ASTURE. 2S
— Oui, dit le Toscan, pour qu'ils aillent le publier partout, et éveiller partout les soupçons !
— En effets dit le sergent , je n'ai pas l'habitude de fermer ma tour aux voyageurs,, et on le sait bien. S'ils vont raconter à Neptune mon inhospitalité, cela fera causer et peut nous compromettre.
— Mais, dit Azzo, le danger d'être vus ou entendus par eux, s'ils passent ici la nuit, est si grand, qu'il faut à tout prix l'éviter. Au reste, sergent Oddo , vous commandez ici , c'est à vous à prononcer : nous nous rangerons à votre avis.
— Ma foi , reprit le sergent , de deux maux il faut choisir le moindre. Le soleil est couché, je m'en vais leur dire que passé cette heure on n'entre plus dans une tour de garde. Gnla du moins aura une apparence de discipline militaire, et nous mettra à couvert.
— Si ce n'est pas le meilleur parti, dit Azzo, c'est le plus sûr. «
Oddo descendit à la porte de sa tour , et il expliqua aux deux Allemands , le plus poliment possible, pourquoi il ne lui était pas permis de la leur ouvrir, c Du reste , ajouta-il pour les consoler, la soirée est belle , la plage sans danger , et vous n'êtes qu'à six milles de Neptune. Vous trouverez là un meilleur gîte qu'ici , oà je n'aurais à vous offrir qu'un lit de camp et du pain sec. «
Gela dit, il leur souhaita bon voyage , verrouilla la porte , et remonta dans la salle commune.
c Mais que diable font-ils donc là? s'écria tout à
coup SepUme eo mooti«nt à travers l'étroite fanétre les deux voyageurs 4 genoux et tête oue au pied de U tour. Les voilà maiotenant qui chautopt; écoutons. I
On fit silence et Von prêta Toreille ponr inrprea* dre les paroles ; comme elles étaient en langue aile* mande, et que, Cavalcabo excepté, personne ne savait cette langue , personne ne les oomprit Mais h musique était piélaocolique et grave ; elle parla an c(eur de tous, car la musique est la langue nniver«selle. Les accords lents et plaintifs faisaient vibrer on cadence les échos de la tour massive , et allaient mourir au loin dans la haute mer comme un soupir mélodieux. Il y avait je oe sais quelle solennité poé« tique dans cette sqène du soir, dans ces deux étran« gers agenouillés sur la plage déserte, dans cette for^ fercsse du Midi répétant ces voix du Nord , dans le inystèce qui la rendait inhospitalière au voyageur.
Quand les Allemands se furent tû, Gavalcaho ex* pliqua leur chant aux Italiens. C'était un hymne national en Tbonncur du dernier des Souabes , de ce jeune et beau Gopradin , qui , battu aux champs palatins par Charles d'Anjou , et réfugié dans ce même cbiteau d'Asture, fut livré à l'usurpateur par le châtelain Frangipani , et porta sa noble tête sur l'échafaud.
K Ils pourraient bien être carbonari , s'écria ^eptime ; ils ont attaqué le pape* Il serait fraternel de s'en assurer,
^ Cela peui être , répondit Asxo; mais l'initia-
ASTURË. U
tivn d'oofireconnaUsAiioe serwt trop périlleuse. Mieux veut s'eo tenir au parti pris par le «âge Oddo , et laisser les veyi^eiirs poursuivre leur route vers Neptune.
— D'ailleurs, dit le sergent, du pas qu ik y vont, iU y seront bientôt rendus, i
Pmsés par la nuit , les Allemands naarehaient en eiTet à grands pas sur la grève solitaire < en les vit qoelque temps encore se mouvoir à rhorison comme deux fantômes, puis ils se perdirent dans les brumes du soir.
Un instant distraits par les Allemands du retard d'Anselme , les Italiens de la tour s'entretenaient de l'bistoire de Conradin , l'épisode le plus touchant et le plus tragique du moyen âge. Un seul ne parlait pas : appuyé à la fenêtre qui donne sur la mer , il semblait abîmé dans une contemplation profonde. C'était un jeune peintre de Parme, beau comme Raphaël , artiste comme lui , et qui eût en d'autres temps ressuscité la grande école lombarde. Mais, jeté par son 4me ardente et libre dans la voie sanglante des conspirations, il consumait dans ces luttes sourdes et ténébreuses toute une vie de poésie et d'en* thousiasme.
