‹ Rome souterraineChapitre 70 sur 113 · XXV. — LES THERMES DE CARAÇALLA · texte numérisé non relu

XXV. — LES THERMES DE CARAÇALLA

Tandis que Marins était allé chercher Anselme à Astnre , Anselme avait appris le retour de Marins à Rome, non par Loysa, car on Ta vue, jusqu'au dernier moment , inflexible dans son silence , mais par les rapports de la haute-vente ,. hermandade occulte et vigilante opposée à rinquisition rivale de la police. A cette nouvelle, Anselme rendit grâce au destin qui, en lui ôtant sa maîtresse , lui rendait au moins son ami. Il lui donna rendez-vous non loin de sa retraite, aux Thermes solitaires de Caracalla. Marius s'y rendit à son retour d'Asture. Les deux amis s'embrassèrent avec une joie mélancolique ; ils se revirent dès lors chaque jour, et les téte-à-téte de l'amitié remplacèrent ceux de Sainte-Marie-Majeure.

Fermée à l'amour par la tyrannie paternelle « la

60 * ROME SOUTRRRAIKE.

liwiliqne des Esquilies n avait pios abrité les amantii sous ses doux autels et ne les y devait plus voir. Vietirae de la violence « captive indignée , Loysa languissait loin d'Anselme sous un despotisme brutal ; elle n'avait dans sa prison , pour alléger sa chaîne et fortifier son âme, que le souvenir du bonheur qui n'était plus.

Espérant la dompter par la réclusion et lui faire épouser, à force de sollicitude et d'ennui, je ne sais quel homme vulgaire qu'elle n'avait jamais vu , le capitaine Orlandini avait relégué sa fille dans les combles et la tenait enfermée dans une cellule étroite dont seul il avait la clef et où personne n'entrait , excepté lui. La liberté devait être le prix de son consentement. Il n'épargnait rien pour le lui arracher, et il s'appliquait avec un soin barbare à lui rendre sa captivité insnportable ; il alla jusqu à lui imposer une diète austère, afin d'énerver son courage par l'inanition. Nourri dès Feofance dans la grossièreté des casernes papales , il ne connaissait pas d'autre éloquence ni d'autres moyens de persuasion.

Et s'il ne s'était pas encore porté dans sa colère à des extrémités violentes , ce n'est pas qu'il eût des entrailles de père, c'est qu'il avait peur; l'invisible pèlerin Ini enchaînait le bras et le dominait malgré lui.

Une apparition redoutable n'avait fait que redou*" hier son effroi. Sorti un soir de sa. retraite, dans son ^ costume dévot, le proscrit de l'Aventin avait épié son passage daus la me solitaire de Saint-Vital ; et ,

LES THEHMKS DE OAHACALLA. (Il

se dreMtnt font à coup devant lui comme une ombre, il lui avait répété d*uoe voix foudroyanto ces menaçantes paroles de la basilique : « Capitaine Orlandini , souviens-toi du pèlerin de Sainte-Maric- Majeure. v

Le fantème avait disparu dans les ténèbres ; mais son souvenir était durable , et pénétrait le père de Loysa d'une terreur salutaire.

Trivial et borné, Orlandini n'entendait rien au cœur humain ; il connaissait plus mal encore sa fille; ce qu il croyait devoir la dompter ne faisait que la roidir. Bien loin de s'éteindre dans les fers , la passion de Loysa, exaltée par la persécntion , <{randissait de tous les maux qu elle souffrait pour l'amour. Décidée à la résistance et prête à tout , elle n'opposait que le silence à la fureur, le mépris à la brutalité. Sa résolution était prise , comme à Sainte-Catherine, de mourir plutôt que de céder. Avec cela, on est invincible.

Mais que ses journées étaient longues ! ses insomnies douloureuses ! L'œil sec devant son père et la tète haute, elle ne savait que pleurer, que prier quand elle était seule , et son cœur se brisait. Sa plus grande torture était d'ignorer le sort d'Anselme. Le capitaine lui avait bien dit qu'il était plongé dans les cachots du château Saint-Ange ; il avait beau le lui répéter tous les jours, elle n'en croyait rien ; quelque chose en elle lui disait que cela n'était pas, et que son père mentait. Cette incertitude n'en était pas moins pleine d'angoisses, elle n'en

&i ROIIK SOUÎKBRAIAK.

peuplait pas moina ta prison de viaions fimealea; mais Tamour triomphait de tout , et son amant en péril loi apparaissait plus beau dans la majesté du malheur.

