LA RUE D£8 QUATRE. FONTAINES
bien*ftiméf elle avait mis comme elle dans son chant toute son âme. La double émotion du cœur et des sens la subjuguait; ses yeux ëtincelaient d'une flamme inconnue ; le frisson courait ses membres; son chaste corps tremblait sous les aiguillons de la fièvre divine ; et, ceint d'un large bandeau de cheveux noirs et lisses « son front pudique passait tour à tour du pourpre à la pâleur. Telle sainte Thérèse en extase palpite sous la flèche du chérubin dans le marbre vivant de Bemini. Mais ces ardeurs secrètes, ce délire clandestin d'un cœur qui s'ouvre à Tamour , qui naît à I4 vie , elle ne les confiait qu'à la solitude ; nulle oreille, nul regard n'en étaient confidents.
Tout à coup, comme elle reprenait la finale de sa romance , et que sa voix humide et languissante se balançait avec la voluptueuse mélancolie du Midi sur le doux vers qui termine l'ode amoureuse, une autre voix, aussi tendre, mais plus mâle, s'unit à la sienne, et la fit tressaillir :
lo respiro sol per fe ,
répondit l'écho mystérieux; et, avant que Loysa, comblée, eût tourné la tête, Anselme était à ses pieds.
Entré d'un pas furtif, il l'avait surprise au fond de son sanctuaire ; debout sur le seuil, témoin invisible et ravi du plus doux des mystères, il avait contemplé longtemps en silence le spectacle de son bonheur. Ce que tait une vierge, il l'avait entendu ; il avait vu ce quelle cache au plus profond de sou âme, et
ara ROMJS SOUTERBAIVE.
comme le dieu subjogiié lui-même parla Pythie , il était venu tomber à ses genoux « aussi agité , aussi tremblant qu'elle.
• Non, non, lui disait-il , je ne crains plus rien. Que ton père essaie de te venir disputer à moi ; qu'il vienne, s'il l'ose, et nous verrons si Dieu est pour la violence ou pour l'amour, i Et il baisait les mains de Loysa ^ il la serrait dans ses bras ; muette et oob« fuse , la jeune fille n'osait lever les yenx sur lui , ses yeux baissés par la honte inefibble et sainte que l'on nomme aux cieux pudeur.
• Eh! pourquoi en rdugirais-je? i s'écria^l'^Ue tout d'un coup avec la brusquerie d'une résolution accomplie aussitôt que prise, t Nco ^ je n'en rougis point, 9 et sa rougeur redotiUait. c J*ose encors vous regarder en face,> et ses longues paupières* ne se levaient point. • Aussi bien, qu'avei-Vous appris que vous ne sussiez déjà, que je ne vous eusse moi-même mille fois répété ? Aî-je fait un secret de nston amour ? Il me rend trop heureuse , Anselme ; il y aurait de l'ingratitude à le taire. Aimez-moi seulement comme je vous aime, et le paradis sera pour nous sur terre.
"^ Le paradis est à tes pieds ; tu sais bien que je ne crois qu'à celui-là. Pour l'autre, ajoutaot-ii avec un sourire...
— Ne blasphémez pas ^ interrompit Loysa d'un fun sérieux et en lui appuyant la main sur la bouche ; ce serait mal reconnaître la félicité dont Dieu nous comHe ; il nous punirait. » Seulement alors relevant les yeui, la grAciense dévote lut dans ceux de son
LA BVB DBS QDATRB-FONTAINBS. 199
amant Tespérance, la foi qui les animaient; car sa Madone à lui , c était elle , et il priait à ses genoux comme au pied d'un autel.
A la contrainte d*uoe surprise succéda FinUmité des aveux. Assis près de sa fiancée et un bras passé autour de son siège , Anselme tenait d'une main ses deux mains captives, Tautre jouait avec les ioD({s cheveux noirs dout son épaule blanche était inondée. On ne consentait pas , mais on laissait faire , et la résistance doublait le prix de la victoire , comme la défense ajoute à la saveur du fruit défendu. On met nace pour être bravée, on ordonne pour être désobéie, et les prières ne veulent pas qu'on les exauce. C'est l'étemelle fable de Gaiathée fuyant sous les saules pour être vue , vieille histoire toujours nouvelle.
Anselme égarait sa main audacieuse et charmée dans les doux cheveux de Loysa. On devisait d a- 4[|j!!0ur ; on parlait bas , quoiqu'on fût seuls ; l'amour aime tous les mystères ; on faisait des projets , on recréait le monde au gré de la fantaisie ; on le peuplait de bienveillants fantômes, de délicieuses chimères ; père et patrie, on oubliait tout, l'avenir était en fête, l'illusion mamertine au néant. A travers le prisme fascinateur, tout dans l'univers se revêtait des formes les plus riantes, tout se colorait des plus riches teintes , et l'espérance an vol d'or planait sur leur vie comme le soleil levant dore an loin les mers et les montagnes. 0 magie des sens ! ê féeries du cœur ! ô baguette enchantée et féconde en métamor- I. n
104 RO» SOtlTBSBAltB.
phoses ! AnMltne, le conspitàteari n'éMIt plbi dKM la nie dei Qa&tre-FoiitAiiie» qù'tiii enfiltil !
La douce chaleur d*unè maiil aimée ntdnte tife ao cœar ; Anselme n'avait pobt qnitlé celles de Loysa ; de plds en plttS tendre y il les preMAit avett enchantement f tantôt snr sft poitrine « tantôt sur set lèvres. Le dIscdttM déjà lariguissait ; ott se taisftit ponr rêver ; il y avait des pauses , des silences , dès sourires embarrassés , des regards inquiets , suppliants, des soupirs fartifs ou étouffés. C'était trdp de pièges pour tant de jeunesse ^ pour tant d'amour^ Quelque chose d'étrange se passait an cceur d« la jeune Romaine ; les tressaillements de son sein révélaient quelque sourde tempête, une lutte interne ; on l'aurait dite au prises avec quelque vi-> sion redoutable. Elle se réveilla tout à coup comme . en sursaut, elle se leva brusquement, et, s'arrachant des deux bras puissants qui l'étreignàient, elle alla tomber aux pieds de la Madone qui protégeait de son ombre sa couche immaculée.
Resté seul et debout, Anselme contemplait d'un œil ému la suppliante à genottx ; les yeux et les braa tendus vers la sainte image, elle priait à voix basse, et, tombée à ses pieds, la guitare remplissait la chambre silencieuse d'une harmonie irague, plaîn^ tive , semblable au soupir du flot qui meurt sur la grève, du vent qui gémit dans les cyprès.
Vingt-une heures sonnèrent et rappelèrent An^ selme à son rendes-vous du mont Mario* Acheminé vers la porte do Peuple par la Trinité^
Lfl MOffT MARIO. m
des^llëlito et lësjtlrdink dfe rAbadémIe, rdfnâiit dd Loyftft descetictit Éatis reiicotitre la loiigué tue des Qaatre-Fontaines , et passa devant un nouvel eiirdnt da Cdlosséë , le pAlais superbe des ËarbeHni , ihodernés Vandales , qui firent tant de mal à Rotiie atltiqae que Pasquiu disttU de leur fempâ :
QLOD NON FKCERK BARBARI, FECERE BARBERINI.
Leur jardin est planté sur le vieux Capitule dfl Numa.
Création murine sur ces terres volcaniques, lé mont MaHô s'élève à Un mille de llome et domnlatide la trille saiute à Toccident. Son pied pldugë dttiii le Tibre, sa tête e^t couronuée de cyprès.
A peine sorti de la porte du Peuple, Afiselme âVàli lotii^é à gauche , et , côtoyant quelqtke temps les ittors de la cite , il fttrait atteint la rive du fleuve. L'étroit seutier qui le rémonte jusqu'au pout Mihlus est célèbre dans l'histoire de l'art : c'était la pro-» itiètiade ordinaire du Poussin ; le grand artiste veriait chercher là des fonds et des ciels pour des paysages. Préocciipé de bieti autres pensées et condbil paf un intérêt si différent, Anselme ne songeait , ëd foiilânt ces lieux consacrés par l'illustre maître, qu'au rende2-v0us mystérieux du cardinal dé Pétràlie. Qa'af ait-'il donc à lui révéler ? de quels secrets un
prince de FÉglise pouvait-il le rendre dépositaire ? dans quel but une confiance si singulière ? que vou« lait-il de lui ?
