‹ Rome souterraineChapitre 49 sur 113 · SAINTE-MARIE. MAJEURE · texte numérisé non relu

SAINTE-MARIE. MAJEURE

de branche en branche, et entra tout estonfflée dans la miraculeuse église de Saint-Libère.

Tempérés par les rideanx de soie et par les vitraux, les torrents de clarté descendas du soleil s épanchaient doux et voilés sur le marbre des autels et des tombes ; le demi-jour mystérieux et paisible de la nef reposait la vue des éblouissantes splendeurs du ciel C'était comme une oasis an milieu du Sahara, tin vent parfumé circulait de chapelle en chapelle ; je ne sais quoi de voluptueux , de suave , enivrait rame, ramollissait, Félevalt par les sens à une piété presque chamelle.

Sainte-Marie-Majeure est moins en effet un sanc* tnaiire empreint d'ane pensée de douleur et d'éter* nlté qu*nn salon paré pour une fête mondaine. C'est Féglise la plus riante de Rome. Nulle part le cathoilciame n*a plus que là dépouillé ses rigueurs , son austérité ; nulle part Tenfer n'est moins formidable. L*hôte d'une maison si gaie ne saurait être un Dieu sombre et jaloux. Comment, sous ces lambris d'or et de pierreries , au milieu d'un peuple de statues , de tableaux plefais les uns et les antres de grâce et de majesté ,'tomment ne se plairait-il qu'aux privations de l'homme , à ses larmes ? comment ne réverait'*il que supplices, vengeance et damnation?

Loysa donc — c'était elle ^ — Loysa seule dans la basilique glissait d'un pas ému sur les saints pavés , et sa mantiMe noire voltigeait sur le marbre blanc des c^olonnes. Arrivée devant la somptueuse chapelle de la Madone , elle s'arrêta pour la première fois et

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tomba à genoux au pied de l'autel. Rome n'en a pas de plus riche. Soutenue par quatre anges et encadrée de quatre colonnes de jaspe oriental à piédestaux d'agate , à chapiteaux de bronze et d'or , la miraculeuse image de la reine du temple, toute rayonnante de pierres précieuses , brille sur un champ de lapis comme une étoile sur l'azur du ciel. Un bas-relief de bronze et d'or, comme les chapiteaux, couronne l'autel ; l'idéal pinceau du Guide a donné la vie aux murailles.

Autel , idole , peintures , tout ici est païen. On dirait un sacellum mythologique , et l'on prendrait la chivste Vierge entourée de ses anges pour Vénus au sein des amours. Aussi bien la ville papale, si païenne en tant de choses , n'a-t-elle rien de plus païen qae Sainte-Marie-Majeure. Le maitre-autel est une urne païenne ; les marbres , les granits , jusqu'aux porphyres où repose le berceau du Rédempteur, sont païens ; et cette colonnade aérienne , dont la grâce svelte et la blancheur donnent au sanctuaire son air de fête , elle est tout entière païenne.

Consacrée à la mère de douleur, à la mère du Gruciûé , elle l'était jadis à la divinité def^^uères ; et demeurée maîtresse du champ de bataille , la basilique chrétienne n'a détrôné qu'à demi le temple païen des Ësquilies. Ainsi, là, comme en tant de lieux d'Italie , les noms seuls ont changé. Agenouillées sur la même montagne, au pied des mêmes colonnes, les femmes romaines brûlent aujourd'hui sur l'autel de la jeune épouse de Bethléem le même en-

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cens qu'elles brûlaient , couronnées de dlctame , sur Tauteî de Lucine.

Inquiète et l'ceil distrait par l'attente, Loysa voilée était seule encore dans la vaste église. Elle en respirait à genoux la déUcieose fraicheur , elle en écoutait le silence , comne pour y surprendre un bruit 'de pas, un soupir, et son eçil furtif interrogeait la solitude.

