peine marqués encadraient deux yeux cTon bleu pâle , changeant et tirant au vert. Toute vie y paraissait éteinte , et si pai'fois elle s'y révélait, ce n'était que par un regard aigu , rapide , mais jamais fixe. L'enfoncement des tempes détruisait l'harmonie des lignes latérales et avait même rompu l'équiHbre des yeux ; il régnait de l'un à l'autre une obliquité physique de mauvais augure , qui semblait dénoncer dans l'âme je ne sais quoi d'oblique aussi ; saps être louche , le rayon visuel était faussé.

c Messieurs , dit le cardinal avec une gravité na^turelle et après s'être excusé de son retard inusité , je vous ai annoncé pour ce soir des communications importantes , et d'abord j'ai l'honneur de vous présenter M. le comte de Kaleff , envoyé secret de sa

J» HeMB lOUTEHRAINE.

tBijetté rempereni* de Russie auprès du cbasûtoiré: Lni-mênife vous e^qiosera sa mission; «

Aphès les civilités d'usage et les révérences mo- (aelies ^ oïl se rassit et la parole resta an conite. Il s'ëxpHraa en italien avee cette pureté d'accent qae les Russes portent dans les langues étrangères. Il dit qnè son souverain ne Tof ait pas sans indigliatioii le servage où le cabinet dis Vienne tenait les cours dltalie^ que l'aigle d'Autriche avait des p^étëntibn^ par trop inquiétantes pour ses vbisins ; que) dans l'intérêt de l'équilibre européen qu'elle menaçait sans cesse deVompre, il était bien temps de lui rogner les serresi En cet état de choses ^ le csar, plein de sollicitude ponr les princes italiens , leur ofTraitt eofatre l'ennemi commun $ sa coopération diplomatique d'abord et . urmée au besoin.

I Gomme aux carbonari napolitains ^ — peiisa le lihef des conjurés d'Asture, qui avait encore préseiit le récit du Calabrais, et à qui ce Russe était répùlslÊ

-^ Mon auguste maître , poursuivit le diplomate elàndeMitt, demande en conséquence une place dans le consistôirb. Profondément désintéressé daiis la questinn, il n'aspire qu'au rôle de libérateur de l'Italie i le seul qui convienne à sa grande âme ; il n'a dans tottt ceci, comme vous voyes | qu'un bot d'hn-^ manité et de civilisatibn. «

Ce met de bitilisation dani la bouche du Tartarë fit indutër im sourire aux lètrfes d'Anselme. Le eardihal fut impassible.

La coinilittnieAtion faite , le ëomte se tut pour at-

LE eONGILtâBVLS. 168

tëttâre ië HmMkt Un Miiëi itthg irileilcë irégnâ. Le dac d» Téièsë di le hiArqtris d'Ivrée â'étaifettt hdmiliek à lilë^tirër la portée d une telle dëtHarche ; ê'iïê se tiiÉftieiit, c'est qu'ils iie tt-ouvaiënt rien à dii-e ; ils livaieiit befttt se donner nn àir de rëcaeilleinent di* tllbiiiAtil}iië et de tnëditatidn profbtidb , leilr esprit fltitttUt ^àHs bttt} et leut- ceil «rague et distrait le disait éSàét: Ils àtteiidaiëiit que qhëlqii'dii btivrtt uii avis jJëtir s'f Wnger, quel qa'il ffit.

Qdant ftti pridce d'iësi^ Il iië se rftppëlàit pfts d'àvù\r jalilitiS va la Russie iiitëbveiiir à» mo^en âge Ûàm les débats dta sàint-siëge , et il était tout déptt]rSé. Il itë èbmprenàit Hen à ce tloUvël abiilialrë tbnibé là dëS iities au ttiilieu de l'Italie , et , tout oc* iBlipé à rëëttëillir ses souvenirs , il tt'eil venait pas à bout.

L'abbé SâVerid y voyait plus clair. Ces ouvertures de la Russie n'étaient pâS nouvelles pour lui ^ car ie comte de Kaleff n'était pas le premier émls- Mte russe ëil Italie } et il. y avait longtemps que le Jéshite trëmpttii dans tentes ces intrigues. Mais comme en ceci Son sodveraiit JoUéit le plus beau jeu, sa i)ositioii lui interdisait l'initiative j et il attendait aussi.

