XXVII. — l'adoratiov
Le nouveau ^ectacle qui appelait les Trasiëvérins à Saint-Pierre était l'adoration. L'élu du saeré*collége avait reçu deux fois déjà l'hommage de ses électeurs , mais à buis clos dans la chapelle du Quirinal, où le camerlingue, roi dépossédé , lui avait remis l'anneau du pêcheur. La troisième adoration est publique, et se célèbre dans la basilique du Vatici^.
Le cortège ponUfical sorti du palais de Monte-Gavallo s'était mis en marche au son d'une musique militaire. Dragons, chasseurs et grenadiers bordaient la haie. Attelé de six chevaux, et tout chargé de dorures et d'ornements massifs , le vaste carrosse du vicaire de ce Jésus qui fit son entrée à Jérusalem sur un âne roulait lentement sur les saints pavés de la ville étemelle. Couvert de la grande chape de pourpre et de la mitre d'or et chaussé de la mule rouge à croix d'or, le favori du Saint-Esprit occnjiait le fond du carrosse ; deux cardinaux , celui d'Autriche et celui de France , le devant. Un auditeur de Rota marchait en tête , portant la croix , et monté sur une haquenée blanche caparaçonnée d'un grand linceul noir. Environné de Suisses en grand costume du quinzième siècle , et la hallebarde au p^û^g , le roiprêtre était précédé et accompagné de sa garde à cheval , en habit rouge et en |>lumes blanches.
■rs ^ ROVe SOUTERRAINE.
Parmi ees derniers était Brancador.
Ni moins gothiqae, ni moins massif que ta lourde machine papale, mais tout noir comme un char de denil , un second carrosse à six cheyanx , comme le premier , roulait pesamment après ]es gardes , suivi d'une longue file de voitures qui faisaient queue. Un escadron de chassenrs à cheval fermait la marche.
Sorti pape de ce palais o& il était entré cardinal , lé nouveau pontife était un vieillard pAle , d'une figure vénérable. Ses cheveux blancs flottaient aa gré du vent sur ses épaules ; il [était grand , noble et respirait dans tout son être la double majesté da pouvoir et de la vieillesse. Reçu par les acclamations du peuple , qui s'agenouillait sur son passage , il lu! rendait son salut par des bénédictions. Descendu lentement ^ du Quirinal sur la place de Venise , il 8*achemina vers Saint-Pierre par la route dite Papale , passant devant l'église des Jésuites et devant ce Pasquin où son prédécesseur mort avait apaisé l'émeute trastévérite.
La place du pont Saint-Ange était couverte de spectateurs de toutes classes , qui attendaient le cortège. Arrivé là , Brancador se redressa sur sa selle ; il se carra dans son habit rouge, et, balançant ses plumes blanches avec coquetterie, il fit caracoler son cheval devant une élégante calèche, où une jeûne ci belle femme était à demi couchée. Sa robe noire rehaussait la blancheur veloutée de son cou de cygne; son bras nonchalant semblait fléchir sous le poids de son éventail. Elle répondit par une légère inclination
de tête an Mlat du jepné komme , maîk le subit incarnat de son teiot pAle traliit Témotlon cachée sous cette négligence affectée.
, Cette femme était la fiile du prince d'Iesi , qui s'épanouissait au soleil sur les coussins voluptueux de son carrosse , tandis que les victimes de sa délation langnissaient sur la paille humide et ténébreuse des cachots.
De retour à Rome , Brancador avait tenu vingtquatre heures ses résolutions d*Asture. Mais une visite de sa maîtresse en larmes les avait ébranlées ^ on baiser de sa bouche anéanties , et Tamour avait ressaisi sa proie d'une main de fer. Rassuré y fasciné, il en vint à prendre ses angoisses et ses épouvantes dn pont du JVumicus pour de pures visions , OUes de la solitnde , et il regarda dès lors comme insensée l'idée qu'il pût seulement être soupçonné de la trahison du Vélabre. La faute de la comtesse était couverte d'un voile impénétrable , et le gouverneur de Rome était trop prêtre et trop intéressé lui-même au ailence pour en révéler jamais le secret.
