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CHAPITRE III

A peine installé dans son nouveau poste, le prendre du représentant Villemain lança, tel Bonaparte, une proclamation à ses administrés.

6 septembre 4832.

Appelé parmi vous du fond de la Brelai^ne où mes efforts ont laissé quelipios traces, où mon (iéj)art a laissé (|uel(jU('s reiirets. j'arrive élrang«M' à votre affection pour remplacer un homme qui la possédait entière. Je ne m'aveuple en rien sur la lArhe difficile (\m vient méclioir, mais je lenvisaj^e sans crainte, appuvé (|ue je suis de mon zèle déjà éprouvé, de mon ardeur {\ rechercher et à opérer les anudiorations. de mon patriotisme dévoué (pie j'ai pu faire connaître au milieu des troubles civils qui ont agité l'Ouest, du vôtre cnlin si connu de toute la France. L'ordre et la liberté sont votre devise coinuje la mienne; réunis par un sentiment d'inébranlable fidélité au trùne et aux institutions de Juillet, nous marcherons ensemble au même but. l'Inuincur <•( la j)rospérilé du pavs. Tous mes soins, tout luou temps seront consacrés à vos intérêts ; rien ne me coulera {)our en agrandir le cercle, pour en développer les ressorts. J espère trouver ma récompense dans votre estime et plus lard peut-être dans votre amitié.

Voilà (lu sInIc ollicMi'l (rime siriipi'uso Itaualil»' .lo j)ri'l('i"(' I Irrcsst' itti Pajiv cl {{oiiiicu oltlcnait cor-

lainenient moins de succès en déclamant la prose ci-dessus dans la sous-préfecture de Louhans qu'en chantant ses refrains égrillards au grand Vatel. Car il était souvent obligé de venir à Paris, particulièrement à l'époque du carnaval. C'est curieux comme les préfets de Louis-Philippe ressemblaient à ceux de la république actuelle ! Romieu ne se jugeait pas le droit de perdre son titre àliomme le plus gai de Finance, il ne pouvait pas céder la suprématie de l'ingurgitation à ses amis Rousseau, .Alalitourne, Briffault, Jacques Arago, Bécquet, qui ne (juiltanl guère la capitale avaient toute facilité de rester en bonne forme.

Rousseau, garçon d'esprit, avait inventé le compte rendu des séances du tribunal correctionnel. Il représentait assez bien un vigneron distingué de Bourgogne ; le teint coloré, l'œil ouvert, annonçaient sa bonne humeur. Romieu en avait fait son élève adoptif avec cette différence que Romieu se grisait et que Rousseau se soûlait. Malitourne, épicurien, et bénédictin à ses heures, commensal des meilleures tables et d(îs meilleurs noms, tenait un bon bout de cette confrérie arrosée d'Aï et de joyeux propos. « Il y a, disait-il, dans la demi-ivresse où je me mets quelquefois une certaine fleur. Quand nous avons soupe ensemble, Bécquet est gris, je suis gris aussi si vous voulez, mais d'une autre nuance de gris. Je suis plutôt lilas. » Quant à Briffault, c'était le soupeur par excellence, le parrain de toutes les cuisines du boulevard, l'inventeur d'une façon nouvelle de boire le Champagne. 11 faisait la cloche, c'est-à-dire que

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remplissant uno cloclie h fromage, il commençait en vidant d'un Irait cette coupe gigantesque un hinr/ (ju'il terminait à la fin comme intonation. Homieu (|ui était de la même école donnait le fa en achevant d'avaler son verre et cela émerveillait les gaiçons dont quel(jues-uns étaient mélomanes. Mais il reculait devant la cloche de Briflault.

Silène serait mort de jalousie s'il eût passé une soirée en compagnie de ces gaillards-là ! (iOmme on compi'end les ({ueslions du valet d<> chaïuhrc (jui suivait M. le sous-préfet à Paris et lui demandait le soir avant la sortie : a Atlendrai-je Monsieur? hclair'erai-je Monsieur ? Où poiierai-je Monsieur? » Doué (Tuu h^mpéramenl de fer, d'un estomac hélonni', Romieu parlait reli-ouxcr les barons de la l\)urchelh» installés, soit aux Frèies Proveneaux, soil chez Véfour, soit chez Véry. Là dans la salle des <'/>/v//rrv ils examinaieni le jeunt; déhutani (|ni aspiiail au diphune siiziH' Moi'l el (Ihaiidou el desail d ui\ seul coup absorber un t'iioiiiie Ncire de ebauipauue, b" \in à la mode, (juainl, au ris<|ue d un loiMuidable mal (le (-(eiii-. le n(''opb\ le a\ait buiui' le piol, les ucns e\ei*e(''s (|ui eomj)()saieiit l'ai'éopai:»» le sacraient buveiii' cl poussaienl des liouiias cii I lionueui' de ce iiouNcau cliexalier de la laide ronde.

