XII. — LA PRISON MAMKRTINK
Anselme se leva morne et abattu. A Tardenr, à la plénitude des jours précédents avaient succédé le vide , la langueur ; aux convictions , le doute ; à l'espérance , le découragement. Ce n'est pas que la nuit eût créé de nouveaux sujets d'alarmes ; au contraire , sâr de ce que , la veille , il ne faisait que soupçonner, il savait maintenant, et c'était beaucoup pour surveiller à son tour et s'en préserver, à quelle police appartenait le Catalan. Mais , comme on naît laid ou beau suivant des lois occultes de la nature , ainsi l'on se réveille triste ou gai selon le vent qai souffle au ciel ; or , ce matin-là le siroc soufflait , énervant les corps et les âmes ; Anselme en subissait malgré lui l'empire , il doutait.
Il habitait sur les pentes méridionales du Qnirinal un ancien couvent d'Hibemais qui, depuis longtemps détourné de la sainteté de sa destination primitive , sert maintenant d'habitations privées ; le cloître sécularisé occupe le point culminant de la rue en équerre qu'il baptise, et domine encore de tonte la tète les chétives masures qui rampent à ses pieds. C'est là qu'étaient jadis les Carines , le quartier de l'aristocratie romaine ; c'est aujourd'hui celui du peuple , et Anselme l'avait choisi afin de fortifier ses résolutions par le spectacle continu des misères pu-
Le chant matinal d'un manœuvre l'avait réveillé.
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Accoudé 8ar la fenêtre , il s'était livré longtemps en silence à la rude harmonie de l'artisan romain. De plus en plus triste ^ sa rêverie l'avait emporté bien loin dans l'avenir, et cet» avenir, hier encore doré de si belles teintes , avait perdu sa magie ; il lui apparaissait sombre et funeste. Il ne voyait de son entreprise que les obstacles; toutes les chances lui semblaient contraires ; l'Italie était désespérée, la tyrannie inébranlable, la liberté ù: jamais perdue, tous ses amis et lui-même dévoués aux supplices ; ses projets les plus cbers , ses plus saintes espérances n'étaient que chimère et délire ; il n'y avait de sacré que la force, d'éternel que la douleur et l'oppression.
Tandis qu'égaré dans les ténébreux dédales de l'avenir, son esprit se créait de si formidables fantômes , son œil distrait se reposait sur les crêtes brillantes du Palatin. Le soleil levant en illuminait le faîte ; les ruines colossales du palais des Césars , et par-dessus toutes la maison d'or de Néron, surgissaient imposantes du milieu des lauriers et des cyprès ; parées autrefois de frontons , de statues de marbre , et maintenant de lierre et d'acanthe , elles rayonnaient aux feux du matin. Environné d'une auréole ardente , leur front déchu , mais superbe encore , se dressait .plus ûer de sa couronne de siècles que de tous les diadèmes de bronze et d'or qu'il a perdus.
Il ne penche point en deuil comme un gladiateur vaincu sur l'arène ; il n'éclate point en fête comme un triomphateur sur son quadrige : il est là comme
il contient à liii tel àbabdoa , à &he tëllB dëfï^fé , déboiit et isilebciétit. Plus bas Sb déroule le Fortlm, trallée die misère et de gloire, que d'Uh côté btét Tatitique Golèssii^ef de l'autre la totir tnodemé dti GÀpitole. Derrière le Palatin \ mont iînpériiil et patricien , s'élève TAventin , le mont plébéien de Tancienne Rome. Geint d'un bAndeao d'églises , il n'a point de rbines ; la destruction a tout balAyé.
tJne échappée sur le désert et le Tibre , l'on tortueux comme un serpent , l'atitre nu et gazé seulement par quelques oasis dé pins et de mjrtes , rappela vivement Anselme au voyage de la veillé et aux sbuvenirs d'Astûrle. Faisant Un retour alors de loimême sur les coiijnrés , puis des conjiin^S stir luimême , il s'accusa de faiblesse ; il déplora avec amertume ces irrésolutions fatales dbnt il était tmvaillé et dont il avait tant à souffHr. Atlas de tto monde encoi*e invisible prêt & éclore AU soleil ita-: lien , fléchirait-il soiis le faix ? briserait-il sOn œuvre ébauchée ? Il se reprocha sa tristesse comme ùtïn lâcheté ; il rougit d'amollir son âme en des scepticismes féminins, maladies, et se levailt brtlsquément, il sortit pour s'aller retremper tittx lieUx dès grandes écènes.