Lui du moins il avait pour distraire sa peine les <{rands intérêts et les passioos ardentes de la politi* (fue ; mais elle, quels intérêts, quelles passions pou» i ait-elle avoir qui ne fussent pas l'amour? Par quelle route lui aurait-elle échappé? Dans quel repli profond^ inconnu de son ame, eut-elle pu se réfugier, où l'image d'Anselme ne Teiit poursuivie, ou elle ne l'eut trouvée vivante, ineffaçable? Loin de la fuir, cette chère image , elle l'adorait , elle n'implorait • qu'elle; c'est elle qui occupait ses longues heures de solitude et d'oisiveté ; elle qui s'asseyait la nuit à son chevet pour recueillir ses larmes, pour les essuyer ; elle qui l'armait de patience et de bravoure dans ses combats de tous les instants.

Elle était à l'âge où l'on n'a point appris encore à désespérer. Seule , captive , opprimée , sans appui , sans asile an monde , elle ne vivait que pour l'espérance ; elle échappait au présent par l'avenir, et elle le faisait si beau , cet avenir réparateur, qu'il ne lui semblait pas avoir encore assez souffert pour le mériter. Religieuse dans T^noBr et par amour, elle suppoi'tait l'épreuve avec résignation, avec joie, semblable aux martyrs qui remerciaient leurs bourreaux de les rendre par les tourments plus dignes du royaume des deux. Le dieu de ce monde idéal que créait sa fantaisie, le roi de ces fentes futures dont le

LKS THERMES DE GARACALLA. 63

parfum déjà FeniTrut , c'était Anselme le proscrit , Aosehne TexcommuDié , fiancé de la mort, qae l'amoar jaloux de rintrépide Romaine disputait comme Orphée à sa formidable rivale.

Informé par Marins de l'étroite captivité de Loysa, Anselme souffrait plus des maux dont il était la cause que de ceux qui le frappaient lui-mârae. Moins jeune, il savait mieux la vie ; plus lent à l'espérance, il ne se créait pas un si splendide avenir; pourtant il ne désespérait pas ; condamné dans on tel moment à une telle inaction, il en gémissait, mais il se résignait , il se réfugiait dans Fasiie des forts , la nécessité.

Relégué dans son désert comme la prisonnière dans sa cellule, il passait comme elle de longnes heures d'isolement et de silence, attendant qnc le destin leur fût plus clément.

Sa retraite était sur lespeoies méridionales de TAvéntin, entre la vieille église cardinalesqûe de Saînte-Balbine et Saint-Saba, antique sanctuaire des Grecs iconolàtres. Ce n'était qu'une hutte de chaume ensevelie au milieu des vignes, sous l'ombrage épais des màriers et des yeuses de l'ancien bois sacré d'Ëgérie. Il devait sa sécurité moins à la solitude du lieu, qui était pourtant profonde, qa'à un passage souterrain , reste ignoré d'un hypogée qui de sa cabane allait déboucher au pied du mont Gélien , non loin de la chapelle chrétienne des deux saints païens Achille et Nérée. Le hasard lui avait découvert un jour cette catacombe inconnue , et il avait songé dès

(U ROMK SOUTERRAiNB.

lors à • en faire au besoin on refage. Personne au monde ne connaissait son asile. Loysa elle-Biéme Tignorait ; Marins lignerait comme elle, et ne voyait jamais Anselme qu'aux Thermes voisins deCaracalia.

Ces vastes ruines, les plus pittoresques de Rome, sont, de tous les monuments de la magnificence impériale , le mieux conservées. Les tliermes antiques n'étaient pas seulement des bains où la volupté la plus raffinée épuisait ses délices ; c'étaient aussi des promenades plantées d'arbres et des xystes couverts, où les oisifs venaient prendre le frais ; c'étaient des stades, où les athlètes s'endurcissaient et s'assouplissaient aux jeux du. corps ; des galeries immenses, des pinacothèques magnifiques où les peintres exposaient leurs tableaux, ïe» sculpteurs leurs statues; des bibliothèques enfin et des exèdres studieases, où les savants venaient lire, les philosophes dtocater, les orateurs et les poètes réciter leur prose et leurs vers.

