‹ Rome souterraineChapitre 38 sur 113 · PASQUIN · texte numérisé non relu

PASQUIN

Quarante écuyers à cheval venaient ensuite, portant, les premiers des torches , les autres des cierges , et après eux le capitaine des Suisses marchait au milieu de sa garde. Précédée d'un maître de cérémonies à cheval et en soutane violette , la dépouille mortelle du vicaire de Jésus-Christ était portée dans une litière de velours cramoisi, bordée de franges d'or, ouverte de tous les côtés , et flanquée des pénitenciers de Saint-Pierre, qui, la torche à la main, murmuraient les prières des trépassés. Revêtu de la longue soutane , de l'anmusse d'hermine et du simple camanro de laine , le corps embaumé du pontHe reposait sur des coussins de velours, et, symbole mort d*une idée morte aussi, cette figure blanche et silencieuse respirait dans le trépas une majesté presque divine. Tellje est la puissance d'une idée , même dégénérée, même éteinte, que tout ce peuple à genoux contemplait le cadavre d'un ceil ému , et la vue du vieillard expiré dans sa toute-puissance apaisa les orageuses passions que le vieillard expiré dans sa misère avait déchaînées.

Autour de la litière marchaient pesamment les Suisses , bardés de fer et la hallebarde au poing , image matérielle de ce moyen âge dont le pontife élu est la pensée. Janissaires pacifiques du prince temporel , comme les Suisses le sont du prince spirituel, la compagnie des gardes-nobles, en habit rouge et en manteau noir comme les premiers, défilatent deux à deux dans un profond silence, les banderoles et Tétendord renversés. Enfin sept lourds

V6 {LOME $0(jIBRaAINB.

cao^Mf eieorftés de bombairdien vêtus en pe«i de daim , fennaient le cortège.

Il traversa leatemeot le champ de bataille k h clart4 des torches qui rougissaient le palais Braschi, Pasquin et l'église des Agemsants qui est en face ; an roulement sourd et monotone dsi tambonn dé^ tendus, à la clameur étouffée des trompettes de deuU, aux oraisons des pénitenciers, s unissait dans Tair le glas des cloches funèbres, qui sonnaient toutes sur le passage du convoi mortnaire, et se mariaient dans la nuit à la grande voix du Capitole.

A^nouillés sur le Hen même o^ ils vepia^iBnt de combattre, les Trastévérins apaisée» et le viens Taddée à leur tête , se relevèrent pour se mettre à la suite du cortège, et ils raccompagnèrent jusqu'an Vatican en chantant en chcsur un Deprofmdis bas et lugubre. Loin d'inquiéter leur retraite , les carabiniers les imitèrent, et les deux armées ennemies arrivèrent ensemble sur la place de Saint-Pierre ; le convoi se déplof a \k dans toute sa pompe, et la dépouille mortelle du pontife entra dans le Vatican. Les carabiniers et us Trastévérins se quittèrent bomamis.

Qu'eât-ce été d'un pape vivait, pensait Anselme ajitiré par l'émeute an carrefour Braschi , si telle est mf aux la puissance d'un cadavre !

Cette expérience , qui justifiait si bien èe que lui aH, ftou^ ami Marins avaient dit peu dn jours aupar»vaut anx i^oi^Jurés ^iMtnre, ^ait pour loi st^^crflue. BnuMûfi i} savait Berne i ejt la 4(6v#ti«n du peuple A

FASQUIN. . ^ Wt

soD pftp« y idolâtrie fétichiqae , ne lui était que trop ^/ connae. Il ne suivit pas le convoi ; il laissa les morts enterrer leurs morts : le sort des vivants le réclamait ailleurs; le pape expiré, le rAle do conspira-» teor commençait ; l'heure de l'action avait sonné ponr loi. Plein des projets de la veille et mission^- { naire de la cellule de Saint-François , il s'achemina au Vélabre , où il avait convoqué pour cette nuit les principaux carbonari de Rome.

Arrivé devant ce magnifique palais de la Chancellerie que Bramante a bâti avec les travertins du Golossée , il crut s'apercevoir qu'il était suivi par une espèce de chiffonnier juif. Il pensa au Catalan : c'é- , tait lui. A la garde du sanfédiste moscovite le palais \j de Venise avait joint celle du carbonaro romain , et I certes l'espion marse ne volait pas l'argent de l'Autriche. Il faisait son métier en conscience.

Anselme feignit de ne s'apercevoir de rien ; il avait son plan. Il descendit sur le Charap-de-Flenrs, ^ laissant k gauche, derrière le palais Pio , le quartier classique où jadis étaient le théâtre de Pompée, son portique à cent colonnes, et, près du temple de Vénus Victorieuse, cette cour du sénat où César tomba, un jour de fête, sous le poignard patricien de Bmtus et de Cassius , il prit la route du Ghetto par la Madone-du-Pleur et la place Genci.