< Ce Trastévéirin , se disait l'amant de la délatrice en pensant à Marins , n'est qu'un brutal ; il ignofe l'amour et ne me fait fVoide mine que parce que j'ai une maîtresse charmante et qu'il n*en a point. Pauvre Ântonia! à quel danger s'est-elle exposée pour moi? t Et le crime de la jalousie toumaft aînài an profit de l'amenr. « Qu'elle est belle ! se répétait le jenne homme avee ivresse en la voyant si admirée. Quel regard ! quel sourire ? quelle grâce ! et tout cela
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tèi k moi ! Qai ne serak jaloox de (aat de bonhimr ?a Et son œil amoureux lui adressait des regards si tea* dres , si ravis, que le sein de la comtesse en palpitait visiblement.
L'ivresse de Brancador fat troublée. Une apparition soudaine le rappela tout d'un coup an pont d'Ardée et à ses terreurs du désert. Il vit flamboj er au bout du pont Saint-Ange les deux yeux bruns de Marins , qui en ce .moment revenait des Thermes. Le Trastévérin dardait sur lui et sur Antonia des regards si vindicatifs, si menaçants, que Ion ne pouvait plus douter qu il n eût le secret du Vélabre. Cette rencontre bouleversa Brancador , un froid glacial le prit au cœur , il fut au moment de se trouver mal. Antonia, qui ne connaissait pas Marins, ne vit rien de cette scène muette; elle continua à sourire et à s'éventer d'une main dolente.
Retombé dans $e$ alarmes,, dans ses épouvante«ments, Brancador, pâle et morne, avait repris son rang, et marchait, la tête et Tépée basses , le long des hautes mnraiUes du château Saint-Ange, ce mausolée de l'empereur Adrien érigé en forteresse par le consul Grescence. Après avoir passé devant la petite église de Sainte-Marie-â-Traspontine , élevée au lieu même où fut, dit-on, enseveli Romulus , et devant ce beau palais bramantesque des conversions ou moururent la reine de Chypre et Raphaël , le paisible cortège pontifical, ei avec lui Brancador, abimé toujours dans ses orageuses pensées, arriva enfin sur Tiroroense place de Saint-Pierre.
Rlle était comble. Jaloux d'y voir les premiers entrer lenr pape , lei Trasfëvérins , hommes et femmes, l'étaient échelonnés en amphithéâtre sur le vaste escalier de la basilique ; la terreur respectueuse qu'inspire leur nom leur servait de rempart ; peu se hasardaient à leur disputer la place , et à tenter lassant. Le costume éclatant des femmes et leurs bijoux massifs rayonnaient au soleil ; le chapeau conique des hommes était couronné de fleurs et de rubans. Au-* dessus de ce balcon versicolore , la foule de la place ne formait qu'une masse noire et confuse.
Le cortège défila lentement au pied de l'obélisque d'HéliopoIiSf géant de deux cents palmes qui projetait sur la multitude son ombre opaque ; et , déjà fait à Sa nouvelle grandeur, le pape alla descendre à la sacristie , au son de la grande cloche de Saint-Pierre et du canon Saint-Ange. Le peuple alors fit irruption dans le temple et en submergea l'immensité. Son attente fut longue , mais calme. Le pape enfin reparut, porté sur la cbîiise gestatorla.
Précédé toujours de la croix et snivi de la noblesse, de la prélature, des cardinaux, il franchît le seuil de la grande porte , au chant de l'orgue et du chœur, qui entonnèrent à son entrée l'hymne triomphale : Ècce sacerdos magnus. Au son de cette musique sacrée, à la vue de ce peuple innombrable doiit il était la pensée et la foi vivante, à l'éclat de la basilique , à l'appareil imposant de cette fête unique au monde dont il était le roi, le dieu, le grand-prêtre de la chrétienté poussa un soupir profond ; sa tête II. 6
se courba comme si elle eût fléchi sous sa fortune ; quand 11 la releva, on vit ses^eux mouillés de larmes.
porté à la chapelle du Saint-Sacrement, il descendit de son trône aérien près du tombeau de Sixte IV, le fils du pécheur de Savone, et, agenouillé là sur ]e Faldistoire, coussin de velours cramoisi bordé d'or, il s*humilia devant Dieu et pria.
Il se ût dans le temple un grand silence.
