‹ Roméo et Juliette: tragédie en cinq actesChapitre 12 sur 42 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

Le )tffdln de Ccpnlei» -^ Ia lune paratt dm h fond.

BOMÉO, pm JUILLETTE

noiriso.

n Be rit de ramonr, celui qoe ses traits n'ont jamais blessé. — Mais, arrêtons. Quelle est cette lumière que je vois là-bas briller à cette fenêtre? Cest le jour naissant, c'est le soleil, c'est Juliette! (jutiette punit à u lea^ tre.) Lève- toi, bel astre, plus brillant que celui qui m'êclaire. Oui, Diaue pâlit de jalousie, en se voyant moins belle que toi, qui n'es qu'une jeune m<H*telle attachée à son culte. Renonce à son culte austère et dépouille ta robe de vestale ; sa couleur est odieuse et triste, et ne convient qu-aux insensées. Oui, c'est elle; je reconnais ma souveraine : oui, c'est ma bien-aimée. Ohl si elle pouvait savoir que c'est elle qui est l'objet de mon amour, (ii s'aTuce yen la fenitre.) — Il me semble la voir parler; et cependant je n'entends nul son de sa voix. Qu'importe : ses yeux ont un langage... Je veux leur répondre. — Ah I je suis trop téméraire : ce n'est pas ft moi qu'elle parle. Que ses yeux sont étincelantsi Oui, si la voûte du ciel était enrichie de ces deux étoiles, les oiseaux, trompés par l'éclat de leurs feux, cbantocakiit dans la nuit, ea croyant saluer l'aurore. — Je la vois : elle repose sa joue sur sa belle main. Ohl que ne suisje le gant qui revdt cette mam! Je toucherais sa joue de rose.

JULIETTE^ lonpftmit «i w croyaat feule.

Hélas, malheureuse I

__ BOiliSD.

131e vient de puler; 6 bel ange! parle encore.

JULIKms.

0 Roméo I Roméo I «- Pourquoi es-tu Roméo t —

20 ROMEO ET JUIilETTB

Renonce à ton père et abjure ton nom, ou, si tu Taimes mieux, jure seulement d'être mon amant^ et je cesse d'être une Capulet.

ROMÂO, & part.

L'écouterai-je parler encore, ou répondrai-je à ces mots?

' JULIETTE, continuant.

Il n*y a de toi que ton nom qui soit mon ennemi. Ea cessant d'être unMontaigu, tu n'en serais pas moins toimême. Ehl que m'importe ce nom Montaigu? Ce que nous appelons rose, sous tout autre nom n'en serait pas moins rose, n'exhalerait pas un parfum moins doux. Ainsi, Roméo, en perdant ce nom, n'en conserverait pas moins toutes les perfections qui me le font aimer. Roméo, quitte ce nom qui ne fait pas partie de toimême, et pour ce sacrifice, reçois-moi tout entière en échange.

ROMÂO, k JuMede^ «n élevant la voix.

Je te prends au mot : donne-moi le nom de ton amant, et j'abjure le mien. De ce moment je cesse pour jamais de m'appeler Roméo.

JULIETTE, farpriie et eonfue.

Qui es-tu, toi, qui, caché dans la nuit, viens surpreoare mes secrets?

ROMÂO.

Je ne sais par quel nom te répondre, et te faire coanaître qui je suis ; mon nom, cher ange, m'est odieux, puisqu'il est haï de toi.

Mon oreille n'a pas encore entendu cent paroles prononcées par cette Toix, et cependant j'en reconnais les sons : n'es-tu pas Roméo, un Montaigu?

ROMéo.

Je ne suis ni l'un ni l'autre, bel ange, si tous les deux te sont odieux.

Dis-moi comment tu es entré dans ce jardin ; ses murs sont élevés et presque inaccessibles. Quels sont tes projets, étant ce que tu es? Ce lieu sera celui de ta mort, si quelqu'un de mes parents vient à t'y surprendre.

ACTB DBUXiâtfB 21

ROMÂO.

C'est ayec les ailes de ramour que j'ai franchi la liauteur de ces murs, ir n'est point de remparts capables d'arrêter Famour; et tout ce que l'amour peut tenter, l'amour l'ose : tes parents ne sont point un obstacle pour moi.