Tels étaient^ les Thermes de Garacalla. Ceux de Dioclétien, sur Je Quirinal ; de Titus, sor l'Ksqoilin; ceux enfin de Néron , entre le Panthéon et le cirque Agonal , aujourd'hui place Navone , avaient tons la même destination ; mais aucuns ne pouvaient surpasser ceux-ci en grandenr, en beauté. Ils n'avaient pas moins de seize cents salles de bains, tontes séparées et ornées de marbres précieux ; on y arrivait par une voie royale et par des portiques non môins'^superbes ; l'empereur lui-même y avait un palais et un bain particulier*

LFâ TNERME8 DK CABAGALLA. <in

I^ gtalnairo a puisé là et y puîie encore des ehef»^*flBOvre ; e'esft là que fut exhumé le tone du Bel?édère : de là sortirent l'Hercule de Glycon l'A- IbéDien, la Flore et le taureau Famèse, Irétora tans prix que Rome envie aujourd'hui à Naples ; car la reiae du monde enrichit les nations de êeê dé* pouiUes, après s'être enrichie des leurs.

Coupée et dispersée par la cognée des Barbares , la forêt des colonnes orientales qui ornaient les salles et soutenaient les portiques orne et soutient de ses débris somptueux les églises de Rome. La dernière arrachée du sol fut donnée par le pape à Gême de Médicis; traînée à Florence et érigée par l'usurpa* tenr sur la place de la Trinité pour éterniser la vic« toire de Montemnrlo et la chute de la république des Dante, des Machiavel, elle porte encore aufidte •— ironie sanglante ! < — une statue de la Justice , comme si la justice ne mourait pas du coup qui toe k liberté.

Quoique dans l'enceinte des murs et au centre de la Rome d'autrefois , les Thermes de Garacalla sont presque à deux milles de la Rome d'aujourd'hui , et loin de toute habitation. Cet isolement leur imprime nn singulier caractère de désolation et de tristesse. Dépouillées de leurs marbres et de leurs peintures , mais couronnées de lentisqucs et de giroflées, les grandes murailles de briques rouges se dressent an milieu d*une forêt d'herbes vénéneuses qui croit au pied. Le lierre les tapisse en guise de bronze et d'or, la clématite et le scolopendre s'y balancent en fps»

M BOME SeUTKRIAIHE.

tons gracieux; iiii« salle ptrftiviée jadis al ouverte à tontes les voluptés du corps et de Tesprit sert maintenant de poulailler ; seul habitant de ce désert, un paysan maigre, hâve, miné par la mararia, garde les ruines comme on fantAme assis sar un tombeaii.

C'est là , dans ce même lieu où le peuple romain venait causer familièrement de la conquête du mond^ à Tombre des jardins en fleurs et des portiques ; c'est là, an milieu 4es ronces et des décombres, que les deux carbonari S'entretenaient en seeret de Flta* lie conquise , et conspiraient en faveur de sa défivranee.

Le dernier espoir d'Anselme , espoir, hélas ! bien pauvre , reposait sur le conclave. L'cBil ûxé sur le Quirlnd, ignorant encore la défoite du champion sicilien , il prêtait Toreille an ném qui allait sortir de l'une, comme le peuple d'Israël aux oracles de Sinaï.

Étranger au coniistoiro et anx mystères de laeeU Iule de Saint-François, Marius ne partageait point ses espérances ; il ne le pouvait pas , et il les combattait sans les comprendre. Sa hame du Vatican était implacable , aveugle ; hoirime de guerre plus qu'homme d'État, il voulait tout afaattee, tout détruire; il aurait fait, lui aussi, la foute énome de dépouiller les temples dltalie , et un pape lui aurait

it : Sois libre) qu'il n'aurait pas voulu de cette lierlé donnée par un prêtre.

c D'ailleurs, ajoutait-il, un pape républicain est impossible ; je n'y crois pas.

