LE VÉLABRE
nérable , il entra an milieu d*Dn''profond silence dans la mystérieuse enceinte. Arrivé au centre de la grotte il s* arrêta.
c Jurez au pied du trône , lui dit Anselme en ayant soin de déguiser sa voii sous une pompe appropriée à la circonstance , jurez de ne jamais révéler ce que vous aurez vu ou entendu dans cette enceinte, t
1^ comte s'agenouilla et prononça le serment d'une voix qui n'était pas sans émotion.
c C'est bien , reprit Anselme , soigneux toujours de ne pas se laisser reconnaître. R^evez-vous. Quel que soit [son rang social ou sa dignité , nul profane ne peut porter la parole dans nos saintes ventes avant d'avoir été préliminairement soumis aux épreuves carboniques : ors ces épreuves sont terribles ; consultez votre courage , consultez vos forces. — Persistez-vous?
. - — Je persiste.
— Puisqu'il en est ainsi , frères servants, apportez la croix oi!i le profane doit être crucifié , à l'exemple de notre bon cousin le Christ nazaréen , roi de Judée , grand architecte de l'univers. Et vous , continua-t-il en s'adressant au comte , préparez-vous à tout. On va vous mettre en croix ; et quand vous aurez , du haut du Calvaire , prononcé contre vous-même les imprécations des parjures , vous recevrez les stigmates mystérieux. Après quoi , vous serez entendu. Bons cousins servants , faites votre devoir. »
A ces mots, les trois servants s'emparent du Busse ;
iU retendent et le lient car la croix avec de fortes bandelettes ; la croix s'élève , et , les yeux toujours baçdés , le diplomate reste suspendu.
Tout à coup on frappe à la porte un grand coup, et une voix du dehors crie ces formidables paroles ; c Les loups sont dans la grotte; Tentrée est forcée^ fuyez! f
— Trahison ! trahison ! ■» s'écrièrent les carbonari ; et ils se précipitèrent tumultueusement antonr du trône. Un ressort partit ; le plancher s'enfonça sons eux , ils disparurent tous par enchantement. Le plancher se releva ensuite de lui-même comme il s'était abaissé.
Ce coup de théâtre fut suivi d'un autre. Assaillie à coups de crosse f la porte s'ouvrit avec fracas, et une nuée de sbires tomba dans la grotte. Ils la trouvèrent vide ; le crucifié planait sur le désert.
Oublié par les servants, qui avaient reçu du vénérable Tordre de le délier , mais dont l'épouvante avait troublé les esprits et précipité la fuite , M. de Kaleff n'avait rien vu , et il avait pris tout ce tumulte pour une feinte , pour une épreuve carbonique. Prêt -à tout y et patiemment étendu sur sa croix , il attendait sans sourciller le dénoûment de la comédie. Il était si bien persuadé que c'en était une , si loin de croire à une surprise , que les sbires , consternés de leur mécompte, eurent beau le décrucifier, le rudoyer, se venger sur lui en vrais sbires de leur mésaventure, il ne s'en obstina pas moins à voir en eux des compères , à les traiter de grands-maîtres , grands-élus.
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et de bons cousins. Il tronvatt bien l'éprenve quelque peu brutale et de mauvais goût ; mais telle était sa préoccupation , que le bandeau de ses yeux tomba longtemps avant le bandeau de son esprit.
Traîné devant le gouverneur de Rome , il commença alors seulement à soupçonner la vérité ; la présence des carabiniers , qui cernaient la maison , ne lui laissa plus de doute. Changeant tout d'un coup de rôle , il improvisa son pian de défense avec une rare audace.
Monseigneur attendait sa proie à la porte; une femme voilée était près de lui , attendant aussi la sienne. Elle était là pour marquer du doigt au passage la victime qu'il fallait épargner. Le reste était bon pour l'abattoir. Mais l'un et l'autre attendirent en vain. Le désappointement du prélat fut extrême , le bourreau cette fois n'eut point de tètes.
Ainsi le gouverneur de Rome et la fille de l'un des premiers princes romains avaient quitté tous les deux pour rien leur palais au milieu des ténèbres de la nuit. Foulant aux pieds tous les devoirs Se son sexe , Tuoe avait franchi seule et dans l'ombre les solitudes les plus redoutées de Rome ; compromettant sa dignité par sa présence, l'autre avait conduit lui'tû^me sa meute en laisse, et tout cela pour contempler au marécage de Romulus un Tartare en turban rouge et en tunique bleue.