8'il te surprennent ici, ils te tueront à mes yeux.

ROMÉO

Hélas! il 7 a bien plus de danger pour moi dans tes yeux, que dans vingt de leurs épées. Daigne adoucir ton regard, et je suis invulnérable à leur haine.

Je ne voudrais pas, pour le monde entier, qu'ils te vissent en ce lieu.

ROMÉO

Je suis couvert du manteau de la nuit ; il me dérobe à, leurs regards, et pourvu que tu m'aimes, peu m'importe qu'ils me surprennent. Je serai bien plus heureux de iinir ici ma vie sous les coups de leur haine, que de la prolonger sans ton amour. .

Encore une fois, qui Va servi de guide pour l'introduire dans ce jardin?

ROMÉO

L'amour. Il m'a prêté son génie, et je lui ai prêté mes yeux. — Je n'ai point appris l'art du pilote; mais lusses-tu au delà de ce vaste rivage, environnée de la plus vaste mer, je m'exposerais sur les flots, pour conquérir un si rare trésor.

Sans ce voile de ténèbres qui couvre mon visage, tu verrais le rouge de la pudeur enflammer mes joues au souvenir du secret que tu m'as entendu confier à la nuit. Je voudrais bien avoir été moins franche. Oui, je voudrais, je voudrais pouvoir nier l'aveu qui m'est échappé. — Mais loin de moi ces vains détours. M'aimes-tu? Je sais que tu vas répondre, out': et Je recevrai ton aveu avec joie.. Mais ne fais point de serments; ils ne t'empêcheraient pas de devenir perfide : les parjures des amants passent pour des jeux de l'amour. Cher

2St Raxào RT JUI^ISTTE

Roméo, si tu m'aimes,, déclare-le avec bonne foi. — Peat^tre trou^e&-tii que je me sois trop facilement .saadue : eh bien , îl m'est facile de prendre un fieoxrt plus sévère, et de te répondre, rnnt si ces formes te plaisent daTantage : mais autrement, je ne rétracterais pas mon aveu pour tout l'univers. — En véritâ, hean Mootaigu, je suis trop tendre, et tu pourrais craindre que ma conduite ne devint légère. Mais fie-toi à moi^ sable jeune homme; tu me trouveras plus fidèle que celles qui mettent plus d'art à paraître indiffîrentes» Oui, j'aurais dû être plus réservée, il faut que je L'avoua; mais l'aveu que tu as entendu par surprise, avant cpae je fusse sur mes gardes, n'en est pas moins l'expression échappée à mon sincère amour : ainsi pardonne>moi, c'est la nuit qui m'a trahie, qui t'a dévoilé mes sentiments : ne juge donc pas sur ma trop facile défaite, que mon amour deviendra léger.

BOMSO.

Juliette, je prends à témoin cet astre sacré dont la lumière ai^ente les cimes de ces arbres fruitiers.««-

JULTETIKm

Ah I ne jure point par cet astre inconstant qui change tous les mois : je craindrais que ton amour ne devint inconstant comme lui.

ROBIBO.

Et par quel serment?....

JUIJBTTS.

Ne fais point de serment, ou si tu veux en faire, jure par ton aimable personne, par toi, qui es le dieu que j'idolâtre, et je te croirai.

ROMKO.

Si jamais Tamour de mon cœur sincère..»..

Arrête : ne jure point encore. Ta présence me comble de joie, et cependant je ne sens point de joie à former ce contrat cette nuit : il est trop téméraire, trop inconsidéré, trop soudain : rapide comme l'éclair, il s'évanouirait peut-être comme lui. Mon doux Roméo, retiretoi : ce germe d'amour peut avec le temps éclore et mûrir pour notre première entrevue. Adieu, adieu. Que

▲CTB BBUXlAlfB 33

ton cœur goûte un sommeil aussi doux, un aussi doux fi^^w que eekô. 901 est dans le jnieD.

ROMéOb

Ohl me renvenas-tu si peu satisbitt

Et quelle satisfaction TeuK-tu de plus ?

L'échangift de ton fld^ amoor coofere le mîffii4

Je t'ai donné mon coBor avant même que tu Taies demandé; et je voudrais avoir encore & te le donner une seconde fois.

BsiHie que ta tondrais me laretiitt? Et pourquoi le Teadnâa-tH, ma bien-aimée?