— Attendons, répondait Anselme, qui lui-même

LE SÉPULCRK DE BIBULUS. ei

n*y croyait guère ; attendons le résultat do conclave. Il tonehe an terme, et peut-être à cette heure les dés sont-Us jetés, t

Un coup de canon lui répondit qu'ils l'étaient en effet.

c Le château Saint-Ao({e vient de parler, reprit Marins ; le pape est fait.

— Qui sera-ce? s'écria Anselme avec émotion.

— Qu'importe ! répliqua le Trastévérin, Pape pour pape y ce sera toujours un prêtre. Il est vrai que ce pourrait être un moiue , et ce serait pis. Je vais le savoir* > *

Serrant la main du proscrit, Marius prit le chemin . du Quirinal.

XX VL — h^ Sl^PULCHB m BI«LLIIS«

Le peuple assiégeait déjà le Quirinal. C'était l'heure de la fumàde ; la fumée ne sortit point du tube de fer prophétique; le canon Saint-Ange n'avait pas menti : le pape était fait.

I Le pape est fait! le pape est ikit! t Répété par cent mille bouches , ce cri M)oueillit Marius sur la place de Monte-Gavallo. Il s'arrêta aux pieds des deux chevaux gigantesques qui la baptisent ; et , appuyé contre le piédestal de l'obélisque égyptien qui les couvre , eux et la fameuse fontaine orientale , de sa grande ombre, il attendit 1&, en silence, que le balcon muré du palais pontitieal s'ouvrît pour laisser passer le nom d'un nouveau pape.

A8 lOKE 80i;tbiiiiaiiie.

c Satt-on sur la lète de quelle éminence s'ieat posée la colombe? demanda one espèce de provincial.

— De quelle colombe voulez- vous parler? répondit son voisin;

— Eh mais ! de la colombe du Saint-Esprit , j*imagine.

— Qn est-ce que la colombe du Saint-Esprit a, je vous prie, à démêler en cette affaire?

— Ce qu elle a à démêler en cette afîave! Mais vous ne savez donc pas, tout Romains que vous êtes, comment les choses se passent au conclave? Moi qui ne Ini suis pas , je vais vous rapprendre. Le jour de Félection venu , messeigneurs les cardinaux se rangent en cercle daos la chapelle ; on y lâche une colombe , et le cardinal sur la tête duquel le Saint-Esprit renvoie se poser est proclamé pape, t

Un rire universel accueillit la leçon du pédant , car la dernière plèbe de Rome sait aussi bien que la haute diplomatie à quoi s'en tenir sur les opérations du Saint-Esprit au sein du conclave.

c Mais qui étes-vous donc, vous , pour venir nous en remontrer, à nous , et qui vous a donné le droit de régenter le peuple romain?

— Gomment! qui je suis? répliqua le provincial ie suis conseiller de la république de Saint-Marin, et filleul, pour vous servir, de feu l'illustre Antoine Onofri.

— 0 On. . . . < Gomment dites-vous ?

-^Onofri, vousdis-je, répéta le Saint-Marinais

tout rouge de colère. Quoi! vous ne connaissez pas

LK SÉPlILCaE DE BIBUL'uS. 09

même le grand Onofri, ambassadeur de la république k la cour de l'empereur Napoléon Bonaparte ? Que savei-Toasdonc? Mais vous ne savez rien, absolument rien ; voua êtes des ignorants fieffés. Ne pas connaître Onofri ! Vous n'avez sans doute jamais entendu parler non plus de Napoléon? Faudra-t-il que je vous conte aussi son histoire? Car je Tai vu , de mes yeux To , et même j'ai eu l'bonneur, moi qui vous parle , d^étre choisi par mon gouvernement pour complimenter le grand homme. Mais que fais-je, ajouta en se rengorgeant l'ambassadeur de Lilliput ; on perd son temps h vouloir décrasser de tels ignares. Gomment connaîtraient-ils l'empereur Napoléon et Onofri, mon parrain f Ils ne savent pas même comment le Saint-Esprit fait leur pape. Je vous le répète , afin que vous ne Fignoriez pas , et je le répète à votre honte , les choses se passent au conclave comme je vons l'ai dit; je le* tiens du père gardien des capucins de la république ; un saint homme, ma foi! et, de plus , secrétaire du saint-office. Est-ce une autorité, celle-là?

