‹ Rome souterraineChapitre 73 sur 113 · XXVIII. — AMNISTIE · texte numérisé non relu

XXVIII. — AMNISTIE

Descendu le premier au rendez^vous des Thermes , Anselme attendait Marius au milieu des ruines. Levé depuis une heure sur TApennin rougeâtre et dentelé des anciens Hemiques , le soleil dorait les sept collines, et, glissant des hauteurs solitaires de Saint- Jean-de-Latran , il coulait comme une lave ardente dans la vallée d'Ëgérie. C'est là qu admis aux assemblées des nymphes , le sage Numa venait puiser ses oracles ; c'est là que sa divine épouse l'initiait aux choses saintes, et lui révélait les secrets de l'empire. K Quel Muroa, se disait tristement Anselme en pensant aux mythes profonds de ses pères, quel Numa^ pénétrant les lois.de Dieu , viendra rendre à Rome^ non pas l'empire , hélas ! il est à jamais perdu pour elle, mais l'amour et la religion des grandes choses? Quel Numa relèvera de leurs décombres ces temples de l'Honneur et de la Vertu qui jadis brillaient làhaut sur la colline, près du bois sacré des Camèn^s? Hélas ! ajoutait-il en soupirant , je m'étais en vain bercé du doux espoir d'un nouveau Numa. Moins heureux que le fils de Cures , le fils de Sicile n'a pas vu son nom sortir de Turne. » Et , centriste par la chute du cardinal de Pétralie, devinant son désespoir, il gémissait de n'être pas libre pour aller du moins le consoler , si une telje douleur pouvait èke consolée. Mais ramené à sa pensée de conspirateur ; c Après les Numa, s'écria-t-il, les Tarquins; après

AUNISTIE. . »0

les Tarquins , les Bratus. Notre dernier vusseaa est brûlé. Tant mieux ! >

Un signal convenu lui annonça Tarrivée de Ma* riuSf et les deux amis se joignirent à Tendroit le plus caché des Thermes.

c Tu es libre , dit le Trastévérin en tirant de sa poche un papier ; voici ta^grâce. •» Et il lut à Anselme une amnistie publiée le matin même par le pape de la veille. Elle rendait à la liberté tous les prisonniers politiques arrêtés depuis la nuit du Vélabre et rappelait dans leurs foyers les fugitifs.

c Je m'y attendais , répondit Anselme ; un nouveau souverain commence toujours ainsi. C'est la lune de miel des nouveaux mariés. Prenons garde aux regrets.

— Nous allons, j'espère , profiter si bien et si vite de la liberté , que nous ne donnerons pas au repentir le temps de naître. >

Amnistier des prévenus serait partout ailleurs une étrange anomalie; mais à Rome, où tout accusé politique est coupable , cela n'étonne personne , et l'on fonda sur cet acte de clémence arbitraire l'espoir d'un pootiQcat bénévole. Tout le monde, comme Anselme, s'attendait bien à une amnistie; mais on ne l'espérait pas si prompte et pas si complète. On ignorait que le nouveau pape avait acheté la tiare à ce prix.

Revenu du long étonnement oii le veto gibelin l'avait plongé et plein de respect pour l'héroïsme du Sicilien , le conclave s'en était remis spontané-

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ment à Ini de Télection du pontife. < Nommez-nous un cardinal , lui avait-il dit , et celui-là sera pape. »

Le grand-pénitencier avait demandé une nuit pour y songer ; et , après avoir fixé son choix sur un cardinal neutre , condition tacite de sa médiation : « Monseigneur, avait-il dit , en me refusant la tiare, Dieu , dans sa miséricorde , m'a permis d*en disposer pour en ceindre un front digne d'elle; or, ce front, c'est le vôtre. Un autre vous parlerait sans doute du choix d'un premier ministre; borné aux soins de Tautel , je n'élève pas mes faibles yeux jusqu'à ces hautes spéculations gouvernementales, et je ne demande à votre éminence qu'une grâce : les cachots de Rome se sont emplis durant le conclave de prisonniers d'État ; ma première mesure , si mon indignité eût été appelée au trônfl de saint Pierre , aurait été une amnistie universelle et absolue ; car le premier devoir du pasteur de l'Eglise n'est pas la rigueur , c'est le pardon. J'en avais fait la promesse à Dieu, et il faut que je la tienne ; je suis comptable devant lui de toutes ces âmes. D'ailteurs , il n'y a encore que des accusés : s'ils sont innocents , une absolution n'est qu'un acte de justice ; s'ils sont coupables , c'est une clémence qui vous immortalisera et vous conciliera l'amour de Rome et le respect de la chrétienté. Cette amnistie, monseigneur, la voici. Signez-la , et demain vous êtes pape. «

