‹ Romieu et CourchampsChapitre 14 sur 54 · COMPLAINTE · texte numérisé non relu

COMPLAINTE

sur la fin lamentable et prématuvre de M. Roniieu,

victime des hannetons et sons-préfet de Louhans

où il s'en vit crue lie fyient dévoré.

Entre l'index et le pouce Romieii tenait à lécart Une plume de cannrd Dont il en [)eii;nait son Mousse (juand un certain bruit se fait Par devant son cabinet.

C'était le ^arde (•bain[)ètre (Jui s'en venait tout saisi Pàlf <li' peur el liMii>i Sai)()U<lier avec son niaitre € Hélas! poiirlauii^ur de Dieu « Acct)iu*e/. M. lioiuieu.

« C'est, dit-il, une autre histoire « C'est les cruels /'bannelons « Qui s'en vont par escadrons « Unvniïer le Icrriloire « Si vile vous n'accourez « Nous sertuis tous dévorés.

(Roinicii pail «'U iiuciTt» conlrc l«'s hcstioh'S. il h'S rencontre, liif smi r\\ri' td Inir «Mivoie son Mousse au visage, mais rammil luneu.v se jette sur lui}.

L'insecte comme une teigne

Rongea tout le sous-préfet CominençanL par le plumet Et Unissant par lempeigne.

A l'instant il dévora Yeux, pieds, mains et cœtera.

Il a brandi son épée

Tant qu'il eut un l)ras encor

Mais lorsque de tout son corps

Sa langue seule est restée,

Cette langue a proféré :

« Vive le roi des Français ! »

Sur le tombeau du grand homme

On écrivit : « Gi-git qui

« Du hanneton perverti

« N'a pu sauver le royaume.

(i 11 fut bon fils, bon préfet

« Bon camarade et très gai.

Et comme la complainte ne semblait pas suffisante, le Charivari l'appuya de plaisanteries presque quotidiennes faites à l'aide des fameux insectes.

« Les habitants de la Dordog^ne ayant appris qu'on allait leur envoyer M. Romieu comme préfet ont déclaré qu'ils ne voulaient pas des restes des hannetons » (20 juillet).

« Les habitants de Périgueux ont déjà préparé pour la réception de l'homme le plus gai de France une chanson parodiée de la Parisienne.

L'hanneton en vain le dévore Homieu plus gai renaît. Sous l'hanneton voyez éclore L'habit argenté du préfet

C'est Ihomme le plus pai de France

Qui dans notre cité s'avance.

Par nos dzintrg! dzingg ! haoundd ! baoundd ! Par nos baoundd ! dzingg! haoundd !

Par nos dzingg! dzingg! baoundd ! hé dzingg! hé baoundd ! baoundd!

Saluons sa présence.

(iM juillet).

« Les habitiints de la Dordogne ne peuvent pas dire ((U(i leur nouveau préfet n'est pas piqué des hannetons» iU juillet).

Pendant (ju'oii le persillait ainsi, Roniieu était présenté au roi par M. d'Argout, [irèLait serment entre les mains de Sa Majesté, puis regaj^nait Périgueux où fidèle à l'exemple de ses ])ré(lécesseurs, le nouveau fonctionnaire adressait le 7 aoûl une retentissante proclamalion à ses adnnnisliés. Ces phrases en indi(juent le Ion :

(( .l'ai-i'ive au milieu dr vous jeune et j»res(jue inconnu. J'ai besoin de voli'c conliance et mon aclivitt' la Fiiéï'ilri'a.

(( Le (lt''\('l()pp('in(Mil (If rindiisliic, la jti'Ojtaual ion des lumi('i-es, racci'oissemeni du l»ienèlre iztMK'ral, tel sei'a loujouis le triple l)ul de mes soins speciau.x

« Comme homme polili(]ue j'ignore le passt'' et je travaille pour laNiMur .l'appuierai axce couraLre connue avee ecnn action le sNslinie de paix «'I d*ordr«» qui est sorli de la riAolulion de .luillel, (oui «'mpii-ssi' d'ailleui's de tendre une main lianche à quicoïKjue \('ul se lalhei" à noire jeune el lihic monaichit». »

La Mode, organe agressif el spii iluel de la pensée

royaliste, ne manqua pas de railler ce message (n" du 24 août 1833).

