‹ Rome souterraineChapitre 83 sur 113 · XXX. — hZ UONT SACRÉ · texte numérisé non relu

XXX. — hZ UONT SACRÉ

Quatre heures de nuit d'Italie — minuit — sonnaient aux clochers de la ville sainte. Brancador était aux bras d'Autonia. Les ténèbres et le silence rt^gnaient sur la campagne ; venus de Rome à pied , l'un par la voie Salaria , l'autre par la voie de Nomente, deux hommes arrivèrent en même temps au pied du mont Sacré ; ils se joignirent au sommet, et se saluèrent, en s' abordant, par un serrement de main. Ces deux hommes étaient Marins et Anselme. « Anselme, dit Marins sans préambule « tu m'as prorais de ne me faire aucune question directe ou indirecte, de ne me tendre aucun piège pour surprendre mon secret ; je compte sur ta loyanté ; ce n'est même qu'à cette condition que j'ai pu consentir à te . revoir, et me permettre à moi-même la douceur d'un adieu , qui peut-être , hélas ! est le dernier. J'ai un

190 ROJIB SOI}? ElfiilNE.

defseio que je oe vetii pas te dire ; H e$t màhnnlable.

> Au laver du soleil, je per«, ei je pari ienl, pour Utie entreprise où je ne dois espeser peNoime. Si je réussis, je sers la liberté ; si j'i^choue, jp ne la coqspromets pas , et je ne fais qu une victime : or, cette victime, c'est moi, et je me dévone. âJul n'a le droit de s'y opposer ; chacun e»t maître de sa vie : e'est la seule chose qui nous appartienoe. Si je succombe , mes affaires sont en ordre, et mon testamevt en lieu sur. Je n ai point de parents, je lègue, sous ton nom, au carbonarisme , qui est ma vraie famille, tout mon bien. C'est peu de chose; mais achetez-en de la poudre et des balles , afiu qu'après avoir vécu pour la liberté et donné ma vie pour elle , j'aie eneore la consolation de la servir après ma mort.

> Quant à mon projet, ajouta-t-il en remettant à Anselme un papier cacheté, celte lettre, que tu n'ouvriras que ce soir à l'Angelus, t'en dira davantage.

9 Ami , poursuivit-il d'une voix de plus en plus grave, chaque homme a des devoirs qui lui sont propres ; et si la nature nous a départi des facultés et des passions diverses , c'est que nous ne sommes pas tous appelés aux mêmes destinées. Gincinnatus e( Scévola n'ont pas )e même compte à rendre. Gomme les hommes, les siècles ont leurs nécessités ; les âges de vertu publique et les âges de corruption n'ont pas les mêmes. Nous n'en sommes plus à ces temps primitifs où il suf&sait au peuple, pour vaincre, de se retirer au mont Sacré ; le salut du peuple ro-

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main n'eit plMs dé»ormm» qiia à^a» l'épie iê Spar«> tacus et dans les torches de Catiliua.

» Ah ! certes, je déplore aus^i hien que toi ce» né* ceaaités sanglaiiteg; cpmme toi Je regrette amèrement ces vertus fortes , mais régulières , des beau^ jours de la république ; mais je suis de mon temps, et j'en accepte sans murmure toutes les charges ; j*eo saurai remplir tous les devoirs. Ils sont durs , cap lè siècle est dur ; ils peuvent être terribles , car, aux époques corrompues, il ne sufût pas de frapper juste , il faut frapper fort.

c Si, prêt à tout pour la liberté romaine, j'ai pu, à force de honte , m'élever jusqu'au sacrifice , que de motifs , hélas 1 de gémir sur ma triste vie ! Mes facultés m'appelaient aux grandes choses ; j 'étais fait pour les orages 4e la tribune , pour les luttes de la liberté ; j'aurais défendu le peuple au Forum ; j'aurais combattu peur lui au champ de bataille ; et je suis né esclave , esclave d'ignobles prêtres ! et j'ai pfissé m^ vie à plaider devant des soutanes pour un mur mitoyen ou un sac d'écus ! Quelle ignominie ! \e sommes-nous pas bien k plaindre ? Notre destinée n'est^elle pas horrible ? Oh ! pourquoi suis-je né en ces jours d'opprobre !

I Nous qui eussions servi la république avec tant d'orgueil à la face du monde ; nous qui fussions morts ppur elle avec tant de joie, condamnés à l'humiliallon du mystère et du silence, nous fuyons la lumière comme des lâches^ nous conspirons dans l'ombre PAn^me des A^sassin^ i

tii lOMR SOUTEIIAINE.

