LE PONT DU NUMICUS
commune, qu'un inconnu ^ conduit par le lergent, y entra après lui.
t Deux heureuses nouvelles à la fois , s'écria Oddo en entrant : un message d'Anselme, et un bon poosin.
— La retraite d'Anselme , dit l'inconnu , est impénétrable ; ne craignes rien pour lui : mais craignez pour vous ; là vôtre n'est pas si sâre. Il tous recom* mande un redoublement de vigilance : attendez* vous toujours k une surprise; ménagez-vous des voies de retraite , et conservons-nous tous pour les jours meilleurs. Rien n'est perdu , puisque noas vivons encore. Pour le reste, ajouta le messager, le sergent a raison , mes bons cousins ; je suis carbo«naro, Bolonais de naissance, Italien de cœur, et artiste de mon métier.
— Soyez le bienvenu ! lui dit le Parmesan en lui donnant l'accolade fraternelle; nous sommes deux fois frères : frères en saint Tibaldo* et frères en saint Raphaël.
— En saint Tibaldo , soit ; mais en Raphaël pas tout à fait, c'est en saint Michel-Ange : je ne suis pas peintre, je suis sculpteur; c est-à-dire^ continua
-le Bolonais en s'animant tont d'un coup, comme électrisé par ce grand nom de MicheUAage qu'il venait de prononcer , c'est-à-dire qae je ne suis , moi et tous les autres , qu'un misérable tailleur de pierre. Car, voyez-vous , mes bons cousins , l'art est mort comme tout le reste dans notre Italie. Bâtards dégénérés des géants nos pères , nous avons beau ,
pour les atteiadre , nous hausser fièrement sur nos petits pieds , nous leur restons à mi-jambe. Si , do moins « nous savions les imiter ! nous ne savons que les parodier : quand nous avons fait' grimacer gauchement le marbre ou la toile , nous nous croisons compiaisamment les bras ; nous nous pâmons d*admiration devrait ces cadavres sans âme , sans vie , et nous prétendons, nains insolents, à Fimmortalité. Immortalité d'impuissance, immortalité d'ignominie, voilà la nôtre ; etcelle-là, pygméesque nous sommes, nous pouvons être tranquilles, elle ne nous manquera pas. Quand l'avenir Juge inexorable et suprême, citera notre siècle à sa barre et qu'il loi dh*a : Tes Michel- Ange , tes Raphaël, où sont- ils? que répondra notre siècle?.... Honte et douleur! il faudra qu'il se voile la tête et qu'il se taise. — Qucfi ! pas un? — Pas un. — Italie ! Italie ! Hécube des nations , tous les dieux se sont-ils donc retirés de toi ? En conquérant tes villes, l'étranger fa-t-il aussi conquis ton génie? G saiute mère des choses , toi dont la fécondité ^oierveilleuse a peuplé de grands hommes les siècles passés , es-tu donc , hélas ! si stérile aujourd'hui qu'il n'en doive pas sortir un de tes flancs épuisés , desséchés , pas un seul pour nous baptiser tous de ton nom ? On dit le siècle de Léonard de Vinci , le siède des Garraches; et du nôtre, que dira-t-on?
— Le siècle des martyrs , répondit Azzo.
— Et qui les connaîtra « vos martyrs ? Quel Titien immortalisera leurs traits? Quel Michel- Ange les taillera en marbre? Où est Bramante pour leur dres-