, Tendre et recueillie, mais l'âme ouverte à l'amour terrestre plus qu'à l'amour divin , elle croyait prier la Madone , n'adorer qu'elle , ne bénir qu'elle ; et l!image chérie qui habitait son cœur était seule à fantel ^elle se dressait brillante entre elle et la divi*^ nité ; elle peuplait à elle seule le désert sacré de la basilique. ,

Las enin d'errer, ses grands yeux noirs se fermè«> rent, sa tête gracieuse se pencha sur son sein, et ses mains se joignirent sur sa poitrine dans les élans d'une dévotion passionnée. Abîmée dans une pensée céleste et mondaine, confondant dans un même amour Dieu et son amant , la jeune Romaine était comme suspendue entre la terre et le ciel ; elle resta longtemps plongée dans une extase brftlante et silencieuse.

t Vierge adorée, murmura à son oreille une voix basse , levez les yeux sur votre adorateur. »

Réveillée en sursaut , Lofsa tressaillit en voyant un pèlerin agenouillé tout près d'elle au pied de l'autel. En vain son chapeau à larges ailes lui couvrait-il la moitié du visage ; en vain sa longue robe charné*^ 1. so

SOO ROME SOUTERRAINE.

de coquilles et d'agnas lui descendait-elle jusqu'aux pieds , un cri étouffé dit A Anselme qu'il était reconnu.

Conviée par lui , le matin même, à ce rendei-voos clandestin , Loysa n'avait pas le root de l'énigme , et cherchait daus ses yeux la ca^ise d'une si étrange métamorphose. Telle était la retraite profonde où elle vivait , et le palais Madame est d'ailleurs si mystérieux y qu'elle ignorait la surprise du Vélabre et les dangers d'Anselme. Son travestissement TeiTraya.

I Quel est donc ce mystère ? demanda-t-elle fl'une voix alarmée. Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier? Pourquoi me faites-vous. venir ici aujourd'hui ? Pourquoi ce déguisement? Si tout ceci n'est qu'un jeu , qu'une comédie pour m'éprouver, je ne vous en félicite pas , car elle est bien cruelle ; elle n'est pas de vous.

— Ce n'est point un jeu , je vous assure, répondit Anselme en alTectant nnc tranquillité qui n'était pas dans son cœur ; ce n'est point une comédie ; je trouve, comme vous, ma chère enfant, qu'elle serait de bien mauvais goût, et je vous assure que je ne m'en permettrais jamais de pareille. Le fait est qu'on dit avoir surpris cette nuit je ne sais quel rassemblement suspect ; je crains quelque dénonciation , et si fausse qu'elle puisse être , je n'en suis pas moins forcé à quelques précautions.

1 Quand je disais que votre Marius vous porterait malheur ! Je ne vous demande pas si vous êtes carbonaro , vous ifie le diriez vous-même que je n'en

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croinus pas on mot ; mais il est bien évident qu'il Test , lui , et que c'est votre amitié pour ce Trastévérin qui vous compromet , qui nous perd. Je le déteste. *

Anselme ne répliqua point. Cette erreur, qui n'en était pas tout à fait une, le dispensait de toute explication , et il la caressa plus qu'il ne la combattit ; c'était une pâture à l'ardente imagination de la jeune Glle ; ne lui en pouvant donner d'autre , il lui laissa celle-là.

Mais passant de la colère à l'inquiétude,* elle quitta bientôt Marins pour son amant. « Hélas ! ditelle d'une voix triste , voilà mes pressentiments qui se JBstiûent , les mauvais jours qui viennent ! Notre bonheur aura lassé \e ciel ; il était trop grand. Et mon père qui va arriver furieux de Ravenne ! il doit avoir reçu ma lettre hier , et , je le connais , il n'y répondra même pas, il partira sur-le-champ pour Rome. Mon Dieu ! mon Dieu ! tous les^dangers nous menacent à la fois. Est-il donc écrit qu'un malheur ne vient jamais seul ? Mais mon amour croit avec le péril et doue mon âme d'une énergie surhumaine. Je ne sais, mais je ne. me suis jamais senti tant de force ; je suis capable de faire tête à tous les orages; j'y suis résolue; le parloir de Sainte-Catherine est là qui m'inspire. Si pour n'être pas religieuse j'osais mourir ! que n'oserai-je pas , ô mon Anselme , pour être à toi ? *

Ces douces paroles faisaient diversion aux alarmes du conspirateur. Entré dans le temple, sombre, agité, il sentait son âme apaisée , attendrie , consolée ; il

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8*abftiidoûna sans retour aa charme cl*nn dévouement si naïf, si jeune ; et , portant dans leur cœur le vrai IHeUy les amants restèrent agenouillés longtemps ensemble au pied des idoles.

