‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 115 sur 228 · ANTIQUITÉ ET TYPES PRINCIPAUX DE L'ART CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉ ET TYPES PRINCIPAUX DE L'ART CHRÉTIEN

Sommaire. — Antiquité de la peinture chrétienne. — Opinions de d'Agincourt, Raoal-Rochette^ de Rossi. — Développement graduel de l'art chrétien. — Ses progrès contrariés par les persécutions. — Explication d'un canon du concile d'Elvire, A. D. 303. — Moyens de distinguer les dates des peintures. — L'usage du nimbe introduit peu à peu, — Lettres et croix au bord des vêtements. — Monogramme. — Style et caractères généraux. — Notes topographiques. — Esquisse de l'histoire primitive de l'art chrétien. — Pemtures chrétiennes des temps apostoliques. — Réfutation d'une théorie de Raoul- Rochette. — Division des peintures chrétiennes en six classes.

L'histoire de Tart chrétien primitif a servi de thème aux discussions religieuses les plus passionnées. Il est presque impossible de la raconter sans réveiller quelque écho de ces discussions, car les découvertes récentes, en reculant plus loin qu'on n'avait encore osé le croire Tantiquité des catacombes, ont rendu plus pressant et plus grave le témoignage si souvent démandé par les écjîvains catholiques aux monuments figurés qu'elles renferment.

Jusqu'à la tin du siècle dernier on considérait les premiers chrétiens comme ayant été les ennemis des beaux-arts, et n'ayant vu en eux que de frivoles ou coupables instruments d'idolâtrie, de dépravation, de sensualité. Quand d'.\gincourt, le premier, osa parler de la très-haute antiquité d'un petit nombre de peintures vues par lui dans les cata-

combes, personne encore n'essaya de conclure de ces exemples isolés à une règle générale, à un ensemble, à toute une période artistique. Trente ans plus tard, cependant, Raoul-Rochette pensait et parlait plus hardiment. Rejetant le sens absolu prêté parfois à certains mots de Tertullien, il montrait que ce grand apologiste, tout en attaquant les abus avec sa verve et son exagération accoutumées, n'eut jamais ridée de contester le principe de 1 art chrétien, dont la légitimité, admise de tout temps, est suffisamment prouvée « pour le chrétien par l'autorité de TÉglise, et pour l'antiquaire par rétude des monuments * ». Dans ces dernières années, enfin, la question a fait un nouveau pas, ou plutôt il n'y a plus de question ; on a en effet découvert, dans les retraites souterraines qui l'abritèrent d'abord, le berceau même de l'art chrétien ; on a retrouvé les vestiges de ses premières inspirations, de ses premiers essais, et l'on est en mesure d'attribuer à certaines peintures des catacombes l'âge même des apôtres ou de leurs plus anciens disciples.

Niebuhr s'est grandement trompé en disant qu'avant la naissance de l'art chrétien l'art classique avait déjà péri. Il vécut assez pour transmettre aux premiers peintres chrétiens cette forme parfaite et cette immortelle tradition du beau qui languissent quelquefois, mais ne meurent jamais tout entières. A l'époque où germait sous terre la première fleur de l'art chrétien, l'art classique avait à peu près conservé toute sa vigueur et tout son éclat, et si les innombrables monuments qu'il a laissés venaient à disparaître, il suffirait d'un regard jeté sur les premières lignes tracées par les peintres des catacombes pour reconnaître qu'au moment oii la foi nouvelle commençait à animer la main de ses artistes, l'art romain était encore plein de vie. « En ce qui concerne la distribution des sujets et le caractère de l'ornementation , les décorations des catacombes , dit avec raison Kugler, approchent des peintures murales des meilleurs temps de l'empire : leurs légères arabes-

I. TahUau des Catac, romaines^ p. 162, 176, etc., éd. Bruxelles, 1837.

L'ART CHRÉTIEN. a^i

ques rappellent les fresques de Pompéi ou des bains de Titus*. » M. de Rossi n'hésite pas à reporter au premier siècle ou au commencement du second la date de quelques peintures de la crypte de Lucine, du cimetière de Sainte- Domitille et d'autres catacombes. « On se demandera peut-être, dit-iï, s'il est vraisemblable que TÉglise, à peine détachée de la Synagogue, cette ennemie jalouse des représentations figurées, ait songé au temps des apôtres ou de leurs disciples, dans le feu de sa lutte contre ridolâtrie, à recevoir dans son sein et pour ainsi dire à baptiser les beaux- arts. » Une si grave question, ajoute-il, demanderait un traité spécial : a bornons-nous à dire que, si Ton compare, dans les cimetières souterrains, la richesse, la variété, la liberté de sujets et de types des plus anciennes peintures avec la roideur chaque jour croissante, la pauvreté d'invention chaque jour plus grande du cycle figuré appartenant à la fin du m® siècle, on reconnaît l'invraisemblance de l'hypothèse d'après laquelle l'usage de la peinture aurait été introduit peu à peu dans la «ociété chrétienne, à la dérobée, et en opposition avec la pratique première de l'Église *. » « L'état florissant des beaux-arts au temps des Flaviens, de Trajan , d'Adrien , des Antonins , dit - il plus loin , le grand nombre de ceux qui les enseignaient à cette époque dans la capitale de l'empire , la conversion à la foi de puissants personnages, et même de membres de la famille impériale, comme Domitille et Flavius Clémens, durent favoriser l'introduction et le développement de la peinture chrétienne. Au contraire, le déclin des beauxarts au III* et au iv* siècle, l'élévation, à cette époque, du salaire des peintres et des sculpteurs, la diminution lente mais continue de la fortune publique et privée, poussée assez loin pour contraindre le sénat et les empereurs à construire les monuments nouveaux aux dépens des anciens,