• Te voilà bien silencieux , Remo , lui dit Côme en s'apprQcbaql de lui ; à quoi penses-^tu donc?
.^ Je pense , répondit le Parmesan en frappant du pied les noires murailles , que cette tour est funeste et marquée d'un sceau de malédiction. C'est ici (I4jà qu6i bien des siècles avant Conradin i s'em^
liarqoa Gicéroo , pour aller tomber à Formies sous le poignard des triumvirs. Je pense aussi , continuat-il d'une voix sombre, à ceux d*entre nous qui, comme eux, ne sortiront d'ici que pour monter à Téchafaud. ^ GAme pâlit
K Au moins, dit Gavalcabo, ce ne sera pas, comme le Souabe , par la faute du châtelain ; car certes , ajouta-t-il en frappant amicalement sur Tépaule du sergent, voilà bien le plus fidèle carbonaro d'Italie.
-^ Et je m'en vante , messieurs , dit Oddo en re* levant fièrement la tête. Si pour cela il faut mourir, ce n'est pas le bourreau qui me fera baisser les yeux. »
En ce moment entra dans la salle commune un nouveau venu. G' était un jeune homme , un adolescent, presque un enfant. Il était né à Arona, au bord du lac Majeur. On l'avait baptisé dans la tour Gonradin , parce qu'il était touchant et beau comme le dernier Souabe , qu'il avait comme lui seize ans , et comme lui les yeux bleus et de longs cheveux blonds. On eût dit , en effet , plutôt un Souabe qu'un Italien. A voir cette tête blonde et féminine, ces yeux bleus et doux au milieu de ces yeux noirs et ardents, de ces fronts mâles et bruns, on se demandait ce qui avait pu jeter un être si frêle parmi ces hommes énergiques, et quelle communauté poiftrait exister entre eux. Tels sont les jeux bizarres et pourtant poétiques des révolutions : elles remuent, déplacent, confondent tout. Artistes puissants , elles se plaisent aux contrastes : faiblesse et force , ignorance et sa-
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voir , opulence et pauvreté , elles jettent tout pèlemêle dans la même arène. Dans les poèmes piquants et terribles qu'elles composent , elles brisent tous les liens secondaires et de convention pour serrer plus étroitement les seuls qui soient immuables, étemels : la douleur et la foi. Car il f avait de la foi, une foi brûlante, sous ces formes gracieuses, fragiles , et la douleur avait brisé cette Ame créée pour Famour et la paix.
Compromis dans une sanglante sédition de l'Université de Turin , où son frère unique avait été massacré avec beaucoup d'autres sur les marches même de Tautel, Conradin avait juré de le venger, et il avait révélé en cette occasion la force de son âme. Un soir qu'il suivait pas à pas , sous les arcades de la me du Pê , le gouverneur de la ville , homme féroce qui avait ordonné le carnage, son air parut suspect ; on l'arrêta , et Ton trouva nu poignard caché dans ses habits. « C'était pour lui, dit sans s'émouvoir l'héroïque enfant, montrant du doigt le gouverneur ; il a fait égorger mon frère, et le sang veut du sang. »
Il appartenait à une famille réprouvée, dont le chef avait péri sur Féchafaud pour la liberté de FItalie. Conduit dans une forteresse et traité avec la dernière rigueur, il fut, malgré sa grande jeunesse et les supplications de sa mère , banni à jamais de sa patrie. Un raffinement de barbarie avait refusé à cette mère en larmes jusqu'à la triste consolation de suivre en exil son dernier fils : on la gardait comme un otage
iS ROMK SOUTERRAINE.
de sa conduito à l'étninger. Surveillée par rtoqnlti" tien sarde , niipée par d'ignobles eoniiscatiens , eette feiDine , jeune encore, veuve et mère abandonnéQ , pleurait dans sa retraite d'ilpoua la mort tragique d'un époux, d'un premier-né, et la proscription pré* coce de son Benjamin. Elle pouvait dire, hélas! comme Rftchel : Je ne veux pas être consolée, parée qu'ils ne sont plus.