Tout en se faisant ces questions, il était arrivé en face du mont Mario , et n'en- était plus séparé que par le Tibre. Un bateau de pécheur le dispensa d'aller passer le fleuve au pont Milvius , et le débarqua au pied de la montagne. Elle est de ce côté réputée inaccessible ; il la gravit à pic par un sentier parfumé de fleurs agrestes, à peine frayé au milieu des broussailles et des épines. La solitude était complète. Une chèvre abandonnée broutait seule en liberté sur les marbres moussus d'une villa abandonnée comme elle et tombant en ruines. Enfin il atteignit le îtaie.
De ce point la vue est magique. C'est là vraiment le belvédère de la ville éternelle , qui, vue de ce haut lieu, paraît en plaine ; toutes les hauteurs s'an« nulent, et la majesté des sept collines s'humilie au pied de la rivale qui les domine , comme Galypso dépassait ses nymphes de toute la tête. Enlacée et comme assiégée par le désert, Rome, avec ses coupoles , ses tours , ses ruines, semble une oasis merveilleuse, une île monumentale , née par enchantement au milieu de cet océan d'herbe et de blé. La masse énorme du Vatican et de la cité Léonine est jetée là comme un promontoire anguleux et défensif, où viennent expirer et la solitude silencieuse et la fièvre qui Téternise. Saint-Pierre , géant debout, est immense dans son isolement ; le Colossée,
LB MONT HAHIO. 191
géaot coachë sur Tarène , est superiie encore dans sa chnte.
Si de Rome Fœil se porte sur la campagne, il ne découvre partout qa*nne plaine nue , sèche , solitaire , mariée d*an côté et confondue avec la mer Tyrrfaénienne, fermée de tous les autres par les montagnes ; le Tibre la coupe en deux ; des aqueducs rompus f des temples ruinés , des tours féodales , en brisent de loin en loin la mélancolique uniformité ; quelques pins aériens s'y épanouissent en parasol. Les montagnes sont plus variées. C'est le mont volcanique d'Aibane, tendu de forêts ethnéennes et tout blanchissant de villes et de villas; c'est la longue chaîne des monts Sabins parés aussi d'une ceinture de villes , et dont les têtes calcaires décrivent , sur l'azur foncé du ciel , ici des angles hardis , là des courbes pleines de grâce et d'harmonie ; c'est le Soracte enfin , terme gigantesque , qui marque de sa pyramide bleue la frontière du désert. Plus loin encore, dans un insaisissable lointain, les croupes arrondies du Gimino ondoient vaporeusement à l'horizon.
La solennité de la Campagne romaine jette dans la tristesse ; l'âme se recueille profondément devant ces grandes et douloureuses images de gloire et de misère, de puissance et de désolationr. Arrivé le premier au rendez-vous, Anselme s'assit sous les cyprès et se mît & contempler cette Rome , qui fut deux fois la reine du monde , et qui ne l'est plus que du désert ; elle gisait là , étendue à ses pieds
IW BOUC SOUTSRHAIVE.
commff im Gi4«Re. Il en dommait l#« riKM at les places pabliques, les palais et les églmu-i U mnlUtude roulait ^| boMPdannait daos sap U| de pi^rre.i pomme un torn^nt invisible an feiid d0« viJ» iéas ; ppnfopdues airec )e miiFinnre df» (9^U^^»^ qui jaiUiisent pn cmcad^s snr les payés d# la cit^ p<i?t pale, les soordes mipenrs du peuple iponMen^ an ciel comme «me (amenti^tion , comme uqn pWftte % semblablfl ji ce pleur mystérieux e( prQpbéliqiiA qu on ouït à Rhama quand Racbel en Iarin0s rede?mandait ses ûls au tombeau. Telle est partout , hélas! la voix des cités humaines, lugubre concert, harmonie funèbre, cbfsmr éternel de deuil et de dés* espoir; car partout où il y ^ beaucoup d'hommes, U aussi il y a beaucoup de sanglots et de m^lédic-» tiens, AnseUne prétait l'oreille en silence aux mill^ voix de la cité déchue , et (e Tibre coulait S|ins hrui( au pied des collines , dos tombeaux, et la Maremmu était muette comme le fleuve , le ejel en fâte , Taii^ calme , le soleil ardent.
Le cardinal enfin arriva. Il y avait dani son regard et dans son maintien un embarras qui n'échappa point k i'oBil pénétrant du Romain, quelque soin que prit le Sicilien pour le déguiser. Sa gravité mopacale était plus soutenue , mais ce n'était là qu'un masque i Anselme n'en lut pas moins au travers le trouble qui se cachait derrière. Toutefois, comme son r61e ici était passif, ainsi qu'au parloir de Saint-François , il s'abstint de toute remarque, et laissa la parole au cardinal» he cardinal h prit.
LE MONT MAIIO. ÎW
« Vott» éli», lui AMI, rbomms que j*eitîaie le pins an monde ; U confidence que je vaU vens faire Y0ua le ppOBf era mieva que toutei iea protestations. C'est ma vie que je viens vops raconter ; je viens mettre mon conr k na devint vous, et vous révéler àfiâ choses que nul csil n'a p<^nétrées, nulle oreille entendues , et que ma bouche prononce aujourd'hui pMV la premiAre , pour la dernière fois ; mystères pyelonds , secrets intimes qui dorment au fond do mon âme depuis quarante ans. ie ne croyais pas qu'ils en dussent jamais sortir. Éeontes<*moi donc, «îouta-til d'une voix moins solennelle ; je ne vous demande qu'une grAoe , c'est de ne me pas interrompre. Ce n'est point ici mie%scussion , c'est un récit, et j'ai besoin ponr le fiûre de votre silence , de tout mon saog-&oid. •
Assis an bord de la montagne, Anselme était rnnel de surprise et d'attente. Le cardinal se recueil" lit on moment comme pour puiser en lui-même la force d'accomplir une énergique résolution ; il se leva, marcha sous les cyprès d'un pas inégal, et vint se rasseoir plus calme à côté d'Anselme, an-dessus de la grotte où fut, à ce qu'on a dit, tramée la $|aint-Barthélemy. Un instant nébuleux, son front se rasséréna, et il reprit la parole en ces termes d'une veix ferme et distincte :
• Vous saves qne je suis Sicilien ; mais ce que vous ne savez pas , e'est que je suis bâtard d'un laquais. Hé dans l'ombre et 1-opprobre , 'jeté en nais" taat dans la me, recueilli par là pitié puUique, je
aOO ROMB SOUTERRAINE.
fus élevé dans on hospice d'enfants troavés. Je ne me rappelle pas ces premiers jours. Je me souviens s'eulement que Ton m'accnsait d'opiniâtreté » d emportement , et que Ton me battait Ainsi je fos élevé, comme tous. mes compagnons d'infortune, avec mépris et brutalité. A seize ans on fit de moi un valet.
« Moi vingtième, je servis deux ans cbez un grand seigneur de Palerme , où mon rAIe était de me tenir à table derrière sa chaise , et en ville derrière son carrosse. Joueur , querelleur , insubordonné , je fis deux ans cette vie d'antichambre et d'infamie. Le majordome avait une maîtresse dans la maison , une jeune fille de mon âge , belle comme un ange , et déjà dépravée comme un esprit de ténèbres. Je lui plus. Nous fûmes surpris, battus, et moi chassé.
» Me voilà donc à dix-huit ans seul au monde , dans la rue avec>dix ducats. J'avais l'esprit roma* nesque, la parole facile : je me fis comédien. Jeune premier d'une misérable troupe ambulante , je courus deux ans la Sicile , jouant la comédie dans les granges et dans les tavernes. Lassé de cette vie , j'entrai au service dans un régiment en garnison à Syracuse. La caserne est un enfer ; je n'y pus tenir plus de trois mois , et je désertai pour échapper à l'humiliation d'une correction corporelle.
» Je m'enfuis bien loin, et me tins six mois caché dans les âpres montagnes de la Madonie , couchant sur les arbres et dans les eavemes , vivant de fruits
sauvages et de lait dérobé la nuit aux troupeaux ou dans les bergeries.
» L'isolement amena chez moi la réflexion. Ma vie errante me devînt d'autant plus insupportable que rhîver approchait, et avec lui les neiges, les pluies, la famine. Las de vagabonder dans les montagnes , je me mis à songer sérieusement au moyen de redescendre dans les cités et de prendre mon rang parmi les hommes.