Seulement pour te prouver ma sinefoité, pour t» k redonner encore; mais je ne désire là qo'un boniieur dont je jouis déjà. Ma l>ienveillanee pour toi est aussi ^uste que la mer, mon amour est aussi inépuisable ; I^his je t'en donne, ^ pkas û m'en reste : tous les deux sont infinis. J'entends du bruit dans la maison ; dier

amant, adieu! (l« oovnoe aippelk J«ttetle «n dedans de UmtîMii.)

Tout à l'heure, bonne nourrice. — Aimable Montaigu, sois fidèle. Demeure un moment encore, et je vais revenir.

0 heureuse, heureuse nuitl Je tremble que tout ceci ne soit qu'un songe : il est trop plein de douceur poor

être réel. (jaUelte reparait à la finlte.)

Trois mots encore, cher Roméo, et puis, adieu, adieu. Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but, réponds-moi demain matin par l'exprès que j'aurai soin de t' envoyer ; fais-moi savoir en quel Ûeu, en quel temp^ tu veux accomplir la cérémonie sainte, et j'irai mettre & tes pieds tous mes trésors, et je te suivrai, 6 mon amant! par tout l'univers.

LA NOURRICE, derrière le Uiéàtre*

Madame!

24 ROUéo ET JULIBl'TB

JULISTTB.

J'y vais tout à l'heure. — Mais si tes desseins ne sont pas honnêtes, je te conjure...

JJk NOURRICE, derrière U théâtre.

Madame!

JULIBTTB»^

Dans l'instant j'y vais» — De cesser tes poursuites» et de me laisser à ma douleur : demain matin, j'enverrai.

KOHÉO.

Que ma vie et mon bonheur...

Mille fois adieu. (Elle diaperaît.)

ROMéo.

Ô mille fois malheureux d'être privé de ta présence! L'amour vole vers l'amour avec l'ardeur dont le jeune écolierfuit seslivres: l'amour, en se séparantdel'anionr, éprouve la tristesse du jeune écolier que rentralne à l'étude son maître odieux.

JUIiIETTE reTieni encore i la feflètre.

StI Roméo! Roméo ! (eiie rappelle d'ane Toii étouffée.) L'esclavage a la voix éteinte et timide : il ne peut se faire entendre au loin. Je voudrais faire retentir les^ échos du nom de mon cher Roméo, jusqu'à perdre l'haleine et la voix.

ROMÉO

Cest ma bien-aimée qui m'appelle par mon nom! Oh! que les accents d'une amante sont doux et clairs dans le silence de la nuit! De quelle musique délicieuse ils remplissent l'oreille !

Roméo!

ROM&O

Ma bien-aimée!

A quelle heure du matin enverrai-je vers toi?

ROMÂO.

Sur les neuf heures.

JUUBTTB.

Je n'y manquerai pas : d'ici à ce moment il y a vingt années J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.

ACTB BEUXiéME 25

ROMÉO

Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu t'en ressouviennes.

Je l'oublierais toujours tant que je te verrais près de moi, et ne songerais qu'au plaisir que me fait ta présence.

ROMÉO

Et moi je veux rester avec toi pour te le faire tottjours oublier, et je veux oublier ici tout l'univers.

Le jour est prêt à percer. Je voudrais que tu fusses parti, mais pas plus loin de moi que l'oiseau prisonnier d'un folâtre enfant : il le laisse traînant sa chaîne voltiger à quelques pas de sa main, et soudain il secoue la tresse de soie et le force à revenir vers lui, tant son amour est ennemi de la liberté de l'oiseau qu'il aime!

ROMÉO

Je voudrais être Toiseau captif dans tes liens.

Et moi aussi je le voudrais, mon doux ami ! mais je t'étoufferais à force de caresses. — Adieu, adieu. Oh t dans cet adieu il est tant de douceurs, que je dirais et redirais adieu, jusqu'à ce que le matin vint nous surprendre. (EUe s*én ta.)

ROMÉO

Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton cœur ! Je voudrais être le sommeil et la paix, pour reposer comme eux sur tes yeux et sur ton cœuri — Je veux dès ce moment aller trouver mon respectable religieux, implorer son assistance, ses conseils^ et lui apprendre mon heureuse fortune, (ii son.)

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