Le cardinal avait signé, et le lendemain le grandpénitencier lui baisait le pied sur le grand-autel du Vatican. Le seret resta entre eux. Le choix du Sicî-

AMNISTIE. ul

iien était , du reste , le meilleur, le seul à faire dans le cercle étroit des possibilités du conclave ; c*était on pape banal.

La dette du cardinal envers Anselme était payée ; mais n'y avait-il dans cet acte de reconnaissance nulle arrière-pensée de personnalité , nulle préoccupation d'avenir? Quoi qu'il en soit, au moment où la scène se fermait pour les sanfédistes , elle se rouvrait pour les carbonari, et par ses soins. Quels acteurs allaient y descendre ? quel drame s'y jouer ?

Soit défiance, soit besoin de recueillement, Anselme ne quitta pas de tout le jour sa solitude de FAventin. Les cachots de Rome étaient vides, et tous les prisonniers dans les bras de leur famille , qu'il était encore , lui , dans sa retraite. Enfin il la quitta au soleil couchant

Ses pas se portèrent comme d'eux-mêmes à Sainte* Marie-Majeure. Il prit d'instinct les rues solitaires par où naguère le faux pèlerin allait adorer sa madone. Laissant derrière lui les Thermes fidèles de Garacalla, il passa par ceuxdeTite, chef-d'œuvre de grâce antique , de pureté , où Raphaël a puisé les loges sublimes du Vatican. C'est non loin de là aussi, près des Sept-Salles , que fut exhumé le Laocoon. Sans s'arrêter cette fois à la basilique, Anselme descendit sui>le-champ à la maison des Quatre-Fontaines ; mais il n'en franchit le seuil qu'après s'être assuré de l'absence du capitaine Orlandini. Dame Véronique était seule et pleurait. Elle fut tellement saisie à l'apparition inattendue d'Anselme , qu elle cria au

revenant ^ et s'enfuit en murmurant des exorcismes» ft Puis-je la voir? demanda Anselme quand la pauvre tante fut rassurée.

— Fuyez , fuyez ; il est ici 1 Jésus ! Jésus! quelle impfudence !

— Puis-je la voir ? répéta-t-il avec impatieoceé

— Impossible. Il a la clef de sa prison , et per* sonne que lui n y met les pieds. Mais fuyez, au booi du ciel, fuyez ! li va rentrer ; et, s'il vous ti'ouve ici, il vous tuera.

— Et sa prison, où est-elle?

— Là-haut dans les combles.

— Ne peut-oQ lui parler au moins à travers la porte ?

— La porte , dites-vous ? Sa cellule est au fond d'un corridor qui a quatre portes, et la même clef les ouvre toutes les quatre. Pauvre Loysa! quelle épreuve ! quelle jeunesse ! Hélas ! seigneur Anselme , c'est nous , c'est moi seule qui ai fait tout le mal. Je n aurais jamais dû vons laisser passer le seuil de cette maison.

— Un peu de courage , ma bonne tante. Vous savez bien que Dieu n éprouve que ceux quil aime. Kious devons lui être bien chers.

— Vous croyez donc en Dieu , seigneur Anselme? Mon frère disait que vous étiez carbonaro ! Au reste, il prétendait aussi que vous étiez enfermé pour le . reste de vos jours dans le château Saint-Ange« Mais je suis folle ! poursuivit-elle en courant à la fenêtre. Pour iWour de^Loysa, fuyes! il fait déjà si noir

qu'on ne le verra pas venir; il nous tombera ici à rimprovîste.