FjCs aulres cab'S n ('laieiil jias ibdaissés jiar la bande ; Houlb', ce ^amin de Paris lail direclcui' de Ihéàlre, j»r«''lt''iail C.ora/./a, landis (ju«' Kouneu lenail pour (lolnllaid doni la poiie s'oiaiail d'un cbe\i'euil en guise de li'opluH». (iobillaid, (juci luun poui' un res-

taurant ! disait Roger de Beauvoir. Les gais compères attiraient la clientèle mais ne contribuaient pas beaucoup eux-mêmes à la fortune de l'établissement, témoin le tour joué par Rougemont et Romieu au limonadier de la Porte Saint-Martine

Les deux associés firent imprimer des menus entièrement semblables à ceux du traiteur, seulement aux prix d'ordinaire élevés, ils substituèrent des cbiffres à tenter bien du monde, puis un soir après un bal costumé donné par le tbéâtre, la foule vint se sustenter.

— (( Garçon, une dinde truffée ! s'exclamait un garde-française qui entouré d'une escouade de camarades commandait son souper. Voyez donc mes amis, c'est pour rien, 3 fr. oO !

— (( Du saumon ! glapissait un arlequin attablé devant des perdreaux qu'il voyait tarifés sur la carte 0 fr. 75 pièce et le saumon 1 franc.

— (( Du foie gras! réclamait un mousquetaire qui jugeait sa solde suffisante pour s'offrir ce mets fin coté 1 fr. 2o. »

C'était un concert universel d'éloges, de bonne humeur et de gaîté. Mais quand arriva le quart d'heure de Rabelais des discussions homériques s'élevèrent entre garçons et clients. On exhibait les menus, on les brandissait, on les comparait, on protestait, on criait ; le propriétaire. accouru en toute bâte ouvrait de grands yeux, n'y comprenait rien et finissait par

1 . Vicomte E. de Grenville. Histoire du journal La Mode, Paris, 1862.

se lamenter en assurant (ju'il allait à la ruine. Durant cette scène, Romieu et sa bande installés à une table bien garnie s'amusaient comme des petits fous. Bientôt on allait chercher le commissaire qui interrop:eait vainement les consommateurs hurlants et rendait enfin un jugement de Salomon ; comparant les prix anciens avec les prix nouveaux il en fit une moyenne qui fut arce[)tée par tout le monde. Le limonadier n'y perdait peut-être pas, ce qui pouvait consoler les auteurs de la comédie.

Au milieu de telles folies, cette bohème littéraire trouvail le moyen de semer son esprit à travers les journaux, les revues et les livres. Les uns composaient dans les salles de rédaction, les autres dans les mansardes ou bien les deux coudes appuvés sur une table de restauiant. Plus favorisé, l{omieu avait hi faculté de se ressaisir à Louh;ins (h'vant un ni;ii:nih(|ue bureau pav«'' par le (iouvcnuMiicnl ; aussi occuj)ait-il utih'nienl h's hop longues soirées provinciales. En iHX\, il faisait paraître sous le pscudonyiiu' de M""' Augusia Kei-noc un roman assez pâle inliluh' le Mousse, en iiiéinc Iciiips, il doiinail dans la lima' dr Paris (mai-jiiiii un arlicli' VKnumcipation des cornniiinrs où se r«Mnar(|uai('iU st)ii \)0\\ sens et sa lin»' observation, ('.rite ('-lude servait de compléim-nl au discours prononc»' jiai' M. Ihicis Ir 1) mai à la Chambi'e des d»''j»ut»''S, mais Ir ministre eût fatigué ses auditeurs s'il cùl traité entièrcmrnl et' ihJ'ine fécond. La cliioiniiuf ne dit j)as (ju'il les empéelia de dornn'r

Ayant d»''jà\u déliter bien des maiirs. Hoiniru citait

quelques-uns de leurs hauts faits comme preuve de leur médiocrité. 11 racontait (jue beaucoup d'entre eux ne coupaient même pas le Bulletin des Lois et conservaient soigneusement cette publication pour bourrer leur fusil ; que Tun faisait arrêter les chasseurs étrangers à sa commune alors qu'ils la traversaient pour se rendre ailleurs; qu'un second empêchait les bateliers de débarquer sur son territoire ; qu'un troisième vendait ou louait de sa propre autorité des parcelles de propriétés communales ; qu'un quatrième écrivait aux citoyens nommés pour composer le jury de révision de la garde nationale : « Si vous ne vous rendez pas à la séance de dimanche, je vous y ferai conduire par la gendarmerie. » Et notre auteur ajoutait :