A l'apparition de cette grotesque figure, ils se regardèrent avec embarras. Plus mobile , plus nerveuse, la comtesse succomba à la tentation , et par-
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tit d'an éclat de rire si convulsiff si eontcgietix, qu'il gagna les carabiniers, les sbires, le prélat loi-méme ; et le Vélabre retentit da rire inextingaible des dienx d'Homère.
M. de Kaleff, lai, ne riait pas. La voe de la femme voilée lui avait rappelé tout à coop la femme des mines , et ce rapprochement l'inquiétait II ne s*en avança pas moins vers le gouverneur de Rome avec un front d'airain :
t Monseigneur, lui dit -il avec un incroyable aplomb, je vous doit la vie. Les carbonari avaient juré ma mort. Ces misérables cherchaient depuis longtemps à frapper de terreur les honnêtes gens par un grand forfait. J'ai l'honneur d'appartenir à on monarque qu'ils abhorrent parce qu'ils le craignent ; mon dévouement au trône et à Tante! est sans bornes ; le sort ne pouvait tomber sur une victime plus méritoire ; il tomba sur moi : attiré dans un piège , j'allais être déchiré par ces forcenés et mis en pièces , quand vos gens sont entrés. Ils peuvent diro en quel état ils m'ont trouvé. Ce que je regrette seulement, c'est qu'arrivés asses têt pour me sauver, ils soient arrivés trop tard pour me venger. » Il dé« dina dn reste toute information, sons prétexti^ qu'ayant les yeux bandés , il n'avait rien vu ; et cela était vrai ; car, excepté Brancador, qu'il eAt d'ailleurs en vain dénoncé puisqu'il était sauvé d'avance, il ne savait pas le nom d'un seul carbonaro , il n'avait pas même reconnu Anselme à la voix. Et pois une dénoncifition FeOt embarnissé, Te^t trahi Id|-
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même. Il était plus prudent de se taire , il se tut.
Cette histoire était assez louche. Il Tétaya d'un argument plus clair, en rappelant qu il était étranger, qu'il appartenait à un monarque tout-puissant, qui a la main étendue sur ses sujets, et qui saurait bien, dit-il en terminant d'une voix moitié humble, moitié menaçante , faire respecter leur personne et venger an besoin leurs injures.
Aussi timide au dehors que violent chez lui , le Vatican s*huroilie et tremble aujourd'hui devant ces puissances mondaines qui tremblaient jadis et s'humiliaient devant lui. L!argnment du comte était invincible. Nourri de la politique papale , .le gouverneur de Rome s'y conforma. Il était trop avant dans les secrets du Saint-Siège pour le jeter à propos d'un homme dans une querelle de cour. Prélat et chef de la police romaine , il n'était pas dupe du Moscovite ; mais il respecta en lui le sujet du czar ; il feignit une foi qu'il n'avait pas , il déplora son aventure , et le fît reconduire à son hàtel par une escorte d'honneur.
La comtesse avait bien reconnu le comte ; mais elle l'eût en vain dénoncé, le prélat eût pris luimême la défense du coupable , et il eût convaincu d*erreur l'accusatrice. Toutefois la jalouse Romaine ne descendit pas jusqu'à une seconde délation ; son silence sauva M. de Kaleff et le gouverneur d*un embarras réciproque. Elle se repentit même de ce qu elle avait fait. Quand la fièvre eut cédé la place à la réflexion , l'exaltation de la colère et de la vengeance au calme , au sang-froid , elle rougit du rôle
ignoble qa'elle venait de joner, et bénit son éloile de n'avoir rendu que burlesque un drame qui devait être sancjlant. Elle y songeait un peu tard. Eitrécne en tout , ainsi que le sont les femmes y elle se livra an remords comme elle s'était livrée à la jalousie , et rentra chez elle au désespoir.
La maison du Vélabre fut fouillée de fond en comble, et l'on finit par découvrir le secret du plan» eher mouvant. 11 cachait une issue soutcrrune par où les carbonari s'étaient tous évadés.