— Eh ! ma chère tante , rassurez-vous ; un homme vaut un homme. Il faut à tout prix , conf inua-t-il , qu'elle sache que je suis en liberté et que je veille sur elle. Qui lui porte à manger?

— Lui.

— Quand?

— Le niafîn et le soir à TAve-Maria. Il devrait ôtre déjà ici , car voilà le souper de ma pauvre enfant qui l'attend, v En disant cela, la charitable dame indiquait tristement des yeux un petit pain bis et une carafe d'eau , préparés pour la douce victime.

« Ce pain est atroce , dit Anselme après avoir écrit à la hâte quelques mots au crayon ; mais voidi de quoi le rendre blanc et savoureux, i

Pliant le papier le plus menu possible, il Fintrodoislt dans le pain, et l'y cacha si bien , que l'œil le plus soupçonneux n'aurait pu l'y découvrir. Gela fait, il descendit avec précaution l'escalier ténébreux, et s'en alla.

€omme il traversait la borrominesque place des Quatre-Fontaines , il vit venir de Monte-Gavallo un militaire qu'il reconnut , à la clarté des réverbères , pour Orlandini. Il se tapit à l'angle de la place, contre la petite église espagnole de Saint-Carlin ; et; quand le capitaine passa devant lui, il le saisit brusquement par le bras , et lui cria à l'oreille d'une voix tonnante : iPour la troisième fois, souviens-toi du pèlerin de Sainte-Marie-Majeure ! i Puis II se glissa,

n ROME 80UTEBBAINE.

comme nne ombre, le long des noires et hanies murailles des jardins du Quirinal et se j^erdit dans Tobscorité.

Immobile , la bouche béante , les yeux hagards , le père de Loysa resta terrifié. Gommé la crédule Véronique , il crut un moment à une apparition surnaturelle. « Il est donc partout ! b murmura-il enfin entre ses dents, quand son sang figé eut recommencé à circuler dans ses veines ; et il continua son chemin d'un pas mal sûr. *

. Il arriva au logis pâle comme un mort Son tron» ble était tel qu'il oublia de brutaliser sa sœur ; il ne songea pas même à l'interroger. Ce fut un grand bonheur; car la pauvre femme était si tremblante si timorée, qu'elle n'eût pas manqué de lui tout avouer tt de trahir par peur le secret de l'amour. Ne se doutant de rien, le capitaine porta lui-même à Loysa le billet d'Anselme ; et , refermant soigneusement les quatre portes de son cachot aérien, il revint se coucher sans avoir prononcé une seole parole.

Restée seule à la clarté d'une faible lampe qui projetait plus d'ombre que de lumière sur les ma* railles blanches et nues de sa cellule , I^oysa tourna un œil humide sur son triste repas. Comme elle rompait machinalement son pain noir , le billet tomba. Elle s'en saisit avec nne palpitation de cœur qui pensa la suffoquer , et revint à la vie en lisant ces quatre mots : Son lihero e t' amo,

. L'âme humaine est si peu faite pour le bonheur,

qne , forte et indomptable dans Fadversité » Loysa succomba dans la joîe. Seule et privée de tout secours, elle resta longtemps sans mouvement , et son œil ne se rouvrit à la lumière que pour se fondre en larmes, c Je le savais bien , se disait-elle avec ravissement ; mon cœur me disait qu il était sauvé ; Famonr a des pressentiments qui ne trompent pas. » Et , se jetant au pied du crucifix qui ombrageait son lit de douleur, elle bénît Tamour et Dieu.

Quand sa joie se fut longuement épanchée en prières et en pleurs , elle devint plus intime , plus reposée. Envisageant son bonheur d'un œil calme et recueilli , elle en jouit avec une volupté plus rafQnée , plus sensuelle. Elle y vit Taurore de ce long jour de fête qu'elle rêvait ; et se reposant avec foi sur un présage si consolant , elle douta moins que jamais de Favenir. Soutenue par le bras invisible d'Anselme , elle ne craignait plus rien ; invulnérable sous une si puissante égide , elle se fortifia dans la résolution de vaincre son père en opiniâtreté. « Il n'aura pas plus la victoire ici , pensait-elle , qu'au cloître de Sainte- Catherine. Déconcerté par une résistance si obstinée, il faudra bien enûn qu'il recule. » Elle le connaissait mal.