» Que de fois, voyant briller à mes pieds du haut de la Madonie quelque clocher lointain , je me demandai avec amertume s'il n'y avait donc pas de place pour moi dans ces villes étiocelantes , et si j'étais à jamais banni de la famille humaine ! Je sen* tais fermenter en moi des germes inconnus qui avaient besmn pour éclore du soleil, moins pur peut-être , mais plus fécond pour mon ftme , de la société.
* La solitude m'était odieuse. Je marchais des journées entières à travers les rocs et les forêts ; je bravais mille périls , mille surprises , pour ufiiv , ne fût--ce même que de loin , un visage d'homme. Des voix irrésistibles m'entraînaient dans le monde, et quand l'effroi du châtiment qui m'y attendait, quand l'horreur des galères me refoulait au désert, mes retours sur moi-même étaient affreux ; j'avais des mélancolies à maudire le ciel et la terre, des désespoirs à me jeter au fond des précipices.
* Si je résistais à ce cauchemar du suicide qui me souriait du fond des abîmes , ce n'était ni par reli-
gion ni pur ^bilpyopbie, c«f ja n'ftyaii m pflwiîpi» ni Dieu. Je ne sais quelle ambitiofi saupdii, quai peess^iitiiiifint vaguo, obpcqr, 0^ i^opendaul toutpnlssfuit, de gloire 1 de fortune, m'endiaînaît k cette t^rre pù j'étAÎs si maUl^areux, si seul. Je rôviMs an avenir de réparatioRi de jnsUee. J'avais des instincts grandioses, des prévisions M»péraires. Mon imaginalion peuplait les politqdes ; les fantômes qu'elle créait dans le vide me composaient une cour idéale dont j'étais roi, et cette royauté Am esprits douait mon âme d'une énergie sombre et superbe qui m'a sauvé.
> Souverain du mondp invisible, je n'en fusais pas moins pitié à voir. Maigre, pâle, la bari>e Ion» gue , en baillons , demi-nu , on m'eût bien plutôt pris pour une bâte sauvage que pour un être humain. Le miracle est que je ne me sois pas fait brigand. Si le tentateur m'eàt jeté au milieu. d'une eomitive , je serais peut-être à cette heure chef de bandits ; Dieu jeta sur ma route un moine, et je suis cardinal.
I Un jour qne je mourais de faim, un franeiscain passa près de moi chassant devant lui un âne chargé de vivres. Je me précipitai dessus et les dévorai. Effrayé de mon aspect Airouche et de ma voracité , le franciscain me laissa faire. Quand Je fus rassasié , je lui racontai ma fuite du régiment. U eut pitié de moi I et m'offrit de le suivre au monastère. J'accep^ tai, et cette circonstance décida de ma vie.
> L'état militaire n'éveille en Sicile aucune sympathie » et au coDvent moiiia qu'aillenra. Les frères
hV> UOMT IIARIQ. 909
m« fir#9t |wi> acepaU et me regardèreoi mimme pue âwp ^)uq>pé« dffi grUTes de BeUétoih. Leor dottre ^tuit à Pétr^lie, petito ville pMpe en feio dea rocher* , (st dont j'^ pri» ie nom t eer je n'en aveia pemt.
» Je fus plD«teiipp meip en «lettre Follet de rbea" f iteUté la pieu teHcbepte , U pins aetive , et pendent ce teippv une r^irelutian «'opère en mei. lien îneofreble paresse «'eeperomedait werveiUenaement de la vie niooeeale. Nul lien d'eiTection ni il'intérét ne m ettaeliait à la terre. J'avais vingt*nn ena , point de carriôre , point de famille, pas nn dncat t bref, je me fis franciscein.
t Ji}sqn alors ma ?ie avait été humble , inqni^te, pr^eire t je erus Ini donner ainsi de la dignité, dn repos , de la fixité. Je vef eîi les pares benorés dans le peys, sûrs de Tavepir, vivant sans fatigne, sans nen faire snrtoot ( ponvais-je hésiter ? Telle était elors mon borrenr dn travail » iine l'oisiveté monas^* tiqae me détermina plus qne tout te reste. Mon igno^ venee était trop profonde penr qne je posse senle^ ment songer à en »ortir.
9 Chasteté, pauvreté, obéissenee, sont les trois voeux fondamentanx de l'ordre* Je les prononçai de bonne foi, avee l'étonrderie et la témérité de la jen-» nesse. L'obéissance, j'y erof ais être façonné, et d'ail* lenrs elle ne me semblait au couvent ni lourde ni servile, Pa pauvreté, je m'y soumettais avec d'autant mollis de répugnance que je ne eonnaissaii q» elle; et d'aillemra la panvreté dn cloîtfn était pour
i04 ROME SOUTERRAINE.
moi Topolence. Quant à la chasteté , je faisais sincèrement le sacrifice de mes habitudes désordonnées f et nulle arriére-pensée n'affaiblit alors le mé-t rite de mon abnégation. Pour le reste, je croyais être bien détaché du monde , parce que je haïssais Fantichambre , les tréteaux et la caserne.
t C'est ainsi qu*à Fftge où les passions grondent et commencent à régner , je m'engageai avec l'avenir. Je fns soutenu dans ce grand acte par l'exaltation fiévreuse que produit toute résolution forte , tout changement d'état ^ par l'emportement même , par l'ardeur qui pousse la jeunesse à toute idée généreuse : car ^ il faut le dire , je rougissais de ma vie passée , je voulais une réforme , et les discours du père gardien m'avaient touché. J'étais enflammé d'une piété profonde et sincère.
* N'étant point prêtre , je n'occupais au couvent que le bas de l'échelle ; mon rôle de convers était presque une domesticité; mon orgueil en souffrit, je résolus d'en changer. Je le dis au supérieur ; il m'aimait , mon ignorance ne le rebuta point. Il crut découvrir en moi quelques germes d'esprit ; il les cultiva, et eiitreprit la tâche difficile et méritoire de mon éducation. Je savais lire, écrire, et rien de plus. Il est vrai que la moitié des moines n'en savaient pas beaucoup plu^ eux-mêmes.
» J'avais un but , et mon aversion du travail se plia sans trop de peine au joug d'une occupation journalière. Le sacrifice était volontaire, il me pesa moins. Enfin , après deux ans d'étude et d'assiduité,
on me eonfért les (Nrdret. J'étais dès lors Végàl de tons les frères-prêtres et le supérieur des frères conyers ; cette idée de supériorité me flattait déjà. Bientôt on me donna la messe.
I Mes études s'étaient bornées 4 bien peu de chose ; on peu de latin , le bréviaire , les pratiques et les disciplines ecclésiastiques en formaient la base. Le cftsuiste du couvent y joignit un cours de théologie morale , c est-à-dire qu'il me fit passer en revue tons les cas de conscience qui peuvent être soumis an tribunal de la confession. Mes progrès répondirent si bien à ses soins , ils dépassèrent même tellement les espérances, qu'on obtint pour moi une dispense épiscopale , et je fus investi de la confession avant l'âge prescrit par les canons.
1 De laquais, de comédien, de déserteur, me voilà donc métamorphosé en confesseur. Moi, qui avais tant péché , scandalisé par tant de désordres , me voilà recevant la confession des pécheurs , punissant les scandales. Je me chargeai sans effroi de cette haute responsabilifé des âmes ; je dominai les consciences sans retour sur la mienne, et j'acquis en peu de temps , par mon austérité personnelle et ma tolérance pour autrui , une considération marquée.
1 Cette existence était pour moi si nouvelle , que je jouis longtemps de ma métamorphose. Enfin je m'y accoutumai et je me familiarisai jusqu'à la routine avec mes nouveaux devoirs. La vie ne s'était pas encore révélée ; je m'avançais dans l'avenir tète
M ROlIfi BdUtfilllt/ltlrE.
lëvéttîjë de ionmn tu ûè M tti de fiiol, fet j1ta8)lil*AHl à tottt le monde ttift coiifiaUce et ma èécdrité.