L'avis mystérieux auquel ils avaient dû leur salut était parti d'un sbire initié ; car l'ordre a des adeptes jusque dans le sein de la police chargée de Faoéan* tir, et les carbonari d'Italie pourraient dire aux princes ce que les chrétiens des premiers siècles disaient aux empereurs : k Vous voulez nous détruire, « et nous penplons vos cités, nous labourons vos t campagnes , nous commandons vos armées , nous I siégeons dans vos conseils î t
t Si c'était elle ! murmurait entre ses dents Brancador, tout en fuyant au travers le Forum. Malédic^ tion ! Je me vengerai, t Préoccupé de cette idée , il %e donna à peine le temps d'aller chez lui pont changer de costume , et il vola chez Antonia.
Elle rentrait comme il y arrivait.
c Vous dehors à cette heure ! lui dit-il en dissi^ tnulant ses soupçons sous un aii* de surprise. Seule ! à pied! Quel mystère! Mon Dieu! que vous êtes pâle ! comme vous tremblet ! Mais d'où venez-voas donc , ma chère ?
LE VKLAttElî. iOl
— Je viens.... lialbutia la comlesse déconcertée; je.... viens.... • Mais elle ne sut rien trouver, rien ajouter, elle resta court.
« Vous venez, madame , de faire une action abominable, s'écria Brancador, ne se pouvant contenir plus longtemps. Je vous avais promis de revenir^ moi , et je tiens parole. Je reviens me venger. Vous n'êtes qu'une infâme délatrice , et je vous méprise. Oui , c'est du mépris , ce n'est pas de la baine. La haine est trop noble pour vous. Et vous m'osies pai> 1er de mon nom , de la souillure dont je le tadie 1 Vous respectes bien le vôtre , vous I 11 vous sied vraiment de parler de souillure et d'insulter des gens de cœur dont le moindre vaut mieux que vous ! An moins aurait-il dû vous suffire de les outrager, de les calomnier, sans les livrer encore an bourreau. Mais non, ce wmt des tètes qu'il vous faut , c'est dn sang. Ah ! si tout le vôtre pouvait racheter une seule goutte de celui que vous vouliea répandre , il aurait déjà coulé k mes pieds sous la lame de mon épée. Mais l'épée est pour vous une trop belle mort ; vous n'en êtes pas digne. »
La saisissant par les deux bras , il la jeta avec violence sur une ottomane , où elle alla tomber rudement sans se plaindre ; elle y resta silencieuse, interdite.
t En vérité , madame , continua<4-il en passant de l'eraporiement à l'ironie , je vous félicite , vous avez des vertus merveilleuses et des talents dignes d'envie. Personne mieux que vous ne s'entend à espion-
* iHi HOMB SOUTEBRAlNË.
ner les gens , et tous faites le sbire en perfection. Qa*est-ce <|ne la police vous donne pour cela ? /liiez, rougissez de dégrader à ce point votre sexe et votre rang. Mais , ajouta-t-ii en attacliant sur elle nn œil sombre et farienx , comment n'ai-je donc pas lu du premier regard son âme dans ses traits? J'étais aveugle. C'est l'enfer et non l'amour qui reluit dvis ses yeux ; son sourire est faux. J'étais fou d'aimer une pareille créature. Cette femme est affreuse ; son visage est aussi difforme que son âme, elle est vieille et laide. «
Jusque là muette et patiente, la comtesse à ces mots éclata.
c De quel droit , monsieur , s'écria-t-elle en se levant d'un air menaçant , de quel droit venez*vous m'outrager chez moi ? Oubliez-vous que je suis Romaine? Vous êtes vraiment Romain, Vbus! Et il faut vraiment un grand cœur pour se glisser k minuit , comme un larron , dans la chambre d'une femme, pour l'insulter, pour la battre ! Allez, voua n'êtes qu'un lâche.
— N'ajoutez pas un mot , interrompit Brancador dans un état convulsif ; pas un seul mot de plus , répéta-t-il^n la rejetant durement sur lottomane , ou je vous brise comme un roseau* Il ne tient à rien que je ne meurtrisse ces lèvres menteuses , ce front qui ne sait plus rougir* '
— Eh bien ! oui , s'écria Antonia en bondissant comme une lionne, meurtris c'es lèvres que les tiennes ont tant de fois cherchées dans le silence des