I- Voir page 142, note
de rinscription qui nous occupe eurent été rassemblés, on put lire, à droite et à gauche, en deux files de lettres placées les unes sous les autres, la légende suivante :
FVRIVS DIONYSIVS FILOCALVS SCRIPSIT D AMASIS ^ PAPiE CVLTOR ATQVE AMATOT.
« Furius Donysius Filocalus, qui aime et vénère le pape Damase, écrivit ceci. »
L'inscription commence par ces mots, que nous avons déjà cités, et qui forment la première ligne :
DAMASVS EPISCOPVS FECIT
et la fin de la phrase est donnée par la dernière ligne :
EVSEBIO EPISCOPO ET MARTYRI.
Entre ces deux lignes, qui en sont comme le cadre, se déroule le poëme, composé de huit vers. Nous n'en donnons ici que la traduction française : le lecteur peut voir le texte latin, avec un fac-similé de l'inscription, planche XII :
u Héraclius contesta à ceux qui étaient tombés le droit de se repentir de leurs péchés. Eusèbe enseigna que ces malheureux avaient le droit de pleurer leurs crimes. Le peuple se divisa en deux partis, et, la fureur s'allumant, on vit des séditions, des massacres, une guerre civile, la discorde, des luttes intestines. Aussitôt l'un et l'autre (le pape et l'hérétique) furent bannis par la cruauté du tyran, quoique le pontife conservât intacts les liens de la paix. Il supporta son exil avec joie, regardant le Seigneur comme son juge, et, sur le rivage de la Sicile, il laissa le monde et la vie. »
Cette inscription est celle que dès les premiers fragments M. de Rossi avait devinée, celle rapportée par les anciens manuscrits et discutée par Baronius. Il n'est plus douteux qu'elle fut composée par Damase en l'honneur du pape Eusèbe, et que les faits racontés par elle appartiennent à la vie de ce pontife. Avant de les commenter, nous devons montrer l'opinion de M. de Rossi justifiée sur un autre point. En examinant avec un soin minutieux les innombrables fragments de pierre et de marbre gisants sur le sol
au milieu de décombres de toute sorte, on découvrit quelques portions non plus d'une copie, mais de l'original luimême, de la pierre sur laquelle avait été gravée l'inscription primitive. Parmi ces débris il s'en trouve un ou deux qui sans doute avaient échappé aux recherches du copiste qui, au vi' siècle, travailla à rétablir, sur le revers d'un marbre arraché à quelque monument païen, l'inscription damasienne détruite par les barbares. Ainsi, dans la copie du vi^ siècle exposée aujourd'hui au milieu de la chambre de saint Eusèbe, on lit avec étonnement ce troisième vers où ne se retrouve pas l'irréprochable latinité du pape Damase : Scinditur partes populus gliscente fiirore. Or nous savons aujourd'hui que ce solécisme est l'œuvre du copiste, et a été causé par la perte, au moment où la copie fut faite, d'un fragment de l'inscription originale. Ce fragment retrouvé par M. de Rossi donne en effet avant le vaoX partes la préposition IN, qui rétablit la correction de la phrase: Scinditur IN partes populiis... Le copiste était sans doute trop peu lettré pour suppléer de lui-même aux lacunes des monuments à moitié détruits qu'il s'efforçait de rétablir ; il copiait naïvement ce qu'il voyait, se préoccupant peu du sens ou de la mesure du vers, et laissant quelquefois en blanc les lettres perdues, comme dans la septième ligne; Pertulit exilium.,. omino siib jiidice lœtus.
Les planches XII et XIII permettent au lecteur de comparer la copie avec ce qui reste de l'original. Corriger les deux monuments l'un par l'autre est aujourd'hui facile ; mais lorsqu'on n'avait sous les yeux qu'une copie fautive, où les mots ne sont séparés par aucun blanc, il était moins aisé de retrouver avec certitude le texte primitif. A ce point de vue il est curieux de consulter les anciens manuscrits, dont les auteurs n'ont vu que le monument du vi^ siècle. 'Voulant en effacer les incorrections trop apparentes, ils ont introduit dans leur texte les leçons les plus singulières. Dans tous les manuscrits le S'y A au lieu de S'VM au second vers est corrigé, et 1' IN omis au troisième est suppléé : c'étaient là des fautes trop évidentes pour qu'on pût s'y tromper.