Il descendit sur le Forum.
A peine avait-il atteint l'Arc dé Sévère , mônii- . ment médiocre de détails , mais grand d'ensemble , qu'il rencontra on des s^nfédistes de la veille , le comte dé Kalelî. Tourmenté comme il l'était de dôttteà décrets et d'im^^HitUdes , il aspirait an tête-
LA PRUO» UAMERTIliB. I9|
à-iête du puisé ; h renecmlre le eaiiti«ipiii ; non pre^ mtw HkQWfemeni fut mime de Téviter ; m^i, abopdé par le Rmee, il M condamna À le subir.
« Je fois ici un ceiipt d'histeire fixpéramentfl^le, loi dit le Moicovile de sa voix froide et polie. Une promenade au Forum vaut toutes les leçoni de tontes les écoles du monde ; elle inatrmt Teaprit pae les yeux, t Le Tartare ajoota beaueoiip d&ohoses dans oe goéMà , usant et alHnant de tons les lieaz eoio-« muns qui sont à Rome le pain quotidien des gens do monde. M le comte de Kaleff avait dans la tête on dans la pecbe les lettres de M. le président Du* paty ; il en récita par ec^ur de fort belles tirades qui fiDeat beaoeopp d'bonneur à sa mémoire. « Ce ciee** rone , eontinoa-t-il en indiquant de rœil un gnoid drôle en lunettes qui le suivait , m*a relancé dès le grand matin, et je consacre anx antiquités le temps que je ne pnif donner aqz aff<»ires. i
Jusque-là silencHeus , le cicérone intervint.
n. Vo'm ideuY pas , dit-il du ton d'un homme ix^m terrompu qui reprend son discours au point où il 1'^ laissé, ooici cette prison Mamertine de tragique mé^ moire , oii les complices de Gatilina furent étrangléy par le jcoiisuI Cicéron.
— Ou plutôt par sa femme , ieterrompit le comte de Kaleff en s'adressent à Anseln^. Jamais ce bour-^ geois parvenu n'eût trouvé dans sa petite ân^e une résolution si hardie. Il fallut pour Ty forcer une Té? rmtia. QoeUe réputation usurpée, et combien la postérité ^st routinière ! Panégyriste de Uarltls, puis
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de Sylk , sans génie politique et sans aadaee , vaniteux, insolent, bavard, Gieéron n*est qn*un avocat.
— Vous n'aimez pas Gieéron, monsieur le comte ; et moi , à dire vrai , je ne Taime guère ;.nous arrivons ainsi au même point, quoique sans doute par des routes différentes. >
En effet, ie gentilhomme moscovite haïssait dann le bourgeois d*Arpinum ie roturier parvenu ; le plébéien romain haïssait au contraire en lui le roturier infidèle à son ordre et champion de la noblesse. C'est le sort des renégats politiques d'être méprisés par tous les partis , par celui qu'ils épousent plus encore que par celui qu'ils répudient. Toutefois Anselme n'expliqua point sa pensée. Roturier lui-même et pourtant membre du féodal Consistoire , les apparences étaient ici contre lui , et il évita de se rendre l'objet d'applications fausses , mais spécieuses.
• Telle est notre illustre ville, reprit le cicérone, qu'à toute pierre est lié un grand nom. Ici, Lentulus et Cethegus furent étranglés , comme j'ai eu l'honneur de le dire à votre excellence , poursuivit-il en montrant du doigt l'escalier du Capitole : Tiberius Gracchus expira sous la massue des sénateurs ; plus bas périt un autre tribun , Nicolas Rienzi ; plus haut est la roche Tarpéienne , d'où Manlios fut précipité ; toutes ces exécutions ne peuvent manquer de donner aux étrangers la plus haute idée de la fidélité du peuple romain. Au reste, ajouta l'antiquaire d'un air satisfait, vos excellences remarqueront que la prison llamertine , où nous allons , avait pour voi-
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skis trois temples fameux , dont on voit d'ici les ruî* nés, et dont les divinités tntélaires protègent encore anjoord*hui k seinte ville de Rome : la Concorde , ^ni répronve les révolutionnaires ; la Fortune, qui déjoue leurs trames; et Jupiter Tonnant, qui les foudroie. «
Il y avait dans cette insolente érudition quelque chose de saisissant. Anselme en fut étourdi. La fatalité de toutes ces destinées tragiques n'était que trop conforme aux pensées qui l'avaient accueilli au réveil, et qui l'agitaient encore : il se vainquit pourtant, et, jouant le calme, il suivit machinalement le comte et son guide dans la prison Maroertine.