-^ Seigneur conseiller, lui dit un petit abbé railleur, est-il vrai que la république de Saint-Marin ait déclaré la guerre par terre et par mer à la principauté de Monaco?

— Vous n'y êtes pas , répondit une voix ; il s'agit bien d'antre chose ; elle médite la conquête de la ré- ' publique de Senarica. i

Senarica est un hameau de l'Abbruzze , qu'un caprice de la reine Jeanne avait exempté de toute ga-

10 ROME SOUTBRRAIliE.

belle t et qui nomluiût son doge. Cette Venise iiii« croscopiqae portait le titre pompeux de U rëpubliqttd et occupait le premier rang dam la hiérarchie poJitique des infiniments pelits ; elle avait cent cinquante habitants.

, Le filleul d'Onofri ne releva pas le gant, il battît en retraite , et se perdit dans la foule au milieu dm éclats de rire.

Cependant la foule grossissait toujours. Attiré par la grande nouvelle, tout Rome était au Quirinal. Carrosses et piétons, hommes d'église, hommes d'épée , princes et mendiants , tous les rangs , toua les ordres , tous les états , tous les peuples , étaient confondus là pôle-mêle dans une commune attente. Tombant aplomb sur la colline bigarrée, le soleil italien faisait briller tous ces costumes de mille couleurs, de mille fouz. Quoique la place fàt déjà comble , les rues d'alentour ne cessaient d*y verser des torrents d'hommes. On eût dit une mer houleuse , où se précipitaient en grondant vingt fleuves débor*» dés. Dominant Forage , et surmonté de la croix , le paisible obélisque se dressait majestueusement an sein des flots tumultueux , comme les pyramides au milieu des sables mouvants. Il était là immobile comme la colonne des siècles.

f Sang de Christ 1 s'écria une voix, et à l'apostrophe chacun reconnut Taddée , cela commence knle'* venir long ! les robes rouges se rooquenl-elles de nous? Si seulement c était pour nous en 'donner «n bon, on prendrait encore patience ; maisfageoni, mes

LE SI^PULCHE DE BIBVLUS. Il

i^^ qu'ils n'auront pat méine p«nsé à noire cardinal de Pétralte,leseulquinoas eût convenu* Dieu veuille qu'au moins ce soit un Romain !

— Et pas un religieux , dit un séculleri - .^ £t pas un séeulierf dit un religieux^

— Dieu veuille surtout , s'écrièrent mille voix , que ce ne soit pas un nltramontain !

— Rassnrei-vous , mes enfants, rassures-vous , répondit un gros cbanolne , cela ne peut pas être ; le Saint-Esprit ne passe pas les Alpes.

-^ Qo'est-«e à dire, mon révérend f interrompit d'ane voix aifjre un petîl abbé français , depuis quand a-tM>n -rogné les ailes de la colombe ? cdti e§t une hérésie , presque un blasphème. L'esprit souffle où boa lut semble : Spiriiusflat ubi vuit

— Sotttwls bêtes , ceux-là ! murmura Taddée en se drapant fixement dans son manteau de poil de chèvre t ne vont-ils pas eroire à la fameuse colombe dn filleul d'Onofri ! i

Et rAfsmemnon du Janicule jeta sur les deux tonsurés un regard de dédain.

Le mur du balcon où tous les yenx étaient fixés tardant à tomber, cette mer vivante se mît à mugir d'impatience et à battre de ses vagues menaçantes le marbre de ce palais silencieux , inflexible , qui ne vdtilait pas dire son secret.

s Notre pape! notre pape! criait la multitude. A bas'leeonelave! nons voulons notre pape?

•— > Leor pape ! répétait entre ses dents Marins éffiii de colère. Léttr pape! Anselme a raisdti; il

là AOME SOUTERRAINE.

faut k ce peuple imbécUe seo pape, eomme il lut faut son soleil, i

Songeant que c'était ce même peuple empressé au pied de son invisible idole qu'il fallait armer contre elle, il désespérait, il maucUssait dans son âme de conspirateur le Vatican et la papauté.