Anselme se tiit comme eux, mais par de tout autres motifs. De fdt ëoihkiie de droit, la parole i^efititit an ëArdinal; il la prit Ittns rien conclure. L'ofTre Ibi paraissait digue de considération, mais elle avait besoin d'être mûrie , et il désirait que la discussion if répAudît kes lumières ; soumise dii reste

154 ROMK SOLT£RRAiNK.

préliminairement à Sa Saiàteté, elle en avait, ajoufa-t-il , reçu une approbation éventuelle. ^

Si vagues que fussent ces paroles , le jésuite en saisit le sens vrai; il vit que le vent soufflait au nord, c'est là tout ce qu'il voulait savoir. Il n'ignorait pas que la Russie était aussi avant que lui dans les secrets du consistoire ; il fit comme s'il n'en eût rien su ; jaloux de mettre de son côté le plénipotentiaire occulte f en affectant, le premier, une confiance illimitée , il eut l'air de lui faire une confidence , quand au fond il ne lui apprenait que ce qu'il savait déjà.

c Pour répondre, lui dit-il, par la confiance à celle de votre auguste souverain , il convient , mon» sieur le comte , de soumettre à votre excellence la nouvelle division de la Péninsule, alors que Dieu , et le czar aidant , l'Autriche en sera dehors. »

A ces mots , le Modenais déroula sous les yeux du Moscovite une carte manuscrite de la Pénbsule , oà le lot de chacun était tracé d'avance. C'étaient quatre Italies en une. La pointe septentrionale que le royaume de Naples pousse dans les États de l'Église, entre l'Adriatique et l'Apennin, se prolongeait jusqu'au Metauro , embrassant ainsi toutes les Mar* ches. L'île d'Ëlbe lui revenait aussi. Le pape était dédommagé temporeUement par la Toscane, dont on expulsait , à son profit , l'autrichienne maison de Lorraine , qui avait refusé d'entrer dans la ligue ; il faisait aussi une percée au delà du Pâ , et ajoutait aux quatre Légations la fertile Polésine de Rovigo. Quant à la cour de Turin, elle descendait au midi

LE GONGILIABULK. 165

jusqo'aa Serchio , et s'agrandissait à Test et au nord da Tyrol italien et de toute ia Lombardie jusqu'à rOglîo.

Dans Texposition que fit Tabbé Saverio de ce pa« norama politique , il eut soin de peser avec afTectation sur la part des autres , mais il glissa légèrement sur celle de Modène; et certes , à ce coup de dé, le petit duc n était pas maltraité. Parme , Plaisance, toute l'Italie autrichienne enfin , de l'Apennin aux Alpes , de Trieste à TOglio , lui écfaeait avec le titre de roi.

« Ces trois royaumes , continua sans pause le fin jésuite, formeront à l'avenir une ligue étroite et forte sous le protectorat du souverain pontife. Afin de reconnaître dignement l'assistance désintéressée que vent bien nous prêter le czar, et comme d'autre part il convient à notre sûreté qu'il intervienne désormais dans l'Europe occidentale comme puissance maritime, nous nous réunirons pour le prier de vouloir bjen accepter en cadeau Ancône ou Gênes.

— Et pourquoi pas Venise ? v murmura entre ses dents le marquis d'Ivrée, choqué que l'on disposât si cavalièrement des États de son prince. Toutefois, comme il n'avait à ce sujet aucune instruction, la circonspection du diplomate l'emporta chez lui sur le zèle du courtisan , et il garda le silence. Ainsi fit le duc de Télèse, et cependant le jésuite rognait d'un mot la meilleure partie du lot de la cour de Naples, le plus pauvre déjà dç^tous, grâce à la gauche incurie de son représentant. Là, comme par-

IH ROMK fiOUTÉRRAINE.

ibnti Bû le jottait, et étt iruiitë iie s'en dbùtftit pas. Une idée ^ëlièiqué était fttt^si péâ ttccessiblë à sa mince compréhension qu un sentiment chevalerèéqhë à ion Ame vlilgaii'e ; il hé trotlvft âcmt Hen à objeeteri

I Je eréis ) répohdift le diplttmate tai-tâf e avee un ajilomb (}ue la drconstâtiee rendait grotesque, ne point OBti^ëpasser ihes podveirs en acceptant dèè ee mement, m nom de uion itugtiéte ihaîtrCf les dëui Tillè6 que voiis tenez de lui ofOhr atec une si flatteuse unanimité. Il restera à fixer plus tard les moyens d'occupation. Mais j'ai Thonneur de Voas répéter que les motifs de l'empereur sent toht à fait pars i et ^u'en toute cette affitii-e il ii'ii en vue que votre intérêt. Quelles sont^ je vous prie» vos ressotirées peirsennelle6 conti-e l'Autriche f

-^ Deut eent mille hommes dé ti>dùpeè it&liennesi répoUdit fièfethent le prince d'iësi , qui n'atâit pAs èUtërt encofe la bouche , et de plus la fdtce nlotàlle de l'Eglise.