L'horreur du lieu était peu faite pour le calmer. Ce monument de la rigueur romaine est terrihle encore. Creusé sous le mont Capitolin et bâti d'énormes blocs volcaniques joints sans ciment, comme les murs cydopéens des montagnes latines, il porte un caractère de barbarie , éloquent témoignage de la férocité des mœurs antiques. On y montait du Forum par ces fameuses Gémonies, escalier douloureux ainsi nommé des gémissements de ceux qui le gravissaient Baigné de leurs larmes, il se rougissait de leur sang , et leur cadavre, exposé sur les marches infâmes , était livré en spectacle au peuple. Un pont de pierre conduisait de l'escalier dans la priaon, conmie on entrait aux Plombs de Venise par le pont des Soupirs. 0 républiques patriciennes ! vous avez bien tontes sucé la mamelle d^s louves.
La prison avait deux étages , et le cachot souter-
Il4 BOUE fOITTIllAIHB.
nia ne eominiuiiqaalt avec o«lai d^ea haat qa'tn moyea d^aii i90^ peroé dans la voûte , et par lequi^ on plongeait les captif^ dans ces vivants sépulcres. C'est par là que fnt précipité Jugurtha ; fils bnlMt dn défert , e^est là qo'il monrut de faim.
Un escalier moderne mène aujourd'liui d'un cachot dans Ffiutre , et les pèlerins te descendent à genoux pour baiser la colonne où fut garrotté saint Pierre , et pour a'abreuver à la miraculeuse fontaine que sa parole ûi Jaillir de l'abîme pour baptiser ses gardes convertis. Telle est la tradition chrétienne; monté des entrailles de la terre au faite du Capitole, le christianisme a réhabilité tous ces lieux funestes : le souterrain teint du sang des conspirateurs et des rois barbares est consacré à l'apétre do Vatican; une église f celle de Saint- Joseph-des-€harpentier8 f est bâtie ^ar-dessus.
Anselme et le Russe étaient descendus dans i'abfme; une ftiible lampe en rendait les ténèbres visibles plus qu'elle ne les dissipait ; le cicérone jouait son rôle, initiant gravement l'étranger aux cruels mystères de la prison sacrée ; le cari)onaro , lui , ne songeait qu'à Gethegus et à Gatilina. Les noires murailles se peuplaient pour lui d'ombres sanglantes, qui toutes répétaient ces mots terribles de l'antiquaire : • La fortune a déjoué nos trames , Jupiter Tonnant nous a foudroyés. » Ce n'était à son oreille que bruits de chaînes , cris de rage , râles de mort ; puis toutes ces voix funèbres allaient s'éteindre une à une dans un morne silence , et drapées dans leur toge antique,
LA BBIBON MAMERTINB. l«ft
de loB^M figures Màmet pasMient el reputaient devABl loi. t Tu es des nôtres I i lui disaieni-elles en déconvnsBi à ses yeux leur eau vinlet , leur peitrine Iransperoée; et dles le conviaient du regard à la fête des morts, et, se'Je montrant du doigt, ellee riaient
Tu es des nèlres ! ^~ Ge mot glaçant lui pénétrait la moelle des os comme le petit souffle de la vision d'Eiiphai. Il sentait ses cheveax se dresser sur sa tète , et une soeur froide tomber goutte à goutte de son front bràlant. c Ironiques fantômes, que me vottleE*VQus? t mormora-t-il d'une voix sourde, inartîeulée. Un accord doux et plaintif lui répondit d'en haut, et, rappelant son Ame égarée , apaisa le tumulte de ses sens ; l'aflrenx mirage s'évanouit. La mélodie calmante était l'orgue de Téglise des Ghav* pentiers qui chantait la messe sur sa tête. A cêté de ïaî un pèlerin à genoux priait paisiblement an pied de la colonne de saint Pierre.