1 Pétralié était pOiiF inoi Ttliiitrerft. Qttatid je itA-^ versais la ville, je coidposais mod visage, je inesd^ rais mod pal ; je dddnais ma maSd à baiser avec dne humilité sapet'be ; meë pfétentibns ëtaiedt gigadtesquei. Les méilledres maiiodl m'étaient odVëHès; eomme dioh crédit dddnait du fêlief ad cdUveat, le» religiedx me traitaient avec dîAtidetiod, et s'ils étaient jaloux^ ils ne lé laissaiedt pas parattfe.
t J'avais à peine vidgt-cidq ans^ et je parlais airee autorité ; fimposAis à tous les ftge». Une taille éle^ vée i une figure noble forçaient le respect , et mod métier de comédien m'avait rendu maître dads Fart de la parole. Je parlais avec fAcUité, qdelquefoii avec éloquence. Mes prédications étaient «cobrues; la foule se pressait sut* meft- pas; mon orgueil ne connaissait plus de bornes.
» Une circonstance qui chee un autre l'eAt acefd produisit sur moi ud effet contraire. Je fus appelé A Palermepour y prêcher le^arême. Cette capitttle flomptuedse, asiatique par lé lute, espagnole par lei mœurs I m' apparaissait feous dh aspect nouveau; Mon r61e était changé; de laqdais j'étaid devénd prêtre; monté de l'antichambre dans la chaire dfe vérité, je prêchai à ceux que j'avais sertis naguère la pénitence et l'humilité , et je tonnai contre lei grandeurs , plus par vengeance que par pitié. Ja^. mais Iftngage si sévère n'avait retenti aux oreillel des puistaots de la terre. GepisndAflt ma prédieatlod
LB MdNT HARtO. KH
eut ttn mceès tel qti'oii n'eu tit jamais de pûtéW. Le carêteè fitii, je dit adieti à toutes ces pompes, etjei^viiisàPétralie.
» J'y revins sombre et mécontent. MA vie inté« rienre était bouleversée. Jusqu'alors je m'étais cm de Timpi^rtance ; le séjotlr de Palerme m'apprit que je n'étais rien, rien qu'un obscur fraùCiscaitl. Depuis que j*avais fait retentir de ma voix cette cathédrAlë soperbe où dorment des rois et des empéreorSi l'église àe mon couvent me faisait pitié ; motf humble auditoire glaçait ma langue. J'avais respiré les parfums du monde, j* en avais reVtt les splendeurs; et Je regrettai ce monde que je m'étais fermé moi-même pour jamais.
t L'archevêque surtout me poursuivait dti souvéïiir de son faste et de sa magnificence. C'est à gënotti devant loi , c'est en baisant sa robe épiscopale que j'avais eu le premier sentiment de moii riéant. Cette idée m'avait froissé le cœur; et lorsqu'il m'avait dit i c Mon père, releves-vous, » j'avais répondu par un profond soupir : « Monseigneur * (titre superbe! ) avait brftlé mes lèvres en passant.
> J'étAis en cet état de sourd mécontentement et d'aftibition vague, lorsque la vie du pape Sixte-QuiHt me tomba dans les mains. Mon ignorance en tout | et surtout en histoire, était telle que jusqu'alors ^ et j'en rougis, j'avais ignoré son nom. C'était une révé« lation , elle fut complète. Je dévorai le volume avee acharnement ; chaque page me jetait dans un non* veau nHmde; j'étais enivré comme on l'est d'une
aOS ROME SOUTERRAINE.
conquête ; ce fut pour moi la lumière dans la unit, la vie dans le néant , Tordre dans le chaos. Cette lec* ture impétueuse que je fis de nuit dans ma cellule produisit en moi des émotions «i fortes, si imprévues, elle souleva dans mon sein une si violente tempête , que la nature succomba, je m'évanouis. Quand je rouvris les yeux , le soleil se levait , emblème de la lumière qui venait de se lever aussi dans mon âme.
» Je portais l'habit de prêtre ; de ce jour j'en revêtis Tesprit. Je venais de voir un pâtre obscur ceindre la tiare parce qu'il avait voulu : c £t moi aussi , m'écriai*je, je saurai vouloir ! »
1 Dans quelle langue, en quels termes raconter ce qui se passait en moi? Quelle forme donner à ces émotions intimes qui vivent de silence et de mystère? Suprême ascendant de Tintelligence, empire sacré de la pensée , je vous subissais pour la première fois ! La semence était tombée dans une terre bien préparée , elle devait porter ses fruits.
t II faut avoir connu l'ivresse orageuse , paipi* tante , d'un grand dessein , pour comprendre l'état de mon âme. Je venais de trouver l'intérêt de ma vie : j'étais ambitieux ; je me livrais h mes rêves de dogiination avec l'emportement d'un caractère africain. Extrême et violent, j'étouffais toutes les passions dans une seule passion, passion forte et sacrée qui ne s'était révélée la dernière que parce qu'elle devait dévorer toutes les autres. Je rougissais de ma vie , de mes petitesses , de ma misère ; je méprisais les assi^ts du siècle , bien sûr de moi désormais et
LE MONT HARIO.
àe tnùn bouclier. Placé si haut, mon esprit me semblait inaccessible aux atteintes ; je me comparais à ce roi de Jérnsalem qoe la voix du prophète avait ' rappelé des voluptés terrestres aux saintes pensées
^1 du cieh
I * Je n'ose dire si du fond du cloître de Pétralte
I j'osai tout d'un coup élever les yeux jusqu'à la oou-
1 ronne de saint Pierre ; mais je rêvais le pouvoir, j'é-
\ tais prêtre , une seule carrière m'était ouverte, et
• l'exemple de Sixte-Quint me tyrannisait. De plus eu
t plus audacieuse, la témérité de mes rêves ne connut
j> bientôt plus de bornes. Le voile de Sais était déchiré,
L je contemplai l'idole face à face sans trembler.
» Je devais mon audace à mon i<|[norance ; car, en me dissimulant les obstacles , elle m'empêchait d*en tenir compte et de les craindre. Je me croyais capable de ce que j'avais conçu par cela seul que je l'avais conçu. Cependant je voyais dans mon ignorance même un obstacle , et je m'imposai d'en triompher.
I Ici commence pour moi une vie de recueillement et de concentration. Je résoltis d'oublier le . monde, afm d'y rentrer non plus en esclave, mais en maître. Je m'emprisonnai dans ma cellule ; je m'appliquai sans relâche à l'étude de l'humanité. Une terre en friches est rebelle à la charrue : longtemps en friches , et partant rebelle , mon esprit intuitif et méridional, accoutumé à voir les eflets sans remonter anxcauses,à contempler la nature sans la comprendre et sans l'interroger, se perdit d'abord dans les
910 ROHB SOUTERRAINE.
dédales de la scîeoce. Sans direction « sans guide , le fil me manquait pour m'orienter. Le livre était ou« vert devant moi ; mais mes yeux trop faibles lisaient mal dans ses pages sublimés, et je me serais découragé peut-être si une grande idée ne m*eût soutenu. Toutefois, les premières difQcuUés une fois vaincues, je prévis une victoire complète.
Prenant l'homme au berceau de Thistoire, nu, faible, entouré d'ennemis, je le vis grandir, conquérir, régner ; je vis l'humanité marquer son passage par des ruines sublimes ; je la vis lutter corps à corps avec la nature , surprendre ses secrets , lui arracher ses trésors , et cependant subir toujours ses lois. Ce spectacle me ravissait par sa grandeur et par sa nouveauté, alors même que j'en ignorais encore les ressorts cachés, et que , moins penseur qu'artiste, j'étais subjugué par lui bien plus que je ne le dominais.
1 Mais je ré vais toujours un lien commun qui rattachât l'une à l'autre toutes les parties dispersées du vaste ensemble ; je poursuivais d'un pas infatigable la grande unité qui lie tous les prmcipes, tous les faits, tous les siècles, tous les peuples. Dieu, qui ne veut pas que l'humanité s'égare, a jalonné sa route de lois immuables, de vérités étemelles , ponts jetés sur les abîmes , flambeaux toujours allumés dans nos ténèbres.
» Enfin, éclairé par les doubles lumières de l'étude et de la méditation, je vis clair dans l'histoire et dans les choses. Je compris la vraie grandeur, notre vraie forée. Depuis la tente du patriarche, depnis
le chasseur Nemrod qui commença d'être puissant sur terre , jusqu au Vatican , jusqu'à ce Siite-Quint qui m'avait donné Téveil, je vis Fhomme roi par la pensée, concevant, fondant, conservant, détruisant par elle. La Nature , sphynx invisible, propose à la terre ses énigmes profondes ; Fintelligence est FOËdipe ingénieux qui les pénètre et les explique ; à elle donc le trône, à elle l'empire. En vain la violence , instrument aveugle et brutal , usurpe-t-elle un jour sa place ; elle tombe, elle périt, et avec elle son fragile ouvrage ; tel le fils d'Isaar révolté s'abîma sous terre devant Moïse triomphant.