* 1 11 «is ee n'ett pts notre fante , et cW \k du moiof une consolatioa. \ot pères nous ont légué rfaéritage d'infamie , noos FavoiiB répudié ; c'est tout ee qu'il nous était donné de faire. Que nos enfants soient plus heureux ! Si nous devons périr dans les tourmentet qui s'amassent, léguons-leur un héritage dont ils n'aient pa» à rougir , et qu'eui du moins n'aient pas le droit de maudire leurs pères, comme nous maudissons les nôtres.

B C'est ici, ami, sur ce mont vraiment Sacré, que j'ai voulu prendre congé Ae toi. Il est digne de nous par ses souvenirs, par son nom ; nous sommes dignes de lui par notre amour du peuple romain. Déchirés par la verge patricienne, nos ancêtres, révoltés, transportèrent ici leurs dieux Lares ; comme eux, dépouillés, déshérités, nous y portons, nous, nos espérances ; car ce sont nos dieux, à nous ; les seuls biens que l'on n'ait pn nous ravir. Gomme nos ancêtres , nous avons un patrimoine à réclamer ; nous voulons, comme eux, nos tribuns , et , comme eux , nous lea aurons ; comme eux, nous rentrerons en possession de notre patrimoine usurpé.

> Je ne sais , mais ce lieu est pour moi plein de prestiges. Que de fois, seul et morne, j'y suis venu pleurer sur la patrie , et j'en revenais toujours consolé! En vain parfois me semblait-il voir l'ombre des cités latines, Ântemnes et Fidènes, Nomente et Ficulée, secouer la poussière des tombeaux et passer à mes pieds comme des spectres railleurs.

« La voilà, me disaient-elles en me montrant inso-

L£ MOXT SiiCllé. I2S

« lemment du doigt la cité déchue ; la voilà , la ville t du bâtard! Que loi a servi de s'eorichir de nos dé- » pooiUes et de faire passer sur nous la charme? 1 Prostituée au roi bariiare , la reiue du monde est « l'esclave des nations ; marâtre dénaturée , elle n'a • plus que des supplices pour payer l'amour de ses t enfants ! Regarde, répétaient-elles en ricanant, « regarde ta république adultère ; elle fornique dans f l'ombre avec un prêtre ! »

c Non? • répondait une voix foudroyante, qui faisait rentrer dans le néant tons ces fantômes ; et le fondateur se dressait là-bas , calme et majestueux, sur les collines de Grustumère , ou il livra et gagna son premier combat, c Non ! s'écriait le fils de la Ves- V taie ; non, ma ville, tu ne périras point ; les nations « ne prévaudront point contre toi. Rome n'est-elle pas > la ville étemelle? t Et l'écho des sept collines, l'écho des tombeaux, des temples, des bois sacrés, et jusqu'à l'écho des cités vaincues, toutes les voix du désert répondaient en chœur : Étemelle ! étemelle!

> J'en omis l'oracle , et c'est parce que Rome est étemelle que nous conspirons dans les ténèbres depuis tant d'années ; c'est parce que Rome est éternelle qne nous sommes ici , et que je me dévoue avec joie, comme Décius, à une mort probable, mais utile.

t Quel siècle, ami, que celai où, vainqueur de la royauté, le peuple romain écrasait l'hydre patricienne au mont Sacré! où, par un synchronisme merveilleux, la liberté triomphait aux plaines de Marathon , an golfe de Salamine ; où Léonidas mourait

•HV Hiermopfles ! 1^ miomti*ïm que te fir^ a retrouvé tint de M iltiftffes • tant de ThémU^fim ; au- JDurd'bui ^ue la poussière des Trois Cents a'eit r#nimée, le peuple rpmain ne se ranimerait pa« I II ne retrouverait paa, lui, un Brutus ! pas uu seul de ees trois centa Fabiens qui moururent au Crémère, Thfitmo^ pjf les de la république ! Qome ne renaîtrait pas eamme la Grèce ! Elle serait k ce point dégénérée qu'iilii'F aurait^ point pour elle de résurrection! C'est ee que toi . ni moi n'avons jamais cru ; c'est ce que nous n^ons jamais pu croire : car nous sommes Romans, et nous savons ce qu'a de chaleur et de vie le vieux sang qui coule en nos veines.

t Mais silence Me héros, le gardien du mont Sacré, Sicinius est là qui nous écoute ; il nous entend , il nous parle : » C*est l'heure ! nnus dit*il, dehout ! Il

V est temps enfin de rouvrir les portes du Capitole à * la liberté! Cardes-vous, nous dit-il encore, gardes* » vo^^ surtout de cesMeoenius h la bouebe dorée, de f ces faiaeurs d'apologues, menteurs élégants , vains B fabrlcateurs de sophismes , qui ont l'art perfide de

V convertir toute vérité en mensonge, tout mensonge 9 en vérité, •

t Mais que pourrait nous dire Sicinius que nous ne sussions déjà? que te dis-je moi-même, dont tu ne sois convaincu ? Sst-ce à toi , eçt^e à nens qu'il est besoin de rappeler toutes ces choses ? Ne viventelles pas en nous ? ne sont-elles pas nous^-mémes Flus qu'un met donc, et je me tais, et je para.