Au sortir de Téglise , Anselme prit congé du comte. Quoique poursuivi de tant de spectres , il ne le quitta pourtant pas sans avoir découvert que son cicérone n'é* tait autre que le Catalan. Commis la nuit même par le palais de Venise à la garde du diplomate occulte , Tespion marse s'était taillé la moustache , barricadé les yeux derrière une large paire de besicles, et, travesti de charlatan en antiquaire — à Rome c'est tout un , — il s'était fait agréer du Moscovite, et ne le quittait plus. Quelques pages de Vasi avaient suffi à la métamorphose ; son impudence faisait le reste.
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Le palais de Veniie était donc sur la trace da Gonsistoire ; il avait l'œil anr rémÛMÎre ultraoïontato. .
Les deux diplomates gravirent l'escalier du Gapitole ; Tami de Marios prit la roote de TAventiD.
Rends à la solitude , à la tristesse , Anselme côtoyait à pas lents et la tête basse le pied du mont Palatin. Il foula le sol de la tribune aux harangues ; il passa devant la Guria Hostilia, eour superbe du sénat de Rome, changée en forges et en boutiques ; il vit le temple christianisé des poétiques vestales , tous ees lieux primitifs que le figuier ruminai ombrageait de ses feuilles sacrées, que les mystères du Lupercal , la louve et ses louveteaux humains , ont rendus fameux. Il atteignit l'antique vallée Morcia , qui séparait la ville do patriciat de la cité plébéienne, tontes les deux rangées en bataille sur leur montagne comme deux armées prêtes toujours à en venir aux mains. Il souleva du pied la poussière de ce Grand- Girque où furent enlevées les Sabines, et où plus tard , théâtre prodigieux , quatre cent mille spectateurs venaient applaudir à la vélocité des chars , à l'adresse des lutteurs, aux jeux barbares du pugilat et des bêtes féroces, à la reconnaissance d'Androclès et du lion. Ges déserts dévastés , Anselme les traversa tous ; il remua tous ces décombres , et rien ne put le distraire de l'orageuse vision mamertine.
Il parcourait , sceptique et troublé , les solitudes de r Aventin , et les vieux souvenirs plébéiens euxmêmes semblaient avoir perdu sur lui tout empire.
LA PRISON MilllfiRTlNB. ;i8T
Un poBrtftilt Tattendrit II était sur le Hea de l'ancien boia sacré des Furies, où le dernier desGracques se retira pour mourir ; fixé là comme par un charme , il s'arrêta tout à coup, il s'inclina avec un respect plein^ d'émotion dovant l'ombre du grand citoyen ; il baigna de larmes cette poussière sanglante d'où naquit Marins; il gémit, ô Gomélie! sur la destinée de vos fils , nobles frères , Dioscores politiques, si justes, si brillants tous deux, tous deux victimes de l'aristocratie au cœur de fer. Le même sort Tattendait peut-être ; apôtre du même principe, tribun du même peuple, il allait, lui aussi, allumer dans Rome bien des passions, soulever bien des orages , et les mêmes fureurs patriciennes , qui dirigeaient Jadis la flèche mercenaire des archers Cretois au coeur des multitudes affomées, couvaient encore sous d'autres noms au fond des âmes prêtes à éclater comme alors en proscriptions , en massacres.
Ainsi flottant et agité , le conspirateur était descendu de l'Aventtn au Golossce. Il passa sans le voir au pied du géant ; il gravit la fameuse colline des Esquillies sans se ressouvenir que Virgile, Horace, Properce, tous les cygnes de la poésie latine, eurent là jadis leur séjour ; il cêtoya sans y entrer Saint-Pierreanx-Liens , église imposante que Jules II au cercueil et le Moïse vivant de Michel-Ange remplissent de leur gloire et de leur majesté. La rue maudite , où TuUie poussa son char sur le corps sanglant de son père , le Viens Scelleratus le conduisit par la Su-
Itg ROVi SaiITEâRAINE.
hwrre an Viani P^tiioioi, qmurtier primitif de ee pii^ triciftt romuln qu'il ptiiuwiiivMt, juaqua dans le paué, d'une ai iipplacable haine.
Alait ges yeax t'étaient toqt d'un coup fixés snr une plus douée étoile ; remontant d'un pM -rapide ka pentes du Viminalt il s'achemina, en attendant le rendez-vous du cardinal de Pétralie , vers l'asile d*a-t roour et de paix oit s'éteignaient toutes ses haines , où s^apaisaient toutes les tempêtes de son âme.