I. Handbook ofpainting in Italy^ t. I, p. 14, éd. Sir C. Eatsiake. a. Eoma soturranea, I^ 196, 197.

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tant de causes réunies ne pouvaient faciliter Tessor de l'art chrétien durant cette période; et à mesure que les fidèles gagnaient des prosélytes , du pouvoir, de la liberté, ils perdaient à un degré presque égal les conditions requises pour le développement de l'art. »

Ch. Lenormant, Welcker, de Witte, lés meilleurs critiques d art en Allemagne et en France s'expriment sinon dans les mêmes termes, au moins dans un sens identique *. En Angleterre, les écrivains les plus engagés dans la lutte contre les idées catholiques se rendent sur ce point à l'évidence. « Les premiers chrétiens ornèrent leurs cimetières souterrains, dit l'un d'eux, non par une nécessité de leur religion, mais parce que les païens avaient coutume d'honorer ainsi leurs morts*; » c'est-à-dire que, voyant les païens orner de peintures leurs chambres funéraires, ils les imitèrent en ceci, n'étant retenus par aucun scrupule, par aucune prohibition. Mais l'auteur que nous citons va trop loin, quand il attribue au seul désir d'honorer les morts l'origine de l'art chrétien; car les chambres sépulcrales des catacombes étaient aussi des lieux de culte public, et les peintures qui couvrent leurs murailles se rapportent bien plus aux mystères chrétiens qu'au souvenir des morts. Ce qui est vrai, c'est que l'épanouissement de l'art chrétien fut graduel et successif. On commença par employer les formules décoratives de l'art funéraire païen, écartant avec soin tout signe d'idolâtrie et toute image immorale; peu à peu on introduisit dans cet ensemble décoratif quelques traits spécialement chrétiens, et enfin, par une évolution naturelle, un moment vint où toutes Içs formules inutiles, pour ainsi dire, se trouvèrent éliminées, pour ne laisser place qu'à des sujets exclusivement chrétiens. L'auteur

1. Ch. Lenormant considérait quelques peintures du cimetière de Domitille comme étant du même style que celles de la pyramide de Caïus Sextius, an 32 ap. J.-C. {Correspondant ^ février 1859, p. 356.) — Welcker attribuait au 1" siècle les peintures de la crypte de Lucine. — Roma sotterranedj I, 322.

2. Letters from Rome^ by the Rev.W. Burgon, p. 250. London, 1862.

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anglais que nous avons cité remarque que dans quelquesunes des plus anciennes chambres des catacombes « on ne sait pendant un instant si Ton a sous les yeux des fresques chrétiennes ou païennes ». Le plafond est peint avec les mêmes compartiments géométriques, Tordonnance des sujets est la mêipe, « ce sont les mêmes animaux fabuleux, les mêmes gracieux festons, les mêmes feuillages, les mêmes fruits, les mêmes fleurs, les mêmes oiseaux». En regardant avec attention on distingue au centre de la voûte la figure du Bon Pasteur, une femme en prière, Daniel dans la fosse aux lions *, ou quelque autre symbole connu, et à ces indices, délicatement semés dans un ensemble dont ils n'altèrent en rien l'ordonnance classique, on est averti qu'on se trouve dans une chambre chrétienne.

Tel est Tart nouveau dans ses commencements mesurés et discrets. « Un art ne s'improvise pas, » a dit Raoul- Rochette : créer de toutes pièces un art sans précédents n'était pas plus au pouvoir des premiers chrétiens que substituer une nouvelle langue au grec ou au latin. Il ne faudrait pas croire cependant que l'art chrétien, enchaîné à l'art antique, fût condamné à demeurer immobile et sans fécondité propre. Dans l'art comme dans le langage, de nouvelles idées ne peuvent s'exprimer qu'en créant de nouvelles formes, ou en modifiant les anciennes : un nouvel esprit, introduit dans une langue, la fait éclater de toutes parts, s'ouvrir, pousser des rejetons, comme la sève qui monte au printemps rend fécondes les vieilles branches. Le moment devait venir pour l'art chrétien où les anciennes formes artistiques, quoique modifiées, dilatées sous la pression de Tesprit nouveau, élevées par l'allégorie, ne lui devaient plus suffire, où tout un cycle de sujets chrétiens allait se créer, s' écartant de plus en plus des modes d'expression de Tart païen, et finissant par se détacher complètement de lui. C'était la marche commandée par la logique des choses. L'art chrétien ne débuta pas par d'informes essais, de

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