SCENE IV
Juliette, à Roméo qui va pour for tir.
rr
1 U me fuis, Roméo! dans ma douleur extrême,
O Ciel! mon frere eft marc; o regrets fuperflus ! Pleure avec moi du moins ton ami qui n’efl plus. Voilà donc ce bonheur dont j’emhraflbis l’image! Quel monltre a dans fon fang raiïafié f.i rage?
Cher frere, en cet inftant qui m’auroit dit, héhs! Que je devois fitôt déplorer ton trépas;
Je vois cher Roméo, quel chagrin te confume ,
De mes ennuis profonds tu reffens l’amertume:
Ah! quel autre que toi dans mes juftes douleurs, Doit confoler ma peine & partager mes pleurs?
Il fembîe en ce moment que le Ciel m*ait d’avance. Pour foutehir ce coup, ménagé ta préfence.
Mais tu frémis , ô Ciel ! & fembles te cacher.
Rome o.
Par pitié de tes bras lailTe-moi m’arracher.
D’où vient cette douleur, immobile , muette ?
Si c’étoit....
Romeo.
Juiles Cieux !
Juliette.
Roméo !
r Romeo.
Juliette!
Juliette.
Ah! barbare, mon frere a péri par tes coups. Romeo.
Frappe; voilà mon cœur, affouvis ton cQurrçux. Juliette.
Ah! Ciel!
Romeo.
Veux-tu ma mort?
Juliette.
Je veux cruel !
TRAGEDIE
Romeo
Prononce.
( En mettant la main fur fon épée,) Tu n’as qu’à dire un mot, & voilà ma réponfe. Juliette.
Qu’as-tu fait, malheureux?
Romeo.
L’avois-je pu prévoir?
Mon pere alloit périr, j’ai rempli mon devoir;
De fon péril preffant , l'image inattendue ,
A troublé dans mon fein la nature éperdue ,
J’ai couru, j?ai frappé. Céder à mon amour,
C’étoit ô er la vie à qui je dois le jour.
Je fuis envers tes feux, un ingrat, un perfide,
Mais je n’ai pas été du moins un parricide;
Chargé d’un tel forfait, à moi-même odieux,
J’aurois cru t’offenfer de paroître à tes yeux.
J’ai pris d’un Moncaigu le féroce courage,
Du fang des Capulets, prends à ton tour la rage. Ton pere doit rentrer enflamm . de courroux;
Je vais m’offrir fans arme au devant de fes coups.
Je mettrai dans fes mains, fournis & fansdéfenfe.
Ce fer fouillé d un fang qui lui criera engeance.
Et je mourrai content , fi le mien dans ces lieux , Calme au moins tes regrets en coulant fous tes yeux.
Juliette.
Garde-toi d’écouter cette farouche envie.
Ah! barbare! & c’eft moi qui tremble pour ta vie! Quel attrait tout-puiffa c me force en mon maLi ur, A cher her dans toi feul un charme à ma douleur ? Par onne, ô mon cher frere , à ma douleur extrême? Tu connus notre amour, tu l’approuvas toi-même. Que , dis-je? Ah ! fans frémir , peux-tu voir , hélas l A qui perça ton flanc, pardonner ton trép s?
Roméo par ce Ciel, par ton bras que j’implore , Punis-moi du forfait de t’adorer encore.
Arrache-moi la vie , ou fauve à mon devoir,
4o ROMEO & JL LIE T TE.
Le coupable p’ailir que je prends à te voir.
Adieu, réparons nom , n'atter.ds pas que mon pere, Soit inftruit dans quel fa g il doit venger mon frere. Ii en eft temps encore, échappe à fon courroux,
Va, mets les flots , les mers, mets !c monde être nous; Sois sûr qu'en quelques lieux où le deilin te jette ,
Tu vivras à jamais su cœur de Juliette ;
Va, mes feux te fuivrons, j’en attelle l’amour , Par-tout où tu verras la lumière du jour.
N'attends pas qu a mes yeux elle te foi't ravie ,
Je t'accorde ta grâce, accorde-moi ta vie,
Que ce foit la le prix, ce n'eft pas trop pour moi, Le ce frere immolé que j'ai perau par toi.