Le Ghetto est le quartier maudit, le quartier du peuple d'Israël , cloaque infect , où croupissent six à sept cents familles entassées au milieu de chiffons fétides , le seul commerce que leur permette dans

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sa capitale le vengear de Jësns-Christ. Les Joifs ont là leor synagogae et ne peuvent habiter en terre sainte. Gardée par des sentinelles, la caverne se ferme chaqoe soir à TAve-Maria, et tout Hébren trouvé dehors après cette heure expie son crime par Famende et par la prison. Or, il était deox heures de nuit , et le Ghetto était clos depuis longtemps. Anselme s'approcha de la sentinelle , lui dit quelques mots à Toreille et passa outre. Le Catalan , qui le suivait de loin pas à pas , déboucha à son tour de la place Genci ; mais, quand il voulut poursuivre son chemin , le factionnaire Farréta.

f Chien de mécréant, lui dit*il brutalement, qui t'a permis de souiller à cette heure notre ville sainte? Ne te souvient-ii donc plus des deux Livoumais qui viennent de payer de quarante écus d'amende et de quinze jours de prison une nuit passée dehors? Au chenil ! et si je ne te fais pas payer l'amende , c'est que toi et toute ta boutique vous ne la vales pas. 1 Sans écouter les protestations du faux enfant d'Israël, il le poussa dans la geAle à coups de crosse et referma sur lui la lourde porte.

Ainsi débarrassé pour cette nuit de son Argns, Anselme continua sa route vers le Vélabre par des mes sombres, étroites, mais pleines de monuments de tous les âges. Vient d'abord la chapelle de Saint- Nicolas-en-Prisott , élevée au neuvième siècle , non loin de l'antique porte Garmentale, sur les mines de trois temples , dont l'un était dédié à l'Espérance ; vient ensuite l'église arménienne de Sainte-lfarie-

FA8QUIN. tM

ÉgypUftqoe, rancien temple de la FoHooe Virile, élevé par Fesclave TuUioft devenu roi. Des colonnes de tuf qoi décoraient le péristyle, six sont encore sur pied. Vis-à'-vis est la maison do tribun Rienii , bâtie par le fils du consul Crescence. Trois pas plus loin s'élève le délicieux sanctuaire corinthien de Vesta, aujourd'hui Madone-du-Soleil. Rome n*a rien de pins pur, rien de pins gracieux que les vingt colonnes de marbre de Psros, toutes debout, qui le ceignent Le Tibre coule au pied du ravissant portique, et en face est ce temple insolent de la Podicité Patricienne , converti an christianisme par une confrérie grecque , sous le nom de Sainte-Marie-à-Gosmedin, Cosmos, L'antre de Gacus était plus bas, sous TA-* ventin.

La place publique enfermée entre les deux sanctuaires et l'ancien Forum Boarinm, où fut transportée d'Egtne la fameuse génisse d'airain , et exhumé bien des siècles plus tard l'Hercule doré du Gapitole. C'est là aussi qu'était dès les premiers temps TAra Maxima , le premier autel d'Hercnle en Italie, autel mystérieux , autel redouté , où les Romains venaient jurer et prendre à témoin le fils de Jupiter : MehereuU! La place moderne s'appelle encore aujourd'hui Bouche-de-la-Vérité.

Toutes ces traditions primitives sont pleines de ténèbres ; mais un fait clair en ressort, l'antagonisme immémorial des deux montagnes patricienne et plébéienne. Ëvandre habite le Palatin ; il est fils d'une nymplie d'Arç^die : il est roi:, il a un palais, des

sujets , uae forteresse : voilà le patriciat. Cacos habite l'Aventin ; il est industrieux , il est fils de Vnlcain : il a de Tesprit , de rinvention ; il traîoe les génisses par la queue afin de dépister les bergers : voilà le peuple. Evandre et Cacus sont en guerre. Celui-ci est formidable, Tautre tremble dans son palais. Arrive un étranger ; c est Hercule , espèce de condottier d'aventure, qui se met aux gages d'Évandre et tue Cacus , c'est-à-dire qu il sert les usurpations du patriciat et l'aide à écraser le peuple. De là ces honneurs extraordinaires, de là ce Grand- Autel élevé entre les deux montagnes rivales ; de là ces superstitions formidables dirigées toutes contre l'Aventin en faveur du Palatin ; car déjà alors le prêtre avait fait alliance avec le noble contre le peuple. Et si Évandre est représenté par les historiens comme un homme religieux et Cacus comme un voleur , c'est que le peuple n'avait pas d'avocat ; c'est qu'on le calomniait alors comme aujourd'hui ; c'est que l'histoire était écrite , exploitée par les patriciens , et qu'en tout ceci ils ont altéré la vérité au profit de leur ordre , comme ils l'ont fait plus tard en parlant du Mont-Sacré , des Craques , de Spartacus, de Catilina ; comme ils le font encore pour les carbonari.

Cependant Anselme avait atteint le Vélabre. Délivré du Catalan pour la nuit, il songeait à s'en délivrer pour toujours ; mais la réflexion lui démontra qu'il est bien plus sûr de connaitre son ennemi, puisqu'on peut tourner ses pièges, et qu'il ne gagne-

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nût rien à faire disparaître Tespioii marse, puisqu à défaut de celui-là le palais de Venise en trouverait mille autres pour le remplacer ; il en est de cette race comme du rameau d*or de la forêt infernale. Primo éwulsOj non déficit alter.

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