« L'encyclique est d'une grande modestie. M. Romieu y apprend aux Périgourdins qu'il est jeune et presque inconnu, ce sont deux graves erreurs. M. Romieu a été fort jeune il est vrai sous la Restauration mais il est tout à coup devenu mûr depuis la Révolution ; il est peut-être inconnu aux habitants du Périgord, mais il est très connu sur le pavé de

Paris Nous doutons fort, malgré toute la ferveur

de la nouvelle vocation de M. Romieu, que le préfet fasse jamais oublier Fancien habitué du café Gobillard, que ses circulaires lui fassent autant de réputation que ses combats bachiques et que Thabit brodé du magistrat juste-milieu l'inspire aussi bien que les fumées du vin d'Aï. »

Ces dards n'entamaient pas l'épiderme de Romieu tout occupé des fonctions préfectorales. Ses premières démarches furent heureuses, elles déclanchèrent le 9 août une visite de l'évoque Mgr de Lostanges- Sainte-Alvère qui s'était ju-sque-là signalé par une hostilité évidente contre les représentants de la monarchie orléaniste. La Providence récompensa bientôt Monseigneur de cet honnête procédé, concession pénible faite aux idées libérales. Quelques jours après sa politesse, il avait la douce consolation de voir son nouveau préfet canonisé. Oh ! non point par Rome, mais par le Charivari qui ])ubliait le 2y août la caricature ci-contre appuyée de cette explication pieuse :

Il 0 M 1 1: U 47

« Saint Romieu fut en proie aux attaques des liannetons infidèles. Avec le concours du conseil générai, il parvint à les terrasser, mais surpris un jour par eux, seul avec son g-arde ciianipetre, il en fut impitoyablement dévoré jusqu'à sa croix d'honneur et son bréviaire surnommé le Mousse, exclusivement. Ce trépas lamentable lui valut les honneurs du martyre. Philippe-Sauveur le rerut parmi les élus oîi il goûte en ce moment les douceurs de la vie éternelle et de la préfecture.

« Jean-Paul le jeune artiste de quatorze ans qui en aura bientôt cjuinze, a copié saint Romieu d'a|)rt's le tableau qu'on voit à gauche du maître-autel de l'église paroissiale de Louhans. »

Le récent bienheureux n'était pas homme, ou plutôt n'était pas saint à se nourrir uni(juemenl du pain des anges ni à passer son existence assis sur un nuage en écoulant les musi(jues célestes de MM. les chérubins et séiaphins Poussé par la grande voix du dcvoii', il silloiuiail les loulrs de son déparlement pour piTiidrc laiiuue av«'c l«'s populalions Lo I I s«'plembrc. il se rendait à Thenoii en compagnie du t'onsi'il de i'é\ision loi'stju à une lieue de la \ ille les ollicieis de la uarde nationale se jut'senli'reiit à cheval devant lui et le coimuandant du bataillon débita ralloculioii sui\anle, digne d'un bon eilt»\(Mi. . et d un hoiniete gaide national.

Monsieur le l'i-rfol.

Organe, du l)al;iillon do Tlienon. nous venons vous prier d accueillir riionuuaiio de son respect et de son dévouement

Nous sommes heureux de saluer en vous le représentant de noire jeune France qui, recueillant avec respect l'héritage d'expérience de ses devanciers, s'efforce de l'accroître encore de ses propres richesses, de cette France qui sait aimer avec désintéressement, de cette France enfin si éminemment virile dont les lumières, le courage et l'énergie prudente feront toujours notre orgueil et le désespoir de nos ennemis.

