‹ Rome souterraineChapitre 50 sur 113 · XX. — LE BUCHER · texte numérisé non relu

XX. — LE BUCHER

Pendant ce temps Brancador galopait vers Asture. Fidèle aux instructions d'Anselme , il s'était , dès sa sortie de Rome , jeté en rase campagne , et n'avait traversé ni ville ni village.

Laissant à gauche la voie d'Albane , à droite -la voie d* Ardëe , et lancé dans le désert à travers les larges ondulations de la Campagne romaine, il avait franchi comme un trait le champ de bataille de Bélisaire et de Vitigès , tous deux soldats de fortune ,

LE BUCBER. SU

dont l'un mounit roî , l'antre mendiant. Il avait gagné presque d*nne haleine les bases du moDt Albane , tout peuplé jadis de villas patriciennes. Foulant aux pieds les ruines oa plutôt la poussière de Politore et de Gorioles , il ne s était reposé , lui et son cheval blanc d'écume, qu'au bord du Gonca, dans l'immense fief de Champ-Mort.

Forcé au repos par la fatigue et par l'ardeur du soleil , il n'avait atteint le bord de la mer qu'à la nuit tombante, laissant derrière lui, sur la côte, Neptune et Porto d'Anso. Hérissée de ruines qui se prolongent jusque sous l'Océan , et qu'on prendrait pour le palais mystérieux de quelque fée des eaax , la grève , inégale d'abord et ralxiteuse , s'aplanit aux approches d'Asture , et devient sablonneuse et mou« vante.

Épuisé de lassitude , le cheval de Brancador enfon« çait dans l'arène humide , et la tour fuyait devant lui. Partagé entre Rome , où sa maîtresse l'attendait, et la tour d'exil et d'expiation , l'amant d'Antonia se livrait au pas lent de sa monture et au charme paisible d'une nuit d'été. Les étoiles brillaient sur sa tète ; la vague gazouillait à ses pieds. Enfin le donjon fatal surgit devant lui comme un fantôme ; sa masse opaque faisait une tache noire sur les champs scintillants du ciel.

Rappelé par cette vue subite au but de son voyage , Brancador pressa le pas, mais le qui vive d'une sentinelle et le bruit d'un fusil qu'on armait l'arrêtèrent tout court. Il demanda le sergent ; la sentinelle

ait ROME SOUTERBAINE.

poassa un cri anqael répondit on autre ori parti àe derrière la tour ; un ioetant après Oddo parut.

Brancador mit pied à terre et lui tendit la main ; un signe carbonique commença la reconnaissance , la lettre d'Anselme l'acheva.

]/ identité bien constatée, le nouveau ifenu fut conduit par le sergent, non pas dans sa tour, mais à Temboucbure du Conca. Un spectacle de deuil l'y attendait Ntt-téte et silencieux , tous les bannis d'As-' ' ture , moins un , étaient rangés encercle sur la grève, autour d'un bûcher funéraire; et le seul qui manquât au rendez-vous des vivants était couché mort sur le bûcher.

> I4' arrivée de Brancador ne troubla point la cérémonie. Il n'était connu de personne ; mais un mot du sergent lui servit d'introduction : ouvrant pour loi ses rangs , la muette assemblée le convia du regard et du geste à la fête nocturne.

L'ordre rétabli , Conradin , tout en pleurs et une torche à^ la main , s'avança au milieu du cerele , et , détournant sa tête blonde , il mit le feu au bûcher. . Son innocence et sa jeunesse l'avaient désigné pour ce ministère triste et touchant. A l'instant où brilla la flamme , plus d'une larme coula dans l'ombre , et l'attendrissement général allait déborder peut-être en un sanglot contagieux, lorsque Asso, l'énergique Azzo , entonna d'une voix émue , mais ferme , une hymne d'espérance et de consolation. L'orage des pleurs fut conjuré ; le De profundis républicain fortifia les cœurs, sécha les larmes, étouffa les sanglots,

LK BUCHSR. SIS

entraioant tontei les voix, toutes les âmes , dans on chcBor angoste et mélodieux.

La flamme aromatique et blanche des pins avait gagné rapidement les chênes, les myrtes, les oliviers ; et le bûcher , autel de la mort , ne fut bientôt qu'une masse de. feu. Tantôt la flamme montait an fliel en spirale ardente, tantôt elle s'épanouissait en gerbes d'étincelles et retombait an sein des flots noirs comme une pluie d'étoiles. La mer était rouge, les cieux étaient rouges , et le feu rougissait le front pâle des conjurés. Gomme les Templiers au pied du bûcher, du grand-maitre , ils étaient là tous immobiles , couvrant de leur chant religieux et à la fois guerrier la voix pétillante de l'incendie ; le chœur mâle et profond -allait mourir dans l'Océan , et les forêts du disert étaient silencieuses.