On convint de se revoir sons le même autel , à la même heure de solitude et de silence , car ni Tun ni Fautre n'avaient été troublés , et le faux pèlerin avait pu sans contrainte adorer sa madone et la presser roiHe fois sur son cœur. Le temple avait été fidèle et discret.

Un bruit de pas les rappela tout à coup à la prudence : c'était dame Véronique qui venait droit à eux.

I Ha tante me cherche , dit tout bas Loysa en reprenant l'attitude de la prière ; beau pèlerin reprends ton bourdon, t

Retranché dans son rôle, Anselme s'enveloppa des plis de sa robe , de manière à n'être pas reconnu.

c Aféchante petite espiègle, dit la bonne tante tout éperdue, peut-on me faire des peurs paretileal Et moi qui la croyais bien tranquillement endormie I J'entre dans s» chambre pour la réveiller ; plus de Loysa ! Madone ! quelle peur !

— Mais, ma tante, vous deviei bien penser que j'étais venue aux vêpres.

— Aux vêpres ! à dix-huit heures ! et seule en* core ! Doux Jésus ! si ton père le savait , que deviendrais-je ?

— J'étais triste, je ne pouvais dormir, et j'étais sûre de trouver de la joie et du bonheur dans ma chère église ; Voilà pourquoi j'y sois venue.

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— Venite ad templa , ronnnorA le faux pèlerin ; paaf cùrdii et amar suntm tempHi.

— Ce pèlerin m tenait bien prêt de toi, dit à voix basie la Véronique en jetant sar Anselme on regard défiant N avais-tu pas peur! ,

— Peur! de quoi? Il ne pensait , je vous assure, qn à sa Madone. 11 ne parlait qu'à elle , il ne voyait, il ne priait qu elle , et pour celui-là , je vous réponds qn il n'aime quelle au monde.

-— Cor meum esttuum , d virgo mea ! continua le pèlerin.

— Que lui dit-il donc, ma tante, vous qui savei le latin des oraisons ?

— Il dit à la sainte Vierge en latin ce qu'Anselme te dit , à toi , tous les jours en italien.

-^ A propos , ma tante , il n'est pas venu hier ; si c'était lui?

^ Folle I f

Le silence de la basilique fut en ce moment^rompu par la cloche qui sonnait les vêpres ; et comme dame Véronique se mettait à genoux , Loysa sentit une main furtive presser la sienne. C'était le pèlerin qui se relevait

c A demain! murmura-t-elle

— A demain ! i — répondit-il , et il s'achemina lentement vers la porte.

Il jeta les yeux en passant sur le mausolée de Sixte-Quint, le plus grand des six papes qui dorment sous les voûtes sacrées de Sainte-Marie-Majeure ; et cette vue le reporta tout d'un coup au cardinal de

SIO BOHB BOVTEBBAIMB.

Péfnlie , qnî tant de fois s'était venn reeoeilUr ao pied de ce martyre inanimé. Do mont Mario et de la cellule de Saint-François , sa pensée le ramena au Vélalire , à ses amis dispersés , captifs , à tons ses projets suspendus, anx dangers qui Fenvironnaient , aok serments qu'il avait faits et qu'il ne pouvait tenir. Un instant apaisé par l'amour, son cœur fut pris d'une mélancolie profonde ; et peu s'en fallut qu'il ne désespérât de l'Italie et de la liberté.

Gomme il sortait du temple, les dévots commençaient à Y entrer ; mais grâce à son déguisement , il ne fut remarqué de personne. Il se jeta dans les quartiers dépeuplés de l'Esquilin et du mont Gélien, et regagna par ces solitudes classiques , non sa rue des Hibernais , — il ne se sentait pas assez pur aux yeux du palais Madame pour rentrer ches lui , — mais une retraite plus sûre qu'il s'était dès longtemps ménagée sur les pentes désertes de l'Aventin.

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