Retenu par son service k côté du pontife, Brancador crut s'entendre nommer ; il se retourna et vit derrière lui un groupe de Trastévérins dont l'on , maître Taddée , le montrait du doigt aux autres en leur disant quelque chose qu'il n'entendit pas ; mais deux mots qu'il saisit au vol , délateur et Vélabre , lui en dirent assez. Le sang lui mua. Les dents serrées , aveuglé par la rage, il allait s'élancer contre l'insolent pour le percer de son épée , lorsqu'il fut retenu par un de ses camarades.
g Qu'as-'tu donc , Brancador ? lui dit-il à voix basse ; tu n'es plus à toi depuis le pont Saint-Ange. Ta maîtresse t'anrait-elle fait infidéhté? Ses doux regards et son beau sourire n'étaient-ils donc pas pour toi ? >
Brancador ne répondit que par un affreux blasphème. Tour k tour rouge de honte et pâle de désespoir, il demandait aux marbres de la basilique de s'ouvrir sous ses pieds pour l'engloutir.
Cependant l'auguste vieilUrd s'était relevé. Porté de la chapelle du Saint-Sacrement k la confession de Saint-Pierre, oii les cent douze lampes éternelles
brûlent au maosolée du prince des apdtrcs , il fut assis sur le grand-autel, et la cérémonie de Tadoratîon commença.
Érigé sur le sépulcre même de Géphas et ombragé de gigantesques spirales du baldaquin de bronzç enlevé au Panthéon, le grand-autel de la basilique papale est élevé sur sept gradins et tourné à l'orient, suivant l'antique usage. Isolé au centre de la croix, sotts la coupole de Michel- Ange, il est digne, par sa magnificence et sa grandeur , de la cour du Dieu vivant. Le pontife souverain seul y officie.
. C'est là que les cardinaux , revêtus de la chape violette , vinrent adorer pour la troisième fois le vicaire du Crucifié. Agenouillés devant lui, ils lui baisèrent l'un après l'autre le pied et la main droite, puis loi, donnèrent sur les deux joues le baiser mystique. Pendant ce tenps, le chœur chantait le Te Deum,
Le dernier qui vint adorer l'élu de Dieu fut le grand-pénitencier. Couvert de la robe de bure qu'il ne quittait jamais, même dans les pompes sacerdotales, il s'approcha de l'autel d'un pas ferme ; et ce bâtard magnanime, dont les rois du monde devaient baiser la maie, il baisa celle de son rival, de son vainqueur, avec une humilité si calme, si naturelle, avec un front si serein , que l'œii de Dieu seul put deviner son désespoir. Un seul homme avait son secret sur
la ten*e, et cet homme était caché dans l'Aventin. La cérémonie et les prières terminées, le pasteur
de la bergerie chrétienne se dressa sur ses pieds et
bénit le ti'oupeau. Ramené dans la sacristie, il reprit
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le chemin du "Quirinal. Le cortège y remonta dans le même ordre et par les mêmes rues qu*il en était descendu ; et, fatigué de tant d'honneurs et d'adorations, ému de tant de respect et d'amour, l'élu rentra dans son palais en répandant des larmes et des bé- 'nédictions. Le soir, Rome fut ilbmînée ; toutes les églises en chœur chantèrent le Te Deum^ et le canon pacifique du château Saint-Ange ébranla l'écho des mines et alla troubler le silence du désert.
Mais peu à peu le silence et l'obscurité se ressaisirent de la ville éternelle comme d'une proie. Les grands chevaux de marbre du Qqirinal et Tobélisque de Saint-Pierre , conviés d'Egypte et de Grèce à des spectacles si nouveaux pour eux, restèrent seuls sur leurs places solitaires, et les fontaines gazouillèrent seules là où la multitude avait mugi.
Mais le repos n'était pas dans toutes les âmes.
Rentrée chez elle après la fête et mollement couchée sur 9e% divans, la fille du prince d'Iesi attendit toute la soirée son amant, impatiente de le féliciter de sa grâce militaire et de sa bonne mine ; mais elle attendit en vain : son amant ne vint pas.
Son service fini , et ce supplice public avait duré des siècles, Brancador avait fui le Quirinal ; croyant voir dans tous les yeux des regards accusateurs , il était venu s'ensevelir chez lui , accablé de honte et de douleur, ft Eh quoi ! s'écria-t-il avec rage , en se battant la tête contre les parois de sa chambre, traité de délateur en public ! Infâme, jusque dans le peuple ! Mais Je suis donc un homme perdu ! il est
donc bien vrai que je suis déshonoré, et que je m'endormais sur un abîme, comme un fou sur un volcan !f Et, retombé dans ses fureurs du pont d'Ardée, il se livra au désespoir avec tout Temportement de sa nature impétueuse et mobile. Il recommença de blasphémer, il maudit l'amour, il maudit la liberté , il maudit Dieu ; prenant le ciel et la terre à partie | il chargea Fnnivers tout entier du crime de sa propre faiblesse.