I Convaincu , pénétré de la suprême loi de l'intelligence , je m'humiliai devant le Dieu qui en est la source et le terme. Je m'élevai par-dessus toutes les formes terrestres et grossières dont j'avais été l'esclave : je conçus l'esprit par l'esprit. En agrandissant Dieu, l'homme s'agrandit lui-même. Tous deux en communication par la pensée , le Créateur n'est plus un tyran qui règne par la terreur , la créature n'est plus un esclave qui tremble sous la loi du maître ; elle obéit à la raison par la raison ; libre et morale, elle consent ; son adhésion est intelligente, volontaire.
» Après avoir parcouru les diverses phases de l'histoire, je m'abattis sur le moyen âge comme l'aigle sur une proie. Le monde à genoux devant un faible prêtre, les rois subissant ses lois, s'humiliant devant ses censures, ce triomphe imposant de l'esprit sur la matière, de la raison sur la violence, me
àis ROteË àOUÏEàftÂlftE.
sembla et me semble encore le dernier degré, le point définitif du progrès hnmain.
* Fort de cette conviction , je me nourris de ce christianisme qui est le port éternel de Thumanité. t Et comme Anselme secouait la tête en signe de doute : « Je vous répète, ajouta le ^cardinal, ce que je vous ai dit en commençant : ce n'est point ici iine discussion , c'est une narration. J'ai droit à votre silence , veuillez ne pas m'interrompre. Oui , reprit-il d'une voix forte , la papauté est le dernier terme de l'esprit humain , la forme sociale la plus parfaite. Elle renferme en elle toutes les autres ; il ne faut que féconder lés germes coUtenns dans son sein puissant , et l'avenir, création merveilleuse du passé, éclôra jeune, beau, vigoureux comme une fleur au soleil. Mais je reprends mon récit.
s t'amiliarisé avec l'histoire de la papauté, je m'appliquai à celle des papes, et je les passai en revue l'un après l'autre. Mais tous ne m'étaient pas également chers; les pontifes qui, dans cette galerie séculaire de gloire et de sainteté, éveillaient le plus mes sympathies étaient, ainsi que moi , sortis des derniers rangs du monde. C'était Hildebrand, fils d'un charpentier comme le maître ; l'Anglais Adrien IV, fils aussi d'un laquais et mendiant avant d'ôtre pape; c'était Benoît XI le Lombard, dont le père n'était qu'un berger ; Benoît XII le Français, dont le père fut meunier ; c'étaient Jean XXII, Urbain IV, Adrien VI, tous trois enfants d'artisans vulgaires ; Sixte IV, fils du pécheur de Savone ; Nicolas IV, gardeur de troupeaux lui-
LE MONT MARIO. il^
méqne dans un obscur hameau d^s montagnes ; c'était Sixte-Quint. Captivé , ébloui par Véclat de tant de destinées illustres , je leur demiindai 4 tous leur secret ; je m(3 jurai 4 moi-même d^ marcher sur leurs traces.
1 L'ambition a des joies immenses , supérieures à toutes les joies. Face à fjBu;e avec ma pensée, je pas* sais des jours de ravissement dans ma cellule. Jadis si triste à mes yeux , si abhorrée, elle était maintenant un lieu d'asile , un sanctuaire de recueillement et d'espérance. Ma robe monacale m'était chère. En me fermapt le monde des vanités , elle m'ouvrait la carrière des grandeurs et des dominations. Si je cherchais encore l'ombre des forêts, la solitude des montagnes, ce n'était plus pour y détremper mon âme dans les regrets , mais pour la fortifier par la contemplation des grands caractères , pour l'élever au-dessus des voluptés, pour la dresser au combat.
> Plusieurs imnées se consumèrent à ces apprêts intimes et silencieux, tandis qu'ailleurs sans dou(e d'autres s'abreuvaient aux mêmes sources et se préparaient aux mêmes luttes. Je remplissais les devoirs de mon ministère avec la ponctuahté d'une longue habitude. Les soins de l'autel et du coofessionnal étaient devenus pour moi une routine monotone ; le cloître , la ville , mes pénitents , la Sicile , étaient confondus pour moi dans une commune indifférence, Ma réputation de savoir et de sainteté n'en avait pas moins, grandi ; et, quoique mes ambitions eussent grandi plus qu'elle , je racceptfû pomme le prélude
su ROME SOUTERRAINE.
d*une renommée plus éclatante. J'étais prêt pour la joute y je descendis dans la lice.
s J'avais depuis longtemps annoncé un pèlerinage à Rome pour laccomplissement d'un vœu ; et quel vœu plus terrible lia jamais l'bomme à l'avenir? c'est à Rome même que je voulais livrer bataille. Je sollicitai donc, et j'obtins la permission d'y faire un voyage. On loua mon courage , ma piété , et , trompant tout le monde , je quittai le couvent de Pétralie pour n'y plus rentrer. J'avais trente ans. J'en ai soixante-cinq ; comptez.
s Par une dernière inspiration de jeunesse , par une de ces chimères d'imagination dont j'allais prendre à jamais congé , je voulus dire adieu à la Sicile du baut de l'Etna. J'j montai seul ; le soleil était déjà couché sur la plaine , mais sur l'île encore régnait l'atmosphère chaude et brillante d'une soirée de juin ; un or fluide environnait la montagne comme d'un réseau magnifique. Catane au sein de ses voluptueuses campagnes , les écueils des Gyclopes au milieu des mers paisibles , la Sicile entière se déroulait peu à peu sous mes pieds. Tout se décolora par degrés ; les teintes bleuâtres du crépuscule envahirent la plaine , la montagne , et j*achevai ma course aérienne à la clarté des étoiles.
1 Le soleil levant me surprit au sommet du cône. J'étais le premier homme qu'il éclairât en Sicile et le plus près de lui qui fût peut-être en cet instant sur la terre. Cette lutte avec l'aigle m'enorgueillissait, et je tirai de là des augures.
1 Je m'assis aa bord da cratère entre deax abîmes, l'un de feu , l'autre de glace , car la neige blanchissait encore la vieille tête du géant. Il vomissait de la fumée et de la flamme ; une odeur de soufre corrompait Tair matinal , et le volcan révélait sa puissance par des détonations sourdes et terribles. Ce soleil levant, dont les premiers rayons parent la nature de tant de charmes, teignait d'un rouge sombre et infernal les laves noires et les neiges éclatantes. Projetée au loin , la grande ombre de la montagne couvrait toute l'île et se prolongeait sur les mers comme une autre montagne bleuâtre et livide.
* J'aimais à me sentir seul sur ces déserts aériens voués à la mort , à la destruction ; j'aimais à respirer cet air d'un autre monde que nul être humain ne respire, à contempler ces ravagés que nul œil ne contemple. ^Cependant la plaine, et de là tout est plaine, sortit des 'vapeurs nocturnes, et le soleil, triomphant des dernières ombres, inonda les collines et les vallées.
t Etendue sous moi comme une carte , la Sicile m'étonna par sa petitesse. Jadis elle m*avait paru si grande ! Je suivais de l'œil toutes les sinuosités de ses côtes ; je dominais ses villes, ses golfes, ses promontoires, retrouvant toujours et partout devant moi la mer et son inûni.
» Je restai longtemps abîmé dans la contemplation de ces merveilles. Fixés sur cette Sicile que j'aimais sans le savoir et que j'allais quitter pour jamais, mes yeux se mouillèrent de pleurs. Quelle est donc cette
puissance mystérieuse du sol natal, quoa l'aime pour }ui-même et qu on le regrette sans cause ? quel lien occulte nous y enchaîne? quelle magie nous Ji charme?
