LE PALAIS MADAME
— Vous êtes oa imprudent ; vous tous jetés à Taveugle dans des projets irréalisables et dans des dangers certains. Vous me disiez que j*étais en démence y c'est vous qui Têtes ; vous vous berces de folles chimères , vous taches votre grand nom d'une souillure dont vous devriez rougir, vous lies votre fortune à un tas d'hommes sans aven : c'est du dernier mauvais ton^ vos carbonari sont des gens de rien , ils sont tous de la lie du peuple. Ce n'est pas là votre place. Je ne parle pas de moi ; mais il est clair maintenant que vous ne m'aimes pas , puisque vous vous soucies si peu de mes alarmes et que vous en faitea si bon marché. Vous n'êtes qu'un égoïste , vous vous plvses à mes terreurs. L'amour n'est pour vous autres hommes qu'un jeu , et les femmes un hochet dont vous vons amusez et que vous brisez ensuite. Mais je serai plus sage que vous ; j'ai sur vous des droits , j'en userai. Vous ne vous appartenez pas, vous êtes à moi, et je saurai bien vous empêcher de livrer aux échafands une tête sur laquelle repose un si bel avenir , dont Dieu m'a donné la garde , et que vous joues comme un enfant. Vous êtes un impie ; mais le sacriUge ne se consommera pas. Si votre raison dort , mon amour veille. «
Bqancador sentit l'énorme faute qu'il venait de commettre ; tout honteux de son parjure — car c'en était un — il chercha à réparer le mal ; mais il était trop tard , le trait était lâché , le coup avait porté.
c Eh quoi ! dit-il , ma petite Tonia , tu as donc pris au sérieux toutes les fariboles que je viens de
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te débiter ? Et tu crois boDnement que si j'étais carbonaro je te le dirais ! Mais quel philtre as-tu donc bn ce soir, pour avoir Tesprit si troublé et l'imagination si înûammable ? Moi ! faire de la politique ! quelle injure ! C'est une horreur de calomnier un homme aiosi. Un tel outrage crie vengeance. A genoux, ma* dame ; vous avec forfait à l'amour ; mais oirvous pardonne «n considération de votre beauté, et, moins implacable que vous , on veut bien vous accorder le baiser de paix. Allez , ne péchez pins, t
En prononçant ces derniers mots , l'étourdi em* brassa la comtesse , et , se drapant à l'antique dans son manteau noir, il sortit d'un pas théâtral. Cette fois Antonia ne le retint pas ; l'artificieuse Romaine avait ses vues.
Du Cours où elle habitait, Brancador descendit ao Forum par la place de Venise , la rue de Marforio , et du Forum au Vélabre par la rue solitaire des Grâces. Ce quartier est le plus désert de Rome ; à peine s'y élève-t-il quelques maisons. Resserré entre le Tibre et le mont Palatin , c'était jadis un marais, et il est plein de souvenirs , plein de ruines. C'est là que forent exposés les deux jumeaux de Nnmitor, et c'est de ce marécage que l'aigle romaine prit son gigantesque vol.
Le plus bel ornement du Vélabre est l'arc on por* tique de Janus Quatre-Fronts , monument tout à la fois de paix et de guerre. Fortifié au moyen âge par les Frangtpàni , et couronné aujourd'hui de longues b^rjies pt de créneaux f p ruine , il est encore debout»
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I/ignobie aduUtidn des banquiers , toujoon et ptr«> tout les mêmes, en avait érigé tout auprès un autre de marbre blanc, en Thonneur de Septime-Sévère et de Garacalla, et ce second est en pied comme son voisin. Plus bas est le Grand-Ëgout monumental attribné à Tarquin, mais qui. a bien plutôt Tair d'une Création cyclopéenne, tant il ressemble, par sa structure et par sa solidité , aux murs pélasgiqnes des montagnes latines. Il débouche au Tibre sous le char* mant temple de Vesta.
Arrivé devant la vieille église de Saint-Georges , Brancador s'arrêta. Une ombre parut se mouvoir près de Im dans les ténèbres. C'était le comte de KaielT qui l'attendait, t Ce lieu-ci, lui dit le Romain quand la reconnaissance fut iaite, est célèbre dans nos annales. C'est à la porte même de cette église que le tribun Riensi afficha , il y a cinq siècles , le pro* gramme de la république romaine, ou, comme il disait, du Bon-Etat. Il tint sa première assemblée noo> tume là-baut sur l'Aventin. Mais , nous, allons à la nêtre ; il est déjà bien tard, t
Préoccupés l'un et l'autre de guerre et de révolution , les deux conspirateurs traversèrent en silence Tare du pacifique Janus. Gomme ils entraient, non loin , dans une petite maison obscure et délabrée , le comte de Kaleff saisit Brancador par le bras : • On nous épie , lui dit-il à voix basse. J'ai vu quelqu'un fuir do cêté de l'arc de Sévère. Je crois qne c'est une femme, t
Ils revinrent sur leurs pas et parcoururent les
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raines sombres et silencieuses ; mais, ne décoavrtnt rien , ils crurent s'être trompés et entrèrent dans la maison.
Ils ne. s'étaient pas trompés. Une femme les avait épiés ; cette femme était la comtesse Antonia. Convaincue que Brancador, malgré ses dénégations, était carbonaro , et qu'il la sacrifiait à quelque conciliabule politique, elle avait surmonté les terreurs de la nuit et de ces quartiers perdus , elle l'avait suivi de loin pour découvrir le lieu du complot , et tirer une éclatante vengeance de ces odieux conspirateurs qu'elle haïssait doublement et comme carbonari et comme rivaux. Sa jalousie passionnée ne connaissait .pas de sexe, et jurait indistinctement la ruine de tout ce qui se trouvait entre elle et son amant.
Arrivée au Vélabre , ses soupçons, déjà si forts , s'étaient changés en certitude. La solitude, l'obscurité du lieu , la reconnaissance mystérieuse de Brancador et du comte , l'apologie de Rienzi, chacune de leurs paroles avaient été pour elle autant d'éclairs dans cette nuit sinistre. Elle avait reconnu la maison , et , pleine d'une joie infernale , elle avait pris des ailes pour la vengeance. C'est en ce moment qu'elle avait été entrevue par M. de Kaleff ; mais les deux Conjurésn'avaient pas atteint l'arc de Janus , qu'elle avait regagné le Forum.
Enveloppée dans sa mante, elle volait plus qu'elle ne marchait sous les hauteurs du Gapitole et de la roche Tarpéienne. A voir cette jeune femme essouf- Bée courir ainsi seule et dans Tombre à travers les