Sillonnée de longs reflets sanglants, la tour obscure et massive était sans voix comme la nature. Debout sur les créneaux comme une ombre, et contemplant la plage embrasée, une figure blanche assistait d'en haut à la fête des morts. C'était Isolina. Mais l'cail ardent de la fille des Maremmes cherchait en vain dans La nuit la tête blonde de Gonradin ; le jeune enfant des Alpes n'avait ce soir pour l'amour ni regards ni peosées; son coeur était tout À la douleur.

Cependant le bûcher fumait et ne brûlait plus , autel et victime étaient consumés; les cieux, les mers , les grèves^, s'étaient replongés dans les ténèbres. Le sacrifice accompli, les bannis se turent, et Tipaldo le Vénitien recueillit en pleurant et renferma

su ROME SOUTERRAINE.

dans nne orne antiqoe , exbamée sur ces plages , la cendre encore chaude de Grimaldi ; car c'était lui , c'était le fier Génois qui était le roi de la fête , roi silencieux , qui avait pour dais la voûte étoilée des nuits, le bûcher pour trûae, et pour royaume Téternité.

Tué loilenient par la fièvre du mauvais air, il avait en vain lutté contre le poison ; rougissant d'une si ignoble mort , il s'était en vain fait une cuirasse de son courage , de sa foi ; fanée dans sa fraîcheur , éteinte dans son éclat , sa noble tête avait fléchi ; elle s'était courbée pour ne plus se relever.

C'était une âme forte et bien trempée. Abreuvé dès l'enfance À la source des vertus civiques , il en gardait dans son cœur le saint dépût en attendant une patrie libre où il pût les pratiquer. Patricien , il s'était rangé sous les drapeaux du. peuple , et ce qu'il voulait , quoique Génois , ce n'était pas une république de Gênes , c'était une république italienne. Vendue au roi sarde comme un troupeau , la patrie des Adomes et des Frégoses n'avait pas de citoyen plus indigné , plus dévoué. Un jour que le roi dans toute ^ sa pompe parcourait en souverain ce port majestueux, veuf des galères de la république , l'altier Génois passa près du monarque la tête haute et couverte. « Monsieur, lui cria le gouverneur en lui renver> f sant sçn chapeau de la main, vous ne reconnaissez « donc pas sa majesté ? « Grimaldi ne leva pas même les ]feux sur l'insolent, t Ramasse ce chapeau , dit« • il froidement à son laquais , et va le jeter dans la

LE BOGHE». ftift

f mer, il a été touillé par la main d*0D eiolave. t Ce root hardi émut le peuple ; il fit pâlir les courtisans ; et s'ils n eussent pressé le pas , la foule allait peut* être venger sur eux une si basse injure.

Toujours inquiet, toujours soupçonneux^ le prince .ayant peu après exigé de la noblesse génoise sn nouveau serment de fidélité , Grimaldi Tavait refusé et s'était condamné lui-même à Texil. Retiré d'abord en Corse, il avait été le premier au rendez-vous d'Asture ; le premier aussi il laissait son rang vide , et le bataillon sacré pleurait en lui l'un de ses combattants les plus intrépides.

Hélas ! ces jeunes martyrs qui le pleuraient sous l'échafaud auraient pu dire tous à son ombre, comme les gladiateurs à César : Morituri ti salutant ! Ne combattaient-ils pas Ions dans la même arène sanglante? N'étaient-ils pas tous dévoués à une fin précoce? Le sépulcre était ouvert, la première flèche avait porté, et le carquob de la mort n'était pas vide ni le sépulcre satisfait. Heoreux le Génois qui mourait à l'aurore de ses espérances , et qui ne survivait pas à sa foi !

Les obsèques terminées , les dix bannis , et avec eux Brancador et le sergent , regagnèrent lentement la tour; nn signal y i^ppela les deux soldats carbonari qui gardaient, l'un la plage de Neptune, l'autre celle de Paola , et le fidèle Nicolo , qui protégeait du côté des bois les funérailles clandestines , rentra le dernier dans la citadelle ; les verrous massifs se tirèrent sur lui ; théâtre de la solennité funèbre , la

tl6 ROME lOUTEBltAINE.

grève fut rcadoe au silenee, & la solitude, à la nuit. L'urne vénérée du patricien génoii , mort si loin du palais de ses pères , fut suspendue aux noires murailles du donjon des Maremmes , en attendant le Panthéon qni réunira dans un même caveaiT, sar un même autel , dans un même culte , tous les martyrs italiens

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