9 Mais assiégé de souvei^irs ignobles ci douloureux ; Qu ai-je à regretter du passé ? m'écriai-jp avec amertume ; et je me comparais à l'Etna: comme lui solitaire en Sicile , je ne perdais ni mère ni famille , je ne laissais après moi i|i regrets ni amour. Et c'est du sein de cet abandon , du sein de cet opprobre , que le bâtard du laquais osait élever sur le rang suprême un œil de convoitise ; c'est encore tout meurtri des servitudes les plus honteuses que j'aspirais à l'empire. Mais l'empire n'est-il pas une compensation du bonheur? N'appartient-il pas de droit à l'homme isolé sur terre, détaché de tout, sans liens, sans joies ; et l'âme ainsi fermée à toutes les voix de la nature ne pnise-t-elle pas sa force dans son isolement? Ma solitude était donc providentielle, et de là encore je tirai des présages.
* Imposant silence aux derniers mui'i^ui'^s d'un cœur détaché, je le cuirassai, je le bardai de fer, je rompis sans retonr et sans regret avec un monde qui m'avait été si dur ; tête à tête avec Dieu sur la mour tagne, prosterné comme Moïse au bord du gouffre embrasé , je me liai à l'avenir par un dernier vœu plus terrible encore , par un vœu indissoluble. L'abîme me répondit par un grondement sourd , et la montagne entière trembla.
s Le vent s'était levé. Éparpillant dans l'air des
LE UONT MARIO. 217
fourbilloos dq cendres, comme le simoun africain dresse aux cieux des colonnes de sable , il s^engouffrait dans ma robe de moine ; il me fouettait au visage des bouffées de soufre et de fumée qui me suffoquaient; et comme si Theure de me jeter enûn dans la mêlée eût sonné à la cloche des cieux , le désert semblait me repousser loin de lui dans ces cités populeuses où Thumanité souffre et marche et où mon étoile m'entraînait.
I Je saluai d*un dernier regard mon triste berceau , je redescendis à travers les laves et les forêts ; trois jours plus tard je m'embatquai à Messine.
I Assis sur le tillac durant la traversée , je vis le faîte de TEtqa s'abaisser lentement sous les flots ; je vis passer devant moi comme un panorama gigantesque les côtes montagneuses de Galabre, les golfes divins de Policastro, de Salerne, de Naples, de Gaëte ; rien ne put me distraire de mon idée fixe. C'était comme un bandeau de fer autour de mes tempes ; chaque ondulation du navire qui m'emportait au but resserrait le cercle inflexible.
> On annonça Ostie. Je me fis débarquer à Tcmbouchure du Tibre. Le vaisseau continua sa marche vers Cività-Vecchia, et moi, seul, à pied, je m'acheminai vers Rome à travers la campagne.
I Tout était nouveau pour moi sur cette terre lasse de gloire, lasse d'hommes. Des bufQes noirs et stupides s'enfonçaient dans les marécages ; des taureaux indomptés rugissaient dans les prairies ; frappés d'épouvantCi les irQ^peanx fuyaient en désordre devant
218 ROME SOITERRAIXE.
la lanee da pâtre au galop , cavalcadoar da désert. On eût dit le roulement de la foudre. Puis le silence renaissait plus profond , et pas on bruit humain n'en troublait au loin la tristesse et la majesté. Le retentissement de ma soque de moine sur les dalles usées de la voie antique était le seul bruit des solitudes saturniennes.
I Je marchais seul , tantôt sur les prés nus, tantôt à Tombre des myrtes, des chênes verts, et j'apercevais par échappées le Tibre jaune et muet. Tout d'un coup rhorizon s'ouvrit. Encadrée par la courbe gracieuse des monts sabins , la plaine ondoyante se déroula devant moi comme une mer houleuse ; mais si de là on pressent Rome, on ne la voit pas encore , et c'est Rome que j'épiais au loin.
« Enfin , je découvris la coupole du Vatican. L'haleine me manqua , mes genoux fléchirent , et je m'assis au bord du chemin sur un piédestal de marbre blanc laissé là par l'antiquité.
« Le Vatican ! voilà l'étincelle électrique qui avait donné la secousse à mon être, et je l'avais là devant les yeux ! Cette Rome, reine du moyen âge comme du monde antique , cette Rome qui disposa de tous les sceptres , qui ceignit toutes les couronnes , elle était là devant moi ! Un rayon du soleil couchant illuminait la croix de Saint-Pierre , cette croix qui est le phare du monde , et elle brillait encore d'un éclat magique que le désert tout entier était déjà plongé dans les ombres du soir. Je me remis en route , et j'arrivai à la porte de Saint-Paul qu'il était nuit close.
LE MONT MARIO. Sltf
* Qa ils auraient souri de pitié, les cardiuans dans lenr pourpre, le souverain pontife sons sa tiare, s'ils avaient pu lire au cœur du moine obscur qni franchissait à cette heure les portes de la cité sainte ! Hais les pensées du pâtre de Montalto les eussent fait sourire aussi, et le pâtre de Montalto devint Sixte-Quint
* rentrai dans Rome comme dans une future conquête : la fièvre d'ambition exaltait mon âme , embrasait ma tête.
> Le couvent où je devais loger occupait la partie la plus déserte dîi Janicule. Vous le voyez d*ici derrière Saint^Oouphre, où mourut le Tasse. J'avais des lettres pour le supérieur ; loi et ses moines me reçurent comme un des leurs. « Ce n'est qu'un franciscain de plus à Rome , — pensaient-ils ; et moi je disais : — C'est un pape. «
Vaincu par l'émotion de tant de souvenirs si hrusquëment réveillés, le cardinal se tut. Il fit une longue pause durant laquelle le silence ne fut point troublé ; Anselme était trop frappé de tout ce qu'il venait d'entendre pour songer à le rompre. Il fixait sur le cardinal un long regard d'étonnement ; quelque doute qu'il eût élevé dans son for intime sur la sincérité de son abnégation , il n'aurait jamais pu croire à une pareille ambition. Son analyse était en défaut ; et quoique humilié de n'avoir pas su plonger au fond de cette âme impénétrable pour lui arracher son secret, il né pouvait refuser son admiration à une telle puis* sauce de mystère et de volonté.
2i0 ROUE SOLT^aUAINE. *
Quapt au cardinal , entraîné , domué p^ un récit dont il avait mieux calculé leffet sur Anselme que ser lui'fnièaie, il luttait contre h violence de ses impressions ; tyrannisé par elles , il se débattait sous Féperon des souvenirs. Son œil jetait des flammes étranges ; miroir de son âme , son front se couvrait tour à tour de pourpre et de pâleur. Enfin il reprit la parole d'nne ? oix vibrante et ma) sûre, et continua
( La première chose dont je m'aperçus à Rome , c'est que mon ordre y est le plus méprisé de tous , grâce à sa pauvreté et à l'obscurité de ses membres, la plupart sortis, comme moi, des derniers étages de la société. Il s'agissait- donc avapt tout de regagner en considération personnelle ce que je perdais par position. Mes études sévères et mes travam de Sicile servirent merveilleusement mes vues. )e fus tenu pour un miracle de science et proclamé tel par Tordre le plus ignorant de tous les ordres* Ma gloire rejaillissait sur lui ; il la propagea ; il la défendit comme sienne. Tel est l'esprit monastique, toujours habile à saisir ses avantages , plus habile à en tirer parti. C'est ainsi que je tirais parti moi-même d'une position fausse. Un bénédictin savant n'eût étonné personne , il se fût perdu dans la foule ; un franciscain savant, au contraire, fait saillie ; l'ignorance des siens est pour lui un piédestal qui le grandit et le met en lumière. Ma réputation de savoir s'établit donc rapidement et finit par m'étre aussi pen con-? testée à Rome qu'à Pétralie. J'y joignis bientôt celle
LE MONT MAtllO. 891
d*éIoqti6iice ; c'est mdnie par là que je më fis retenir à Rome, où, pèlerin subalterne, je n'étais qu'en congé.
» Je vois d'ici l'église où je fis mes premières armes, et qui de ce jour me fut chère et sacrée, SaiUt- Charles-Borromée. J'y prêchai le carflme comme je l'avais prêché à Palerme cinq ans auparavant. Palerme m'avait révélé mon néant ; Saint-Charles m'en fit sortir. Ce fut la première pierre de ma fortune. Ma prédiction fît du bruit ; je devins Fhomme à la mode. Plus intrigant encore qu'il n'est ignare , mon ordre remna ponr moi terre et ciel , jusque-là que je fus présenté au pape comme un des plus fermes champions de l'Eglise.
