‹ Rome souterraineChapitre 67 sur 113 · LE PONT DU NUMICUS · texte numérisé non relu

LE PONT DU NUMICUS

ser des mausolées ? Ils n'ont pa^ même un poète qui les i^nte ; pas un misérable chroniqueur pour dire leors noms à la postérité ! Le silence et l'oubli planeront sur leur poussière. Et pourtant, ajouta le Bolonais ^1 se frappani le front , je sens qu'il y avait là qaelqae chose ; mais l'étincelle n'a rien allumé ; elle n*a pas jailli , le vent froid de la servitude a tout éteint. Phidias avorté , j'ai brisé mes marbres , jeté mes ciseaux, je me suis précipité dans la mêlée. Des citoyens d'abord, me suis-je dit, puis les artistes ! Avant de faire un art italien , il faut faire une Italie.

— Amis ! s'écria Remo , dont l'âme artiste sympathisait au désespoir du statuaire, vous me demandiez souvent pourquoi j'étais triste; vous le savez muntenant, le Bolonais vous a répondu pour moL Ce qu'il vient de vous dire, je le porte depuis longtemps écrit au fond de mon cœur ; mais je n'osais parler , la fausse honte enchaînait ma langue ; je rougissais pour moi, pour vous, pour l'Italie, d'un aveu si humiliant II fallait du courage pour le faire ; ce courage m'a manqué ; il l'a eu , lui : grâces lui en soient rendues. Ce qu'il a dit est tristement vrai , nous ne sommes tous^que des copistes ; il n'y a plus d'art, plus d'artistes en Italie. Oui, poursuivit le peintre en s' adressant au statuaire , oui , je te rends grâces, ami, d'avoir formulé ma pensée et délié ma langue ; j'étais un lâche, et tu m'as forcé aux aveux. Gomme toi , je me suis senti le feu sacré , et l'escla* vage aussi l'a étouffé. J'avais quinze ans ; contem-

4a ROME 80tJTER1IAINK.

plant on jour cette coapole da divin Gorrège dont ma Parme est si fière , je me sentis les yeux tout raoniU les de larmes , comme Jean-Jacques sous Tonneau de Vincennes , comme notre Alfieri devant les tom<« bes de Sainte*Groix. Anch' io son pittore l m'écriai-* je avec le maître. J'avais en ma vision de Damas ; mon Dieu s'était révélé. Mais ^ faélas ! j'eus bientôt aussi la révélation de notre impuissance , et je tombai dans le décoifragement , dans le désespoir. Le siècle n'est pas artiste , il est athée ; Fart est impossible , l'incrédulité tue le beau ; le laid « le faux , l'ignoble , montent snr le trône avec elle. Cette horrible idée a glacé ma main ; et quand tu jetais , toi , tes ciseaux , quand tu brisais tes marbras , je foulais aux pieds mes toiles et mes palettes. Si Tamour de ritaUe ne m'eût fait, comme toi, carbonaro, la soif de Tindépendance , la haine de cette société dépravée , m'eussent fait bandit comme Salvator Rosa. Et cependant , je dois à l'ai't mes pins dooeea joies ! Il a bercé mon adolescence de délicieuses chimères ; il m'a enivré de parfums et de musiques célestes ; il m'a conduit par des chemins de fleurs dans larèoe sanglante des conspirations. Mais à quoi bon rappeler ces délires? Les rêves d'or se sont évanouis, et je me sois réveillé sous l'échafaud.

- — Courage ! enfants , dit Cavalcabo , toujours croyant, toujours convaincu, l'art n'est mort avec la liberté que pour ressusciter avec elle; car, avec la liberté, phénix inspirateur, art, poésie, histoire , vertu , tout renaît.

LE PONT Dt NUIIIGUS. 43

— Dieu donc la ressuscite .' ajouta le Toscan : Hlalie a soif de toutes ces choses.

— Elle ressuscitera , répondit le sceptique Axzo , chez qui le sentiment de la justice tenait lieu d es* poir ; elle ressuscitera, gardei-vous d'en douter^ et Fart ne fera pas défaut aux iemples du vrai Oieu quand le vrai Dieu en0n sera sur Tautel , et le veau d*or dans la poussière. Rappelez-vous donc les trois mots de l'ordre : Foi, Espérance ^ Charité I Adorons , bénissons cette trinité divine ; portons-la dans nos cœurs ; courbons-nous aujourd'hui sans murmure fous la mauvaise fortunCi afin de nous redresser demain plus grands et plus forts. Le Bolonais l'a dit : rien n'est perdu , puisque nous vivons encore. Dangers, privations, souffrances, tout s'efface, tout s'oublie devant le saint but qui nous enflamme. Courage, Italiens ! la liberté est au bout de la lice ; un tel prix vaut bien la lutte ; et nous y tiendrons tous d'autant plus , qu'à tous il nous aura plus coûté. «

Ces nobles paroles trouvaient de l'écho dans la tour d'Asture : on les recevait , on les répétait avec attendrissement ; magnétisés par elles, tous les conjurés s'associaient par la pensée au sentiment qui les dictait. Un seul était silencieux et contraint au milieu de l'entraînement de fous , c'était Brancador

Cause ignorée d'une catastrophe dont les suites étaient si funestes , il était plein de douleur , plein de repentir. Il se haïssait , il se méprisait. Il détestait son imprudence criminelle ; car l'imprudence en politique est un crime : elle rougit les champs de

iKKtaille et les échafaad». Trompés snr les motifs de sa tristesse, les bannis n'avaient ni ne soupçonnaient son secret; leurs questions sur la trahison du Vélabre prou* vaient assez à quelle énorme distance ils étaient tous de la vérité. Ils se perdaient en hypothèses ; ils chargeaient d'anathèmes le traître inconnu, et chacune de leurs paroles était pour le coupable une cruelle torture. Un tel supplice eût presque à lui seul suffi pour expier sa faute ; mais il était destiné à une expiation plus terrible.

K A propos , mon cher, dit le Bolonais à Brancajlor, j'ai oublié de te féliciter d'avoir si heureusement échappé aux cachots Saint-Ange. Ce bonheur n'a pas été donné à beaucoup ; et quant à moi, j'ai jugé prudent de me tenir caché et de quitter Rome à la première occasion ; je ne sois pas assez' bien dans les papiers du saint-office pour rentrer de sit6t dans cette galère ; trop heureux d'en être sorti sain et sauf ! J'ai refusé de faire , pour le pont d'imola , la statue du Séjan de la Romagne , du cardinal Rivarola , de sanglante mémoire ; c'est là un crime de lèse-Vatican que les prêtres ne me pardonneront jamais; et, avec la permission de notre bon cousin le sergent d'Asture , je prendrai la liberté d'attendre paisiblement sous son toit la fin de l'orage. Entre nous , mon cher Brancador , je crains bien que ton filleul , le comte de Kaleff , n'ait ouvert les outres d'Éole. Qu'en penses-tu ?

— Je pense que cela ne peut être , que cek n'est point. Je réponds de lui comme de moi. C'est une

Page 1