Endormie si souvent dans la tristesse, elle se coucha , ce soir , dans la félicité ; son sommeil ne fut qu'une continuation de sa veille bienheureuse ; de doux rêves la prolongèrent.

Des Quatre-Fontaines , Anselme avait pris le chemin du Trastévéré. La dette de l'amour acquittée , il

loi restait à payer celle de la recotinaîssaace ; car ^S^ il devinait bien que le cardinal de Pélralie n'était pas étranger à Taninigtie pontificale. Il le trouva seul au cloître de Saint-François. L'abord fut triste, Le moine lui tendit la main avec un sourire amer, et un silence de quelques minutes régna dans la cellule.

( Que d'événements depuis que nous ne nous som- • ^> mes vus , dit.enfin le Sicilien , et quils sont douloureux! Anselme » me pardonnez-vous les dangers^ où je vous ai précipité ? C'est moi qui vous ai fait carbonaro f qui vous ai envoyé au Vélabre ; je vous envoyais à la mort.

— Dites f monseigneur, que vous me sauvez la vie; car l'amnistie du Vatican....

— Vouliez-vous donc , interrompît le cardinal , que je vous laissasse monter àl'échafaud? C'est bien assez de vous avoir conduit jusqu'au pied.

— Parlons de vous, monseigneur, ne parlons pas de moi. Qu'est mon revers près du vôtre ?

— N'est-ce pas , Anselme , ma chute est affreuse ? Depuis les Titans fabuleux , le monde n'en vit pas de pareille. Se lever pape et se coucher cardinal! IVTaije pas l'air d'un cadavre ? Une heure m'a plus vieilli que quarante ans ; et si mes cheveux n'eussent été déjà blancs , je sens qu'ils auraient blanchi dans cette heure ; comme ceux de la reine de France. S'il restait du moins quelque espoir ; mais 11 n'y en a plus ; l'épreuve était décisive ; tout mon jeu était sur cette carte, je l'ai perdue. Hélas! continua-t-il avec une mélancolie profonde, — et la tristesse est grande

^ dans ces grandes âmes , — n avoir qu'une idée , ne vivre que pour elle , que par elle ; concentrer en elle toutes ses espérances , toutes ses afTections , toutes ses pensées ; Tavoir vue naître, grandir ; Favoir por* tée en soi un demi-siècle; l'avoir un demi-siècle nourrie de son propre sang , de sa propre vie , dans • le silence de son âme ; n'avoir en qu'elle pour compagnon d'un si long, d'un si Iriste voyage ; famille, amonr , douceurs de père , joies du cœur , fêtes du monde , n'avctir rien connu , rien qu'elle , et lui survivre, et rester seul sur la terre ^ et n'avoir plus de Dieu à mettre sur l'autel, plus d'asile où se recueillir, plus de port où s'abriter; quelle destinée! Et

1^ c'est la mienne pourtant ! Et tant de grands desseins

' anéantis avant d'éclore , tant de nobles pensées éva-

* nouies, et l'-empire du monde perdu!.... Mais écoutez, Anselme , vous ne savez pas tout ; vous ne savez pas de quelle hauteur je suis tombé ; écoutez , vous

I dis-je ; ensuite plaignez-moi , si vous croyez que la

pitié puisse atteindre jusque là.

Le cardinal alors lui raconta toutes les vicissitudes du conclave , depuis son entrée jusqu'à sa sortie du Quirinal. Il le fit d'abord avec assez de calme ; mais arrivé à la scène du veto , le calme l'abandonna , ses passions débordèrent. Il se dressa tout d'un coup sur ses pieds ; et rejetant en arrière son capuchon :

I Je la tenais , s'écria-t-il en portant la main à sa

tête , comme s'il eût en effet tenu la tiare pour s'en

couronner ; je la sentais là déjà qui me pressait les

tempes avec amour ; et l'Autrichien s'est levé , et il

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