> Ami , j'ai légué mon bien à nos frères ; je te

LE Moni êkc%È. lis

^ lègoe à toi mtt plête an soleil et moû KÊttoiit du jpeiip\e remain* Occupe Ftine ma ftùût êè Tsatre. Aîme-le, défeodd^hs, ce cHent ebérî, qui fretit fe eoûtet* la vie cetniiie 11 mé la ciyâtera peut- être à moi-iBéme. Réiis ! qui plaiderait M cause si ^ neos , noosr FaLfatiàrnÈBurnSf si noKs la trahissions ?

« Je se crains pas le jour de la lottes je eraifis le

I jo«r eu briomphe, non pour toi, la prospérité se dé*» prave que les âmes Imsses ; les grands cwatê ifj retrempent et s*y ennoblissent : mais combien , après la tictoîref seront Mè\e» au drapeau ? combieti persévéreront jnsqa'ao boot dans le bon combat? Toi, du moins « n'est-ce pas , à Anselme f tu garderas ta foi 4 la répnbl^qtfe ? Hélas! je le prévois déjk, il n'en est qne trop, même dans nos rangs, prêts à donner à l'Italie Texem^le de Faposfasie et de la servilité. H<>Éle aux renégate ! bonie anx trtti9foges ! Malédiction sur \bè fib dn penpie qnt se tendraient au prlnee, et, parvéans impudents, prétendraient convertir le Forum en antichambre !

» Ilpopoia! Upepolo! Je ne venx do moyen âge que eo cri de bataéHe ! Ami, qu'il soit ton eri de vic^ tolrei Stt paix eomme en gnerre n'en aie jamais d'ange, et ma froide dépouille palpitera de joie dans ma fo«nbe sanglante. 0 peuple romain ! ê mon sent amour! puissé-je vivre âssex pour voir lever enfin

\ v&t ta glêlre le soleil de la liberté, comme le soleil

f de la servitude se lève en ce moment snr ta misère! •

fandla tfi» M «rtné parlait, le soleil s'était en ef£it

levé. DeaCfendu des erèies orientale» de Ytkfemkë^ H

IM ROMS SOUT£A&Ali\E.

îUumiiiwt déjà la coupole de Michel- Aay> Le-loag^ae , chaîne cintrée des nonto Sahoi, qni embrasse à Y 9^ rient la caoïpagM de Rome, rayonnait des clartés nouvelles» et les hauts pics projetaient çà et là sur la pUkia leur ombre gigantesque. Le soleil rendait plus saiU lantes les anfractuosités pittoresques de ces monts aborigènes tout argentés de cascades, tout peuplés de souvenir ; la ville d'Horace et d'Arioste, Tivoli , blanchissait entre les rochers sur les flancs boisés du mont Gatillo.

Le mont Albane , isolé comme une ile enchantée au milieu de Taride nullité du désert, se teignait de plus de feux encore. L'humble couvent des Passionistes qui brille au faîte rappelait, tant il avait alors d'éclat^ le magnifique temple de Jupiter Latial dont il a usurpé la place. Tusculum, où dort un Stuart, étalait les marbres somptueux de ces villas patri* ciennes , et les forêts du mont Algide verdoyaient sur sa tête blanche comme une couronne de gui sur la tête d'un druide.

La campagne était tout en flamme. Serpentant de la ville aux montagnes, six aqueducs rouges, minés on debout, dressaient au loin, comme des ponts aériens , leurs arches svettes et fuyantes , et imprimaient aux champs romains ce caractère de grandeur et de poésie qui n'appartient qu'à eux. Les pins d'Ita* lie balançaient mollement leur gracieux éventail; et, plus près de Rome, l'austère sapin des villas bronxait au soleil sa pyramide immobile. De ce côté, et non loin du mont Sacré, une villa plus fraîche et plus riante que

, LE MONT SAGBli. fil

tontes les autres marqnait la lisière du désert ; le pic

bleu du Soracte en marquait le ternie, et les lignes

vi^oreoses du Gimino ondoyaient bien loin vers Toc-

cident. Quelques villages dévastés, des tours féodales,

des ruines de toute nature, de tout âge, semaient les;

coteaux, les vallées, dont la plaine mouvante est sil*

[ lonnée : brillant par-dessus toutes les coupoles de la

[ ville sainte ,1a croix d'or du Vatican, étoile du monde,

t rayonnait sur Tazur du ciel comme le labarum de

ConstantÎB.