Je fus accueilli par Sa Sainteté avec une distinction singulière, car alors l'Eglise affaiblie et menacée avait besoin d'appui et de défenseurs. Aux pieds de FarchevÔque de Palerme , j'avais dévoré ma colère , mon humiliation ; aux pieds du grand prêtre de la chrétienté , mon cœur battit d'une joie indéfinissabl(B ; je songeai que dans l'avenir plus d'un genou fléchirait ainsi devant moi. Ceux qui s'abaissent seront élevés! me répétais-je à moi-môme, sur la foi du Crucifié ; et mon front s'inclinait plus bas , et je baisais avec une ferveur d'humilité plus profonde le pied du pontife souverain. Et quand il me dit : « Relevez-vous , mon père , » je demandai comme une grâce à rester prosterné dans la poussière devant son éternelle majesté.
> Tant d'humilité où l'on attendait l'orgueil de Vé-
2ii ROME SOUTERRAINE.
loqaence et da savoir fit sensation. Le pape m'ei^ témoignait sa surprise et prolongea Faudience plus < qu'il ne Feût fait pour un prince. Je m'étais agenouillé simple franciscain; je me relevai évéqoe; Foracle du maître fut accompli.
> A ce coup de dé , je pensai défaillir. Je rendis grâce à Dieu par un torrent de larmes ; on prit encore cela pour de Fhumilité ; c'était la fièvre d'ambition qui me suffoquait; j'avais fait un pas vers la tiare.
> Il entrait dans mes plans de rester à Rome ; le saint-père alla au-devant de mes vœux en me donnant un diocèse in partibus , et en m'attachant à sa personne en qualité de prédicateur de sa chapelle. Mon titre épiscopal et ma charge m'assignèrent dès lorSf quoique nouveau-venu, un rôle important dans la famille pontificale. Ainsi tout succédait à mes secrètes vues ; ainsi , dès les premiers pas , le sentier s'aplanissait devant moi. M'eût-il été permis sans impiété de douter de mon étoile ? Les desseins de Dieu sur moi n'étaient-ils pas manifestes ?
1 Ce n'est pas que je ne fusse travaillé parfois de doutes et d'angoisses. Je vous ai dit que mon couvent était au sommet du Janicule; il est détruit: mais ce pin solitaire que vous voyez entre SaiRt-> Pierre-à-Montorio et la fontaine Pauline en marque* la place exacte. Que de fois, assis, sombre'et pensif, à Fombre de ce parasol aérien, j'ai rêvé d'avenir au bruit de la cataracte ! A mes pieds coulait le Tibre , et Rome déployait sa majesté sainte; les villas la ceignaient de verdure. liCs montagnes enlaçaient la
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plaine. Qae de fois , promenant sans rien voir mes yeux sur ces merveilles, je me suis demandé si mon entreprise n'était pas chimérique, si je n'étais pas en démence ! Les mêmes instincts, les mêmes pressentiments qui m'avaient sauvé naguère des abîmes de la Madonie me servaient là d'égide, et me sauvèrent comme alors du désespoir.
1 Et si , plus faible , plus lâche , je sentais mollir mon âme et crouler mes résolutions, je me réfugiais, comme en une forteresse, dans cette église de Sainte- Marie-Majeure, ou reposent dans leur royal mausolée les deux bergers des Marches , Nicolas IV et Sixte-Quint. Je m'agenouillais devant leur tombeau, j'y retrempais mon courage , je recommandais aux mânes des deux pâtres de l'Apennin le bâtard de Sicile et sa fortune.
> Mais je ne vous fatiguerai pas du long récit de ces quarante années de combats , de doute , d'espérance. La révolution de France , puis celle d'Italie vinrent rompre la monotonie d'une si longue attente. Ébranlée au seizième siècle par la réforme , battue en brèche au dix-huitième par la philosophie , cette Église, à laquelle j'avais lié ma destinée , parut menacée d'une ruine totale, et avec elle tout mon avenir. Qu'y pouvais-je ? Que peut le passager quand le navire sombre sous ses pieds? Moi qui savais qu'il ne sombrerait pas , je ne crus point au naufrage ; combattant de l'Église , je ne crus point à sa défaite, car TKglise est invincible, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle.
> Je suivis le pape dans son exil. Je vécus dix ans en servitude, et, comme Israël sous les saules de BabylonCf je ne désespérai point de Jérusalem , je ne cessai jamais d'élever au ciel, du sein .de l'adversité, un hymne de confiance et de résignation. J'appris , comme le poète , ce qu'a d'amer le sel étranger et combien est rude l'escalier d'autrui. Dix ans couvert du cilice,je vis fumer le toit superbe du vainqueur, mais je ne m'assis jamais à ses fêtes , et je gardai intact au fond de mon âme mon trésor de tristesse et d'espérance. Agenouillé chaque jour au pied des autels délaissés, je ne demandais rien à Dieu que l'accomplissement de sa parole , le triomphe de la vérité sur l'erreur , de l'Église sur l'incrédulité. Quand les Te Deum mondains du conquérant ébranlaient les temples , quand les peuples se précipitaient de capitale en capitale devant son char de triomphe , quand l'art multipliait ses statues et SCS victoires, alors, comme Pompée pour mourir, je me couvrais la tête du pan de ma robe de moine, je me courbais en silence sous le bras du Dieu qui dispense les afflictions et les joies , du Dieu qui frappe pour sauver. Si mon âme était en deuil , la foi la soutenait, et j'attendais.
« Je n'attendis pas en vain. Vous savez l'histoire de ce mémorable triomphe ; vous y avez assisté vousmême, car il est de votre âge. Heureux les yeux qui l'auront vu !
V Avec quel battement de cœur je revis , ô Saint- Pierre ! ta coupole étemelle ! Avec quel saint ravis-
semeot je baisai tes parvis profanés ! que tes pompes me parurent aagustes, tes solennités imposantes! Les cérémonies du culte revêtaient à mes yeux je ne sais quel air de jeunesse et de nouveauté qui m'enivrait; les marbres, les tableaux, les statues des saints et des martyrs parlaient à mon cœur un langage qu'ils ne m'avaient jamais parlé ; la vie semblait partout renaître et Thumanité s'éveiller d'un songe retentissant.
s C'est ainsi que, longtemps fermée, la carrière se rouvrit devant moi. Ma marche y fut lente, car le but était loin. Les plus HAtés passèrent. Je vis, sans doubler le pas , le vulgaire se ruer aux honneurs. Regardez ces deux oiseaux , continua le cardinal en indiquant du doigt un aigle et un passereau qui tous deux volaient aux flancs de la montagne ; que leur vol est différent! Quelle vélocité dans celui-ci! quelle lenteur dans celui-là ! Le passereau même , voyez , dépasse l'aigle ; il atteint avant lui la cime des cyprès ; mais il s'y pose épuisé , il ne montera pas plus haut Cherchez l'aigle maintenant.... Il est perdu dans la nue.
* J'atteignis une à une toutes les dignités spirituelles de l'Eglise ; pour les temporelles , je n'en voulais pas. La magistrature des consciences concilie les hommes et leur impose ; la magistrature des intérêts mondains les aliène et les indigne : c'est pourquoi, renfermé dans le cercle étroit des fonctions ecclésiastiques, je me suis tenu constamment à l'écart, refusant les nonciatures, les délégations.
Sp6 ROMJB âOUl^EHBAINE.
toute» les charges politiques qui me lurent souvent offertes, et qui d'i^Ueurs m'auraient éloigné de cette Rome qu'il m'importait de ne plus quit^. Lo chapeau vint enfip couronner tant de soins, tant de pa^ tience. Le dernier pape me nomma cardinal. Je suis le quarante-sixième de mon ordre ; mon ordre a donné à l'Église cinq papes ; je serai le sixième.