« Livrez ces communes à leurs propres œuvres et vous rétablissez l'édifice féodal, non dans ses formes grandioses, mais dans ses vices les plus mesquins. Ce sera une agrégation de petites théocraties mêlées de petits pachaliks selon que le curé ou le gentillàtre s'y trouve en première ligne d'influence. »

Qu'on remplace le mot curé par maUre d école, le mol fjentilldtre par délégué des loges et Ton verra si les phrases précédentes ne s'adaptent pas exactement à la période actuelle malgré les immenses progrès ! ? que nous a fait réaliser l'instruction moderne.

Le séjour en Saône-et-Loire fut pour Romicu l'époque la plus marquante de sa vie. Certain jour, le bruit se répandit à Paris que M. le sous-préfet de Louhans avait notifié une circulaire pour mettre à

prix la lete des hannetons (jui ravageaient son arrondissement. Répétée par cent bouches sur le boulevard, racontée dans les petits journaux, la nouvelle obtint un extraordinaire succès. Partir en guerre contre les hannetons; quelle extravagance! Vouloir les exterminer, quelle bouffonnerie ! C'est bien juste si l'on n'affirmait pas qu'un de ces coléoptères s'était glissé dans le cerveau de celui (jui promulguait cet édit que personne n'avait lu. Et pour cause! Jamais Homieu n'écrivit semblable proclamation ; jamais il n'en eut môme l'idée. C'était simplement une farce ({u'oii faisait à celui (jui en avait tant joué. VA\v réussit au delà de tout espoir el le mystiiié ignora tToîi parlait Ui coup. Il ne fut éclairé (jue beaucoup plus laid lors(jue dînant chez M. Guizot, il raconta jivec philosophie : (( En vérité, je ne puis bouger sans rlic poursuivi par rvWv maudit»' histoir»'. Je ne sais (jucl est le lanceur dr l'ai'i'rti' contic les liaiiiictons ; je suis si fi*é(|U('mrm'iit contraint (h' [)ail('r trcux pour iii«' déh'ndrc (juc je Unirai j)ar cioiic (pic j ai sigiu' leur sentaïKM' de mort sans la lire el (juc je suis i-tM'llt'uit'nt leur houiirau. » Alors une soix s'idexa : >■ 11 \ a assez, longtemps que le iciiiords j)t'se sui" ma conseienee ; cet arrèh'' c'est moi (jiii ai iin cuit', iiiipi iiu»'-, d('d»it«* cela un malin où je n'axais rim à faire. » l/liomiue (|ui s'accusait ainsi t'iail le pseudo eomie de ('.our champs, original jdein d'esprit et rahiieanl des Sourr/urs de Id nKirijUisc dr ('rri/f///\ Sa icNclalion

\. Cl (îiiiMiot : M. lioniieit rt ars iriivics. Paris, 185;i. IMusiours Ocri-

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n'étonna personne, sauf le principal intéressé.

En attendant, la presse claironnait le conte aux quatre points cardinaux et la foule ne se lassait pas de la relire; les sarcasmes pleuvaient sur le viveur auquel les journalistes ne pardonnaient pas de se transformer en homme sérieux. L'un d'eux avouait vers 1840 : « Je me suis fait pendant quelques années douze cents francs de rente rien qu'avec les hannetons de Romieuî^ » Beaucoup de gens qui aiment l'esprit tout mâché répétaient naïvement Tanecdote trouvée plaisante et s'écriaient à l'audition du nom

connu : « Romieu I oui Romieu ! hannetons

hi ! hi ! hi ! lii ! hi ! hi ! » tandis que les présents

se mettaient à rire sans comprendre plus qu'eux et s'empressaient de réitérer la plaisanterie qui ne manquait pas de soulever le même enthousiasme. Un tel succès zoologique désignait évidemment le personnage à une préfecture ; M. d'Argout acquitta cette dette et le 4 juillet 1833 Romieu était promu préfet de la Dordogne en remplacement de M. Mourgue, nomination pleine de tact puisqu'elle envoyait le soupeur émérite au pays des truffes.

A peine le décret venait-il d'être signé que les feuilles puhlicjues se mirent aux trousses de l'élu. De tous côtés, on tirait les basques de son nouvel liabit. Le Charivari, un des journaux les plus mordants, ne

vains placent l'histoire des hannetons à Périj^ueux ce i[ui est impossible puisque Romieu n'était pas encore dans cette ville lorsque parut la ct-lèbre complainte.

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