Entré dans la vie sous de si cruels auspices , le cQBor du jeune homme se partageait entre sa mère et l'Italie. Sa vie n'avait qu'un but, venger son père et son frère ou mourir comme eux ; et si son âme s'envolait souvent vers sa mère, aux doux rivages d'Arona, exaltée par le malheur et la persécution, elle le précipitait dans tous les partis extrêmes et violents. Mais une |i ardente épée usait un fourreau si frêle ; sa pâleur le rendait encore plus touchant.
Ainsi ce nom de Gonradin, qu'il ne devait qu'à une ressemblance d'âge et de beauté , lui convenait sous tous les rapports : jamais destinée privée et destinée rojfale ne se ressemblèrent davantage. Le jeune enfant des Alpes n'avait-il pas, lui aussi, un héritage à revendiquer, une injure à laver, une mère qui le pleurait? Tout donc rapprochait les deux Gonradin, et la présence de l'adolescent d'Arona dans la tour d'Asture rendait tragique un surnom qu'on ne lui avait donné qu'en jouant.
Il entra , ou plutôt se glissa furtivement dans la salle , non qu'il fût intimidé par les yeux qui allaient se 6xer sar lui ; c'étaient de vieux amis ; mais il avait
AITUIIK. »
itilérét à échapper âut regards poar échapper ank questions. Touterois il échoua.
K Eh! mon bel espiègle, loi cria d'une voii re» lentissante le malin Tipaido , d'où viens-ta donc ai tafd? t
Cette question était tout ce que craignait le plus Conradin. ■ Le père Matteo^ répondit-Il en balbutiant et en essayant de rire pour se donner une contenance, me lisait Ià*4iaut , dans la Vie des Saiots , l'histoire de la mole de saint Thomas d'/lquin, qui jnourut de mort subite au tombeau de son mattre, là-bas, au bout des marais Pontins , daUs les boli de Tabbaye de Fossa-Nova.
— Et pendant ce temps , reprit Timpitoyable Vé*nHien , tn lisais , toi , n'est-ce pas^ Thistoire de Lan» celot dans les yeui d'Isolina? •
Cette cruauté inutile déconcerta Conradin ; il rou* git jusqu'au blanc de Foeil ; mais on vint à son aide.
« Pourquoi embarrasser malicieusement mon cher enfant f dit le vieui Septime en embrassant Conradin et en jetant sur Tipaido un regard de mauvaise hu«meur. Je ne veux pas, moi, qu'on le mette mai à l'aise ; et s'il lui plaît de faire la cour à la petite, je ne vois pas qui a le droit d'en médfare. Il est mon fils fFadoption ; je remplace ici sa mère. »
Et certes il disait vrai ; jamais tendresse plus maternelle ne lia un homme à un enfant. L'Ame brusque et sincère du guerrier sexagéûaire s'était émue de compassion pour les malheurs précoces et pour l'Age tendre de son jeune compatriote. Il l'avait adopté ;
il avait pour lui des entrailles de père; il veillait sur sa vie avec une sollicitude qu'on n'eût pas cherchée sous une si rude écorce. C'était son ange gardien, sa providence visible ; vivante égide placée au-devant de tous les coups , il le protégeait de son bras martial, et le guidait des conseils de sa vieille expérience dans l'orageux sentier qu'ils suivaient ensemble.
Le spectacle de cette intimité touchante et réciproque , — car si Septime aimait en père Gonradin, Gooradin fiimait en fils Septime , — intéressait tout le monde, et chacun ressentait pour le bel Aronais quelque chose de l'affection paternelle du soldat. C'était comme un enfant commun. On le prévenait, on l'entourait, on le choyait; tous étaient jaloux de partager l'affection exclusive de Septime, d'usur* per le rôle de son père adoptif ; mais aucun n'y portait le même amour , la même constance , la même ardeur ; car aucun , excepté lui , ne connaissait la mère de Gonradin. Il l'avait connue , hélas ! en de meilleurs jours ; il l'avait aimée peut-être ; an moins professait-il pour elle un respect bien tendre , et il n'en parlait qu'avec effusion et avec larmes. Il se plaisait à répéter au jeune orphelin qu'il était son image vivante, qu'il ne lui en était que plus cher, et en disant cela il le pressait sur sa poitrine en pleurant.