230 ROxME SOUTERRAINE.
Mais d'autres corrections sont moins heureuses : dans le manuscrit dont Griiter a suivi le texte, le SEDITIOC^EDE du quatrième vers est transformé en sed et loca ede^ le mot ...OMINO à l'avant-dernier vers devient dans un manuscrit omnino . dans un autre homine; dans le même LITORE T(R)INACRIO du huitième vers est écrit litor et nacrio,
M. de Rossi a raison de se réjouir de sa découverte, et de considérer le double monument qu'il a mis en lumière comme un des plus importants non-seulement de l'épigraphie chrétienne, mais de l'épigraphie latine tout entière. A vrai dire, ce n'est pas seulement une inscription, c'est un chapitre perdu de l'histoire de l'Eglise qu'il a conquis à la science. Nous avons montré comment les doutes de Baronius, possibles quand on ne connaissait ni la dédicace de la première et de la dernière ligne, omise dans les manuscrits, ni le lieu où l'inscription avait été vue par leurs auteurs, ont perdu aujourd'hui toute raison d'être. Quels sont donc ces faits inconnus, cette page oubliée, que rend à l'histoire de l'Eglise le petit poëme damasienî^
Aux 11^ et III'' siècles, de violents débats s'élevèrent dans l'Eglise sur la conduite à tenir vis-à-vis des chrétiens retombés par peur de la persécution dans les liens du paganisme. Le schisme de Novatien fait voir quel esprit de dureté, d'arrogance, de contentement de soi-même régnait à cette époque chez un grand nombre de chrétiens. Fiers d'être demeurés fidèles là où d'autres étaient tombés, ces frères aînés de l'enfant prodigue voulaient fermer aux malheureux lapsi la porte de la réconciliation. A côté de ce dur esprit, il est beau de voir l'Eglise se penchant avec une douceur maternelle vers les pécheurs repentants, et versant dans leurs plaies l'huile et le vin de la pénitence. Cette douceur était loin cependant de dégénérer en faiblesse. En même temps qu'elle fermait l'oreille aux conseils des hommes sans pitié, l'Église attachait au pardon solli d'elle des conditions sévères, et demandait aux apostats une pénitence égale à leur faute. Cette sagesse éloignée de tous
CLMETIÈRE DE CALLISTE.
les extrêmes se manifesta en plusieurs circonstances sous le pontificat d'Eusèbe et sous celui de son prédécesseur Marcel. Les lettres du clergé romain à saint Cyprien, écrites à un moment où le saint-siége était vacant, font voir quelles étaient en ceci la tradition et la pratique orthodoxes. Elles nous peignent les lapsi^ armés de lettres de recommandation obtenues des martyrs et des confesseurs de la foi, demandant avec insistance une réconciliation immédiate, et le clergé de Rome maintenant un terme moyen entre une inflexibilité trop grande et un pardon trop facile (pronam nostram facilitatem et nostram quasi duram criidelitatem). Le remède, disent les correspondants de saint Cyprien, doit être égal à la blessure, et s"il est appliqué trop hâtivement, une nouvelle plaie se créera à côté de la première mal fermée. « Que l'on entende, non une fois, mais plusieurs fois, mais souvent, les soupirs des pénitents; que les yeux criminels qui n'ont pas craint de regarder les idoles versent assez de larmes devant Dieu pour effacer leur impiété. » Saint Cyprien dans ses lettres parle, lui aussi, de troubles, d'émeutes causés dans quelques villes par la présomption et la violence des apostats voulant arracher de force l'absolution de leur péché et leur réintégration immédiate dans la communion des fidèles. Après la persécution de Dioclétien, la même situation se représenta. Cette terrible persécution avait été précédée d'une longue paix durant laquelle les courages s'étaient affaiblis et beaucoup d'âmes avaient perdu leur ferveur première. Aussi les chutes furent-elles nombreuses, et nombreux aussi furent les apostats qui, la persécution finie, demandèrent à rentrer dans l'Eglise. Le prédécesseur d'Eusèbe, Marcel, maintint avec fermeté la discipline établie. On essaya de le vaincre par la violence, et l'un des séditieux fut un chrétien qui avait moins que tout autre droit à un pardon facile, car son apostasie n'avait pas même l'excuse de la peur, il avait renié la foi avant la persécution. Les passions s'émurent, des partis se formèrent, et la tranquillité publique fut si violemment troublée
que l'empereur Maxence, qui n'aimait pas l'Église, et lui avait rendu la paix pour des motifs purement politiques, ne crut pouvoir venir à bout des séditieux qu'en envoyant le pape en exil. Cette histoire est racontée par saint Damase dans l'inscription suivante placée sur la tombe de Marcel, et conservée par les manuscrits :
veridicus rector lapsos quia crimina flere prtEdixit, miseris fuit omnibus hostis amarus. hinc furor,hinc odium sequitur,discordia,lites, seditio, ciedes, solvuntur f(sderapacis.
crimen ob alterius christumqui in page negavit, finibus expulsus patrice est feritate tyranni. ujec breviter damasus voluit comperta referre, marcelliutpopulusmeritum cognoscere posset.
a Le pasteur, sincère dans ses paroles, enseigna que ceux qui étaient tombés devaient pleurer leur faute. Il s'attira la haine de ces malheureux. La colère, la discorde, la sédition, la lutte, les massacres, s'ensuivirent; les liens de la paix furent rompus. Pour le crime d'un autre qui, en pleine paix, avait renié le Christ, il fut chasse de sa patrie par la cruauté du tyran. Damase ayant appris ces choses a voulu les raconter brièvement, alin que le peuple pût connaître les mérites de Marcel. »
La vie du pape Eusèbe reproduit les faits racontés dans cette inscription, comme son épitaphe en répète presque les termes. Ce sont deux chapitres d'une même histoire. L'Héraclius nommé dans le poëme consacré à Eusèbe est peut-être ce chrétien tombé en temps de paix, Christum qui in pace negavit^ qui souleva les haines contre le pape Marcel. Ainsi, avant Constantin, au lendemain de la persécution dioclétienne, les discordes intestines de l'Eglise troublèrent assez vivement la paix publique pour que deiix fois le pouvoir civil crût devoir intervenir, bannissant une première fois le chef du parti orthodoxe, une seconde les chefs des deux partis.