Belvédère de ces perspectives tristes et sévères, le mont Sacré était jaune d'épis. C'est un' coteau plus qu'une montagne ; fib des volcans éteints du Latium, son pied baigne dans l'Anio, dont l'eau verte et cou* rante va se mêler plus bas au Tibre fauve et lent. ^ Un mille plus baut, s'y perdent, comme deux fils d'or, l'Allia descendu de Nomente , le Grémère des* cendu de Veïes , ruisseaux fameux^ plus riches tous les deux de gloire que d'eau.

I Le soleil inondait tout , colorait tout ; mais il ,ne

^ donnait point de voix à ces chants muets. Tombeau

de lagrandeur romaine, leur silence est étemel comme le silence des tombeaux. Un troupeau de chèvres blanches s'abreuvait à l'Anio , près du pittoresque pont Nomentain ; le pâtre, à cheval, galopait, la lance au poing, entre deux sépulcres ruinés.

i Au moment de se séparer, les deux amis entendi*

f rent derrière eux un concert de voix, et, arri-*

vant du calé de l'antique MéduUia, une procession passa au pited du mont Sacré. C'était la Confrérie

If8 ROUE âOUTEUftAINE.

de Itt Mort. GMiverUf de fa csgoule noire , les frères fimrclialeDt deux à denx en chantent des Ittenles fonèbres. Ils venaient de ramasser dans le désert na moissonneur mort de faim ou de mararia sur sa faucille. Après avoir disputé, arracbé le cadavre à la voracité des corbeaux et des chiens , ils le portaient en terfe sainte, dans un sac de cuir noir.

Le convoi descendit au pont couvert de FAnio, et continua, en psahnodtant toujours, son chemin vers Rome. Les chants et bientôt les hommes se perdirent sous les arches du majestueux aqueduc de FEau- Vierge.

t Encore un vieillard d'Ardée ! s*éoria Marins ; en^ ^ core une victime! 0 peuple infortuné! Vatican mau* >dit! t En prononçant ces derniers mots, Fénergiqae Trastévérin éleva ses deux poings fermés vers la coupole de Saint-Pierre, en signe de menace, d*anathème, comme le Pistoïaîs du Dante, blasphémant Dieu :

Le mani aliù cOn ambcduo h fiche.

La haine, le mépris, la vengeance^ toutes les pas^ Sions violentes respiraient dans cette impréMtloii silencieuse.

Marius ne revint à lui que pour congédier son ' ami. Leurs conventions étaient précises, les dnrtts de , leur indépendance individuelle reconnus et sacrés. Fidèle aux pactes , Anselme n'adressa à son ami ni question ni reproche. D'aillenrs, il le «avait inflexible dans ses résolutions; toute tentative pour l'en dé'tourner eût été vaiAe.

LE MONT 8AGRK. 120

Les adieux n en furent ni moins tendres, ni moins touchants. Le dur Trastévérin s'amollît jusqu'aux larmes. Honteux, comme d'une faiblesse, d'une tensibitité si nouvelle , il s'arracha des bras de son ami, et le pria dé retourner à Rome.

t Gomme tu as promis de ne point m'interroger^ lui dit-il, tu as promis aussi de ne pas me suivre, de ne pas m'épier, et je compte sur ta parole, t

C'était là encore une de leurs conventions.

Anselme laissa donc Marins sur le mont Sacré. Il descendit seiil à l'Anio, qu'il côtoya jusqu'à ce pittoresque pont Salario, où Torqnatus tua le Gaulois. Là, il passa le fleuve, et, remuant la poussière d'Antemnes, première rivale et première conquête de Rome, il entra dans la ville étemelle, comme Alaric et Brennus, par la porte Colline, aujourd'hui Salaria.

La porte franchie , il descendit de la cité des morts dans la cité des vivants par les jardins de Salluste, de ce débauché sceptique et sans conscience qui fut le détracteur de Marins et de Catilina.

Quand Marius jugea Anselme de retonr à Rome., il en prit à son tour le chemin , mais par la voie de Noraente. Il passa sans le voir devant le tombeau du rhéteur Menenius Agrippa, puis devant les deyx vieilles églises de Sainte-Constance et Sainte-Agnès, deux monuments chrétiens de Constantin ; cheminant un mille encore au milieu de toutes ces villas princières d'un aspect si majestueux , si sévère , dont la voie antique est bordée, il rentra à Rome par la porte Pie, une heure après Anselme.

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