XVII. — LE PALAIS MADAME
Veuf et relégué par haine des étrangers dans son vaste palais héréditaire, le prince d'Iesi n*y occupait, suivant Tusage des seigneurs romains, qu'un coin obscur et retiré , abandonnant à la solitude et à un étemel silence ces salles magnifiques , ces appartements somptueux où ses ancêtres avaient convié Tantique noblesse à tant de festins, à tant de fêtes. Rien n'égale la tristesse de ces demeures féodales, déserts de marbre au sein des rues populeuses de la cité des ruines. Le vieux guelfe vivait là seul. Spectre du passé , enseveli dans son cercueil de pierre, il n en sortait presque que pour s'aller ensevelir chez le cardinal de Petralie, dans une autre solitude non moins profonde; il ne faisait que changer de tombeau.
Ce soir-là pourtant il n'était pas seul. Assis avec lui autour d'une table de jeu mal éclairée , le marquis d'Ivrée et le duc de Télèse lui faisaient compagnie. Une lourde atmosphère d'ennui planait sur la trinité sanfédiste. « Atout. — Pique. — Jouez, monsieur le duc. — Carreau. — A vous, marquis, t Ces phrases brèves , jetées par longs intervalles au milieu du vaste silence, faisaient seules, avec les
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bons moU tacramentels de tout tapis vert , les frais de la conversation; puis le silence, un silence de plomb, renaissait plus profond, plus morne. -
On paraissait s'ennuyer fort ; mais l'ennui de per« sonne n'égalait celui d'une jeune femme vêtue de noir, assise auprès des joueurs sur une Itf ge ottomane de cuir doré. C'était la fille du prince, la comtesse Antonia. Mariée à Rome, elle visitait son père chaque soir, et chaque soir s'y ennuyait immensément. Belle et moqueuse, elle était au supplice avec ces mannequins ridicules ; et n'ayant personne avec qui en rire, les fades compliments, les galanteries surannées du duc de Télèse n'étaient pas son moindre supplice. Le diplomate faisait l'aimable ; il lui racontait longuement et lourdement ses bonnes fortunes, à com-> mencer par la reine Garoline^d' Autriche, ne doutant pas qu'au nom seul de sa royale conquête une petite comtesse romaine ne fût éblouie, et, comme Séméié ' en présence de Jupiter «Tonnant, ne se prostemAt dans la poussière. Mais Jupiter tonnait , et Séméié ne se prosternait pas, elle bâillait.
Son cœur était ailleurs. Passant depnis plus d'une heure de la pendule à la porte et de la porte à la pendule, son œil témoignait asses de sa distraction et d'une pénible attente. Un dépit visible se peignait. snr ses traits et dans ses gestes brusques et impatients.
Un jeune homme entra , et l'orage intérieur s'a-* paîsa tout d'un coup. Brancador-— > c'était le nom du nouveau venu, était garde-noble du pape, il revenait , d'accompagner le convoi funèbre à Saint-Pierre , et
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il jeta en entrant sar une chaise ton manteau noir. 11 avait à peine vingt ans. Pupille et parent éloigné du prince d'Iesi, it nen était pas moins carbonaro, plus f il est vrai , par entraînement , par oisiveté , que par principe et par conviction. Ce n'était au fond quun joli garçon fort étourdi, fort répandu, et qui n'ourdissait de conjurations que contre les femmes. Les salons de Rome n'avaient pas de plus hardi , et , partant, de plus heureux conspirateur.
K Mon cher tuteur, dit-il au. prince après avoir raconté l'émeute de Pasquin , un gentilhomme russe de mes amis, qui vous a vu je ne sais où, désire vous être présenté.
— .Et moi je désire qu'il ne me le soit pas, répondit le vieux guelfe avec son âprelé romaine. J'ai de vos ultramontains par-dessus la tête ; je n'en veux plus voir ; et toi, si tu étais sage , et que tu suivisses mes conseils , il y a longtemps que tu n'en verrais plus. Ils perdent notre jeunesse avec leurs maximes nouvelles ; et, si j'étais pape, il y a beau temps que notre sainte ville serait purgée de ce fléau.
— C'est fort heureux , en vérité , que vous ne le soyez pas. Si jamais je suis cardinal, je ne vous donnerai pas ma voix. Que les étrangers cessent d'apporter à Rome de la vie et de l'argent , on y mourra de faim et d'ennui.
— £t oomment s'appelle votre Russe?
— Le comte de Kalefî.
— Quoi! cet intrigant qui vient nous voler!... «
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Il allait dire ADcôoe ; la présence de sa fille et de son pupille Tarréta tout court.
t Nous voler quoi ? demanda Brancador. Du moins ce ne sont pas nos femmes, car il n'est pas beau , et la galanterie n'est pas son fort. C'est un vrai Tarlare. Il ne chasse pas sur ces terres-là, lui ; et c'est bien pour cela, ajouta -t- il bas en allant s'asseoir à c6té d' Antonia , que nous sommes si bons amis, et que je mt fais son introducteur auprès de vous. V
Un instant troublé, le jeu du prince reprit son cours monotone et silencieux.
K Que vous venez tard ! dit la comtesse au jeune homme d'un ton de reproche. Vous savez combien je m'ennuie ici sans vous, et vous y arrivez le der<* nier; vous m'y laissez seule des soirées entières; vous n'avez point de pitié.
— JVTaviez-vous pas le duc de Télèse ? répondit à voix basse le malicieux Romain. Vous êtes diiïicile, ma foi ! Un duc, une excellence, l'amant d'une reine !.. . Mon Dieu! que les femmes sont singulières!
— Vous mériteriez qu'elles le fussent moins , et qu'on se vengeât de vos impertinences. Mais qu'avez-vous donc à regarder déjà la pendule? Méditeriez-vous une fuite, par hasard?
— Une faite, non , mais une retraite. Une affaire importante...
^ — Quel homme affairé ! Et vous ne me reconduirez pas chez moi ce soir? Mon mari est à la camjpagne.