Le Moniteur qui publia en entier cette harangue n'imprima point la réponse du haut fonctionnaire. Elle dut être éminemment administrative, c'est-à-dire

plate et banale. On y entendit voltiger les mots

soumission aux lois votre belle cité la liberté

et la paix toutema sollicitude etc. Mais avant

que M. le Préfet ouvrît la bouche pour prononcer la réplique officielle au discours poncif du garde national, nous devons être certains que Romieu déjà blasé sur les paroles oiseuses dut penser comme Aristote : « Je m'étonne d'avoir des oreilles pour écouter quand j'ai des pieds pour fuir I ))

1^^fi-J.,

vl'

*.! .iprès l.i cuiv-Mlurc du i.hiinian 2) .loui i«S.'i.'i

CHAPITHE IV

La légende prétendait, comme nous Tavons vu, que le malheureux Coco avait été dévoie pai* les hannetons jusqu'à sa croix, opération dillicile puis- (ju'il n'était pas encore décoré. L'ouhli, (jue dis-je, l'injustice allait se réparer grâce à Tappui du général Bugeaud le(juel inslalh' dans sa tm»' d Kxcideuil (Dordogne) vivait en adminislri' de son ami HcHuiru. Celui-ci ratVai* hit lui-méinc la nn'iiioiic du izucriicr.

Péri^'ueuv, i.i avril 1834.

Mon ciiei' {i<'n(''r;il,

Pennollez-tnoi, après vous avoir quoiquofois adresse lios iinportiins, de le devenir niui-niènie. Nous jugerez de rinlérêt que je dois porter à l'objet de ma demande. Je crois savoir que M. d'Ai'goul avait l'inlcnlion de mo faire donner la rroix au i""" mai, sa retraite et partiiuliéreinent eelle tie .M Didier (lequel lavait demandée pour moi au eommeneemenl de Tannée) me font douter (]u'on pense cette fois j\ me ranger sur la li>le des heureux. Kt ptunlanl vovez ma bizarre position ! Je me trouve comme ceux (jui passent «lans le nnuide pour avoir les bonnes grj\ees dune jolie lemmcet (]ui ne lui ont jamais pris le bout du doigt. Les |)laisanleries du Charivari sur les hannetons (lui nittul dévoré eu ne laissant de cùlé que ma rroix d"h«uineur, oui persuadé à bien du monde (jue jeu portais réellement

les insignes. C'est à tel point que lAimanach de la cour et de la ville accolle au nom de votre indigne préfet une aussi belle étoile que celle qui brille à côté du vôtre, moins l'O. N'y a-t-il pas là de quoi me dépiter ? Je crains, moi, qu'on ne me croie si bien cbevalier de la Légion d'honneur qu'on ne songe jamais à m'en donner officiellement le titre. Je suis assuré, mon cher général, qu'un mot de vous à M. Thiers serait plus puissant que toutes les recommandations du monde. Faites donc comme il vous plaira, sachez seulement qu'une telle faveur ne me sera jamais plus précieuse qu'au moment où j'ai près de vous ma mère.

Le bousingotisme baisse ici chaque jour. L'association nontronaise s'est dissoute fort paisiblement à la première odeur de la loi.

...J'avais interrompu ma lettre et voilà qu'on m'apporte trois dépêches m'annonçant les affaires d'hier à Paris ^. Je suis honteux de vous avoir entretenu de moi en présence d'événements si graves et lorsque tant de braves gens auront versé leur sang pour le trône et les lois. Vous devriez jeter tout mon bavardage au feu.

Croyez, etc.

HOMIEU.

Aussitôt la réception de cette lettre, Bugeautl se mit en campagne, demanda avec une vive insistance la croix pour le joyeux compère dont il prisait les saillies, et le 22 mai 1834 la nomination paraissait au Moiiitetir. Elle fut bien accueillie en Dordogne où le préfet commençait à s'attirer la sympathie générale par sa haute intelligence, son naturel, sa gaîté et son amabilité pour tous. On le rencontrait aussi bien dans les foires de canton que dans une auberge de village se rafraîchissant à la suite d'une chasse mouvementée

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