Cependant les injures et les menaces ne cessaient de pleuvoir sur le conclave et sur les robes rouges ; Tadidée même avait déjà parlé de démolir le palais pour en arracher de force leur pape; Tout à coup un bruit de marteau fit diversion à la foreur populaire y et la première pierre du balcon tomba. Elle fut accueillie par un hourra de joie ; la tempête fut conjurée par enchantement.

La brèche ouverte, le silence s'établit, vaste, profond comme au désert. Précédé de la croix , et suivi d'un maître des cérémonies , le cardinal premier diacre , en robe violette et en chapeau rouge , parut sur le balcon pour notifier au peuple romain Télection de son nouveau souverain. Il prononça au milieu du silence la formule sacramentelle : c An-

NUNÇIO VOBIS GAUDIUM MAGNUH : HABEMUS PAPAM, • et

le nom du pontife fut proclamé.

Gela fait, le héraut sacré du conclave jeta au peuple la feuille de papier qu il venait de lire , et battit des mains ; il se retira an milieu des applaudissements et des bravos de la multitude. Les femmes brillantes dont les fenêtres de la Consulte et des pa- - lais voisins étaient bordées agitèrent leurs mouchoirs et leurs écharpes en signe d'allégresse ; tontes les

LK SKPULCHE l»K BIBl'LUS. T6

clocket sonsèreiit en chœur, et le canon du châteaa Saint-Ange tonna.

Cette cérémonie est encore une de celles dont l'esprit est morf^ Jadis Félection dn pape était, non signifiée , mais sonmise au peuple romain , qui la C(mfintiait on la rejetait La forme qui suppose te droit, mais qui n*est pas lui, a survécu seule "^ où- Mieux de ses prérogatives, le peuple se contente aujonrd^faui de ce vain simulacre de souveraineté.

Autant le spectacle de son impatience avait été terrible , autant était pittoresque celui de sa satisfac* tioo. Enfin il avait son pape ! Grave et sévère jusque dans la joie, il n*éclatait pas en fous transports, comme aurait fait le peuple deNaples ou de Venise, mais en satires sanglantes contre les ambitions déçnes et les vanités mystifiées. Implacable dans sa verve ardente , il s'y livrait avec audace ; qu ils portassent le chapeau de cardinal ou le bonnet d'artisan, sa verve juvénalesqne déchirait impitoyablement tons ceux qu'elle atteignait

Tandis que , relevé d'interdit , le conclave s'ouvrait pour laisser sortir les prisonniers et entrer les flatteurs , la foule s'écoulait lentement sur les flancs de la sainte colline.

Sombre et mécontent, Marins avait quitté son poste ; entouré d'un groupe de Trastévérins , k la tête duquel était Taddée, il descendait en silence au forum de Trajan par la large rue Maguanapoli.

f Qo'avei-votls, maître? loi dirent-ils; vous ne noospjiu*tes pas. Que pensez-vous du nouveau pape?

AaroQi-iKNis la feuUlette et les pagnoiftet k bon OMurché 800S celui-ci?

-*- Qa'en sais-je? répondit brusquement Marins, et qu'est-ce que cela me fait , k moi? Vous mérite*riez de payer la pagnotte un panl, et la feuilletée an écu pour venir battie ici des mûns comme aok marionnettes lorsquoa vous vole au grand jour, et qa'on outrage en vous la majesté du peuple romain. Ailes V Jules César avait bien raison « vous n'êtes pas dignes d*ttn nom si beau. Ceux de la place d'Espagne valent mieux que vous.

— - Maître, qu'est-ce donc qu'on nous a volé?

— Ce qu'on vous a volé? Vos droits , l'bonneiir; la liberté. Tout ce que nos pères ont acheté pour nous au prix de leur généreux sang , voué le vendez lâchement, vous, |)our la girandole du cbAtean Saint-Ange et les combats de taureaux du mausolée d'Auguste. *

Sans rien ajouter, il les mena près de là , au eoiii de la montée de Marforio , et s'aitéta devant le sé^ pulcre de l'édile Poblicius Bibulus. Ce monument tumuUire est,, avec celui des Seipions, le plus ancien et le plus vénérable de Rome i orné de quatre pilastres couronnés d'une élégante corniche, il est de travertin , et porte l'inscription suivante :

Page 1