— Mftis de l'argent f

-^ NdUi sommes en négociations, dit l'itbbé, àvéé on juif qui nous en avancera.

— Le consistoire , reprit le comte « s'est^l assuré déjà quelque alliance?

— Plusieurs princes d'Allemagne, répliqua le jésuite, sont avec nous. J'ai lettr parole. La France ne sera pas contre noub. Quelque timide que sait aujourd'hui sott allure, elle est sanfédiste au fond, et la Sétte dés chodës la i*eplaGent malgré elle au

LE gaVCILIABULB. Ikî

centre de s» poli(iifae datuEells, qui fbt et lert ton* jours de refeuler rÂntriebe au delà des Alpei . Cette politique eit aussi celle de l'Ëspagae; comme la France , elle est sanfédiste de cœur, et nous assistera malgré son éloignement. J'ai là-dessus pressenti ses ambasaadeurs eu Italie ; si elle n'est pas entrée dans la ligue, c'est qn elle n'y peut jou^r le prenqiec ïé\% i or , rprgueU castillan ne se résigpe pas au lecond ; n ^tant pas tout t il préfère n'être rien. Mais Féteur dard une fois déployé » nous l'entraînerons.

— Uqe qii^stÎQn me restp à vous poser, ppnrsuivit M. de KalefT : tant qu'il ne s'agira que de la oatie» nalilé itaUeaue et de Teipubipp dei Autrichiens , le consistoire ne paiirrait-il pas compter sur lei carbo* nari et pactiser ai^ec eux?

— Pactiser avec les earbonarti s*écrièreiit à la fbii le marquis et le duo avec une ftireur d'indignation mal déguisée.

— Et pourquoi pas? dit le jésuite. Serait-ce donc la première fois ? Entre ennemis tout est bon , sauf après à briser l'instrument Votre roi , monsieur le due , nous peut en cela servir de modèle.

— Revenéx-y , répondit tacitement Annelme , et nous verrons cette fois à qui restera le cjiamp de bataiUe.

— Au reste , reprit froidement le Russe , ce n'est là qu'une idée en l'air. Je vous l'ai soumise , c'est ^ vous à la juger. Voici maintenant le? propositions de ma cour. Une fois la lutte engagée , et il est d'une indispensable népesslté qu'elle le soH par vous, elle

VOUS en garantit le suecès, d*abord par une prompte reconnaUsance, et, s'il le faut, par une armée de dé^ , barqnement sur vos côtes et une diversion sur nos frontières de Gallicie. > Le Gilento revint encore ici à la mémoire d'Anselme, c De plus , poursuivit le comte , le pape régnant est malade , une vacance se prépare , et sa majesté impériale s'engage à user de tout son crédit au prochain conclave pour faire asseoir sur la chaire de saint Pierre un cardinal sanfédiste. Or, ajouta-t-il en se tournant vers le cardinal de Pétralie, je n'en connais pas de plus digne que votre éminence.

— 11 en sera ce que Dieu voudra , répondit le Sicilien après une légère inclination de i^\A\ mon amour de la retraite est connu , mais je suis prêt à toute espèce de sacrifices; s'il plaît jamais au ciel d'appeler son serviteur indigne à gouverner* en ces temps difficiles la barque de saint Pierre, je saurai me ^résigner et immoler mes répugnances à mes devoirs. Je prie Dieu chaque jour d'éloigner -de moi ce calice d'amertume et de grandeur , et de me laisser dans mon obscurité. J« ne sois que trop déjà mêlé aux choses du monde, et ma présence au milieu de vous, la part que prend ma faiblesse aux débats qui vous rassemblent sont des fardeaux qui m'écrasent. Je suis un homme de prière, non d'action. Mais le saintpère a parlé ; il m'a montré l'Eglise en péril , son clergé humilié, persécuté par les nations ; l'incrédulité débordant sur le monde ; l'orgueil gibelin sans bornes ; la tiare prête à ceindre peut-être le front

Page 1