Sa première inspiration fut de voler chez Marius pour lui arracher le mot de cette affreuse énigme ; il n en eut pas la force. La nature de ces deux hommes était antipathique ; Marius , l'austère plébéien , était aussi répulsif à Brancador que Brancador, le patricien efféminé, l'était à Marius. La crainte d'être humilié par le dur Trastévérin et d'avoir à rougir devant lui triompha chez l'amant d'Autonia de toute autre crainte ; esclave de la fausse honte , il n'y alla point.
Il se sentait plus d'attrait vers Anselme , parce qu'Anselme comprenait tout ; il se fût abaissé de-< vant lui sans rougir à une justification , k un aveu. Mais où le prendre ? il ignorait sa retraite , il ne le croyait même plus àHome. Depuis son retour d'Asture , le proscrit de l'Aveotin ne Tavait pas honoré d'un rendez-vous.
Ce n'est pas qu'Anselme , appréciateur plus équitable des faiblesses humaines , adoptât sans examen la leçon de Mai'ius sur la surprise du Vélaln'e. € Brancador est un traître , disait le Trastévérin }
il faot le dégrader. — Brancador n'est qu'un lionrme faible , répondait Anselme , et sa perfidie n'est que de l'imprudence. Le dégrader serait le réduire au désespoir par l'infamie ; et un homme déshonoré est capable de tout. Il vaux mieux lui ouvrir les voies de justification et le réhabiliter à ses propres yeux, t Le vindicatif enfant du Janicale secouait la tête avec incrédulité, mais il se taisait. Sa résolution était (léjà prise et dès lorè inébranlable. Le lien carbonarique lui semblait relâché ; il jugeait nécessaire de le resserrer par un exemple terrible.
Si indulgent que fût Anselme , sa tolérance pourtant n'allait pas jusqu'à l'oubli , jusqu'à l'impunité de pareilles fautes. Il écrivit au coupable une lettre froide et sévère, où il le prévenait , sans plus d'explication , qu'il était menacé d'une dégradation , et qu'on lui ménagerait sous peu l'occasion de se justifier. Le destin voulut que cette lettre écrasante parvînt à Brancador ce soir même , lorsqu'il était déjà si accablé. Ce dernier coup l'atterra.
«Me justifier! s' écriait-il. Eh!' que servirait de me réhabiliter aux yeux d'Anselme, de Marins, aux yeux de tous les carbonari d'Italie , puisque mon nom est couvert de boue jusque dans le peuple ? Groira-t-il, lui, à mon innocence ? Il n'y croira jamais, et je n'en resterai pas moins déshonoré. Un pareil soupçon tache un homme ; il n'y a que le sang qui puisse laver la tache. 9
La tête cachée entre ses deux mains, il tomba dans un accablement profond. .
I N^iinporte î reprit-il fout cTun coup en sortant de son immobilité et en se promenant dans sa ciiambre avec exaltation ; je me justifierai , et ma jostifition sera telle , qu'il faudra bien qu on m*absoIve. »
L'homme faible venait de prendre une résolution si gigantesque, qu elle respirait bien plutôt le délire de la fièvre que Théroïsme froid et calculé d*une raison convaincue.
L'amant d'Antonia avait résolu de tuer le pape.
t C'est demain jeudi, pensait-il ; le pape est couronné dimanche ; mon service m'appeHe auprès de lui pendant la cérémonie ; j'aurai tout le loisir de choisir le moment. Le coup porté , la stupeur sera si grande que je me perdrai sans peine , à la faveur du désordre, dans la foule immense de Saint-Pierre. Ainsi je me justifierai au lieu même où j'ai été insulté. »
Son plan arrêté, Brancador n'en fut pas plus calme ; il n'y a que les forts qu'apaise un parti pris ; mais la lassitude vient à l'aide des faibles : il tomba d'épuisement dans un sommeil orageux et lourd. Défaites , victoires , projets , terreurs , l'avenir qui n'était pas encore , comme le passé qui n'était plus , tout s'anima , tout prit un corps dans ses songes , et son chevet fut assailli de spectres. Il vit le Vêla* bre , Astnre , Ardée , sa maîtresse , le pont Saint- Ange , Saint-Pierre , Taddée , le pape sanglant , mort à ses pieds , tout f excepté le poignard de Marius levé sur lui.
an ROME SOUTERRAINE.