Tel était l'homme qui était venu au secours de Gonradin , et Gonradin , sous une telle égide , était invulnérable. Mais il avait à cœur de vider lui-même sa querelle : profitant donc de la boutade acerbe du vieux soldat pour reprendre contenance, et cachant,
A8TIIR£. . SI
taivant Tutage , sa timidité loat ane andaee oflensiire :
ft Or çà, dit-il au VéDÎtien en croisant rétolameiit les braSf messire Tipaldo, regardez dans votre tente et laissez-nous dans la n6tre , le camp n'en ira que mieox. La première liberté est celle du cœur ; 6tezmoi celle-là , je ne veux pas de Tautre, D'ailleurs , pourquoi le tairais^je ? Je trouve Isolina charmante, et' j'en rougis si peu que je suis prêt à le publier du haut de la statue de sai%t Charles Borromée d*Arona.
Il prononça ces derniers mots d'une voix mai articulée , et se réfugia tout à coup dans le silence. Il avait trop présumé de ses forces ; son aventureuse résolution ne s'était pas soutenue jusqu'au bout. Le doux nom d'Isolina, si témérairement hasardé par ses lèvres, lui avait tourné le sang ; le frisson courait dans tous ses membres, et il n'avait jamais tant rougi qu'au moment où il disait ne pas rougir ; on voulut bien condescendre à ne pas le voir. Son trouble était patent, mais si naïf, que Tipaldo lui-même en eut pitié; il usa de la victoire en ennemi généreux : il abandonna ses avantages et battit en reti'aite quand il pouvait rester maître du champ de bataille. Changeant brusquement de sujet, il revint à sa première pensée :
< Mon inquiétude commence à être sérieuse, ditil en s'approchant de la fenêtre ; il est nuit close, et point d'Anselme. Je crains vraiment quelque sinistre. Y a-t-il des sangliers dans vos bois ?
— Il y a mieux que cela, il y a des loups.
Si ROME BOtJTEftRAINE.
^- Des loups ! quel triste pays ! On ne vbi^itiiiis de ces sottes bétes aux bords de ma Brenta.
— > Mais on y voit des Tédesques , s'écria Ga%'aU cabo, et c'est bien pis !
— Il se fait réellement tard , dit le sergent préoccupé, et Anselme a coatume d'être ici de meilleune iieure. Je m'en vais k la déconveHe. «
Tandis qu'Oddo montait sur la plate-forme de la tour pour interroger de l'oreille et de l'csil l'espace des bois et des mers , les Italiens restés dans la lalle se communiquaient leurs alarmes ; Timpatience les exagérait encore en centuplant les minutes , et ces imaginations frappées semaient la nuit d'embûches et la peuplaient de mille dangers.
K Vous me faites rire, mes jeunes amis, avec votre pétulante ardeur, dit Azzo, toujours calme, toujours patient. Songez à la grandeur de l'œuvre qui nous rassemble, péné(rez«vous-en, et une heure d'attente, une heure de retard ne vous troublera plus. Ayez foi surtout dans l'étoile de l'Italie ; elle luit là-bas sur Rome, voyez. E^ie est vive et pure; elle nous dit : — Courage, mais patience ! — Patience donc, amis ; votre fougue juvénile , en précipitant tout, peut toat perdre. La liberté n'a pas de plus grand ennemi que la précipitation. «
On a compris que tout cela se passait dans la tour d'Asture. Or, Asturc était jadis une ville près de laquelle Lucnllus et Gicéron avaient des maisons de plaisance. Le moyen âge en &i un chàteau-fort qu'un Frangipani déshonora , on a vu comment. Déchue