• Une fois membre du Sacré-Goilége, j'aspirai au dernier rang afin d'atteindre plus sûrement au premier ; chaque jour je m'effaçais davantage, bien sûr de n'être plus oublié et d'être d'autant plus en lumière que je recherchais plus les ténèbres. 4^ ne quittai point, quoique prince de l'Ëglise, l'obscur monastère trastévérin oà j'avais fixé ma demeure à mon retour d'exil ; j'y vis, vous le saves , comme un simple moine ; je monte en chaire comme un mis* sionnaire , et si ma bouche s'ouvre pour prêcher la charité, ma main ne se ferme pas pour la pratiquer. 11 n'est pas à Rome un hospice , il n'est pas un cachot dont je ne connaisse par leur nom tous les infirmes , tous les captifs ; pas un pauvre dont je n'aie moltiplié le pain par mes aumêoes ; et si le moud» politique ignore profondément mon nom, il n'e« ut pas de plus populaire à Rome, pas de plus vénéré. C'est là c» que je veux ; un nom politique alarme ai^nrd'hui les suseeptibilités européennes : la tiare ne ceint plus que les fronts neutres.
f Certes, et vous n'en doutes pas, il me serait doux de me présenter au monde, la tète levée, le tisag» découvert, et mm orgueil a plus d une lois
gérai d« rdle impofteiir où je suû condamné. Cotte comédie m'homûiei ; mais je sais de mon siècle , de mon pays siuioat ; et sur ce théHre d'hypocrisie et de servitude, ii m*a failu, comme ils font tous, met* tre un masque. et m'annuler, pour exister un Jour. Mais je me console, je me repose des dissimulations de ma vie extérieure en me réfugiant dans ma vie intime; celle-là, dn moins, est à moi; nui profuie n'y pénètre. Le sanctuaire de ma pensée est inviolable.
» Les honneurs et les dignités m*ont impitoyablement poursuivi jusqu'au fond de ma retraite trastévé* riae ; je les ai tous repoussés , je viens de vous dire pourquoi. Je n'ai voulu accepter que la charge de grand-pénitencier , parce qu'elle est toute spirituelle et ne s'exerce que sur les consciences. Il n'a tenu qu'à moi , vous le savei encore , d'être confesseur des rois; mais l'ambition , passif forte et sacrée , a tué dès longtemps en moi la gloriole ; je veux régner sur les rois du haut du premier des trônes , non du fond du confessionnal.
• Je n'ai plus à faire qu'un pas , mais ce pas est difficile, et iiest décisif; Pheure de la grande éfureuve a sonné. Le pape se meurt : le conclave va s'ouvrir, et le pape qui en sortira , ee sera nwi si vous m'aides*
•^ Moi! s'écria Anselme avec un eri de surprise.
-^ Vous ; mais silence ; il me reste à m'expliquer sur mon rôle de sanfédiste. Quoique politique et en coatraiiUction apparente avec mes principes , je 1'^ pria «olontaironenti papoe qu'il cet clandeatin et
2i8 ROME SOUTERRAINE.
qa'il sert mes vues. Mais peur ce soir je n'en puis dire davantage y je suis brisé. Je vous attends demain dans ma cellule après TAve-Maria. Venez-y ; vous y lirez le reste de mon âme.
n Je vous aime , Anselme , et vous estime plus que personne au monde. Je viens de vous en donner, j'imagine , une preuve assez éclatante. Je vous ai lié à ma fortune ; que dis-je ? je Fai mise à votre merci, lia mot de vous peut me perdre ; mais ce mot, vous ne le direz pas, et vous aimerez mieux m'aider à monter au trône que me faire descendre au tombeau, parce que vous êtes loyal et généreux.
V Jeune homme! jeune homme, poursuivit le cardinal en se dressant sur ses pieds , et en fixant sur Anselme un œil flamboyant , cette arme terrible que je viens de vous mettre entre les mains , en connaissez-vous toute la puissance ? Mesurez-vous bien toute l'étendue du pouvoir que je vous confie , et ne vous effraie-t-il pas? Ce mystérieux édifice, si péniblement élevé pierre à pierre par quarante années de patience et de* dissimulation, il est fragile; d'un souffle vous pouvez l'anéantir 'r vous pouvez briser ma vie comme un roseau , et en fouler aux pieds les ruines ; d'un prince de TËglise vous pouvez faire la fable de Rome ; vous pouvez , vous dis-je, précipiter au tombeau , à travers les risées du monde , un vieillard sexagénaire qui vou^^ livre sa pensée et son honneur.
^s Voilà ce que vous pouvez , Anselme', et voilà ce que vous ne ferez pas ; et dans un mois , cette Rome
qui dresse à nos pieds ses palais et ses coupoles , cette reine miracnleuse dont le désert entoure la majesté d'une ceinture inviolable que nulle main d'homme ne déliera jusqu'à la fin des siècles , Rome aura un nouveau maître , l'Eglise un nouvel époux , la barque de saint Pierre un nouveau pilote , le Fils de l'homme un nouveau vicaire : or ce vicaire , ce pilote , cet époux , ce maître , il est devant vous : c'est le bâtard du laquais sicilien, s
En pj*ononçant ces paroles y le cardinal étendait aes deux mains sur Rome comme pour s'en emparer !
tO Rome! ajouta -t-il d'une voix solennelle, Rome , port des nations ! 6 Vatican ! étoile du -monde , religion du Crucifié , mes seuls amours et ma seule pensée ! 6 loi d'intelligence et de progrès^ loi de charité! instruments magnifiques dans la main de Dieu , vous qui avez civilisé , régénéré la terre et fondé l'égalité sainte ! Église étemeUe et vraiment divine , je te serai fidèle jusqu'à la mort ! Un jour égarés , les peuples oublient tes bienfaits ; ils les méconnaissent , et leur ingratitude insulte à ton malheur ; mais tu es plus belle encore , 6 Rome ! des coups qu'ils te portent, des outrages dont ils t'abreuvent , semblable à ce Jésus , ton chef et ton maître , qui , lui aussi , but jusqu'à la lie le calice amer, fut déchiré de verges et cloué sanglant sur la croix. Va , le monde est en délire , et les siècles sont à toi ; je te serai fidèle jusqu'à la mort. Et si ma misère aspire au rang suprême ; si Dieu i||'a choisi pour ton chef, c'est pour te rendre ta splen-
tM ROMB SOUTERKAINE.
denr première et ton antique empire. A ma Yoit, les rois et les penples roagiront de lenrs égarements ; ils baigneraiAt les autels de larmes de repentir et ée contrition ; ils inonderont comme jadis les chemins de la cité sacrée , et les pai'vis de Saint-Pierre s'oseront sons les flots des pèlerins. Le glaive et le sceptre s'humilieront de nouveau devant la houlette du pa»* teur, tons les diadèmes mondains devant la tiare ^ et Rome reprendra son rang sur terre , et vous anres travaillé vous-même , Anselme , à ce grand œuvfe , et rhomanité, retrempée par nous et rajeunie, eon-* fondra nos deux noms dan^^ un hymne éternel de gloire et de reconnaissance. »
Un long silence snccéda à ce cri d'enthousiasme { l'angelus seul le troubla. Les cloches de Rome ea*rillonnaient en fête , comme si Rome eàt tressailli dé joie à l'avènement futur du bâtard de Sicile.
Cependant le crépuscule , toujours si court dans ces contrées , répandait ses dernières ombres soi* la cité papale et la Campagne. La pourpre des monts allait s'éteignant , et la ville , la plaine , les hauteurs, tout bientôt fut enveloppé et confondu dans le linceul étoile des nuits.
c A demain ! > — reprit le cardinal , et il redes«cendit seul la montagne. Son carrosse Fattendait an pied de la raphaélesque villa Madame. Jl traversa rapidement le Val d'Enfer , et rentra à Rome , sans avoir été aperçu , par la porte Angélique et la place da Vatican.
Resté seul 06 il l'avait laissé , Anselme y demeura
LA CELLtJLB. lèl
immobile, firâppé d*ttne longue sarjirise. Il était subjogné , Aisciné , tant Fenthoasiasme , même en tête* à-tête , est contagieux , tant Fascendant d'one con* tiction forte est irrésistible. Entraîné par l'éloquence dtt Sicilien, il ne trouva que bien tard, et quand le fleuve éloquent eut tari , des objections et des réponses à tout ce qu'il venait d'entendre ; encore ne dut-il d'être rendu sitôt à lui-même qu'au triple recueillement du silence , de la solitude et de la nuit.
K Je viens d'écouter un beau poème , se dit-il en rentrant dans sa liberté, et de Faire un magnifique Voyage dans le passé. Cet homme est un puissant magicien ; sa baguette a le don de rendre la vie aut morts ; il n'en vient pas moins trop tard , il lie sa fortune à un cadavre, t — Se levant à son tour , il i^prît le chemin de Rome du côté par lequel il était venu.
Que voulait de lui le cardinal? Quel pouvait être le but d'une confiance si absolae! Ce problème qu'Anselme se posait en passant la porte du Peuple, il se le posait encore en la repassant.