‹ Romieu et CourchampsChapitre 2 sur 54 · Le Corsaire, 17 septembre 18i · texte numérisé non relu

Le Corsaire, 17 septembre 18i

accueilli de manières diverses par les journaux. « Vivent les artisans de cet opéra! écrivait le Corsaire. Grâce à eux on parviendra peut-être à oublier les vers ridicules et barbares de M. Castil Blaze, tandis que le véritable opéra-comique se naturalisera sans doute à l'Odéon. » — « L'ouvrage est ennuyeux, imprimait le Figaro des 8 et 9 août, la musique commune, l'intrigue est bien usée; il y a un peu de tout là-dedans mais tout ce peu-là n'a pu cependant faire quelque chose de bon. » Les trois auteurs Bayard, Sauvage et Romieu qui étaient gens d'esprit et de prévoyance avaient prudemment gardé l'anonymat ; cette pièce ne devait pas illustrer leurs noms parmi le vulgaire. Les deux premiers avaient le droit de s'en plaindre, le troisième ne pouvait faire la moue, lui que Paris entier commençait à connaître pour ses plaisanteries, ses farces et les joyeuses équipées de ses amis étiquetés la bande à Romieu. Que de gaîté ! Que de verve dépensée par ces jeunes fous, spirituels jusqu'au bout des ongles, noceurs jusqu'au bout des cheveux, qui chaque soir remplissaient la rue et les cabarets d'éclats bruyants à la suite de leur chef. Par cette existence échevelée, Romieu appartenait au public et le public ne se faisait pas faute de s'intéresser à sa personne. Il y prêtait volontiers le flanc; toutes les anecdotes pantagruéliques, tous les bons mots s'engerbaient sur lui, toutes les excentricités, toutes les aventures burlesques lui étaient attribuées. Il était l'Arnold de Winckelried des folies parisiennes. Mille iiisloires sont inscrites aux fastes de cette cohorte

endiablée, bien que ses tables de la renommée ne furent jamais que des tables de café ; ces récits-là sont maintenant devenus classiques telles des batailles d'Alexandre, la plupart sont avoués et par conséquent dangereux à répéter. Néanmoins, je crois bon d'en exposer quelques-uns comme je jugerais curieux de passer en revue des vétérans couverts de costumes brillants, de broderies cbatoyantes et parés de leurs plumets, surtout de leurs plumets.

Le cliapitre ca[)ital de cette moderne Iliade est la légende du lampion. Certain soir après beuverie, Romieu et un ami arrivaient diflicilement à conserver leur équilibre sur le trottoir, tout à coup l'un des deux bommes s'écrasa et s'endormit aussitôt. Son compagnon rassembla ce (jui lui restait de forces, le roula contre un mur rt nilcvant de quebju»» cbantiei' voisin un lampion, il le lui posa sur le dos pour préserver le dormeur clcs voilures. Le fait lut raconté cent fois de cent façons dilférentes, tantôt Ton donnait un nom au pocbard cifondré, tantôt l'étail à rivroum* piU(b'nl, mais dans cbacun»' des versions Homieu tiguiait (Ml it'iicl.

Puis c'est l'histoiic du concierge bourru auquel on nu)nle la scie : Purtivi\ jv veux de tes cli€vcux/]\\M\\.\{\ la luite de la victim»' C'est Tbistoire du tailleur déj)li;int cinijuanle ballots d'éloU'es pour Homieu qui

linit par demandei- un fusil à piston. C'est Ibistoire

du patron des Dckj: Mayuls, magasin situé au coin «le bi lue (le lUu'i : u Monsieur, je voudrais parler à votre assoei»'*. » — (( .Monsieur, je n en ai pas. » —

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« Ah! vous êtes seul, pour(|uoi donc avez-vous pour enseigne Aux Deux Mar/ols? » C'est l'histoire de l'épicier dont k\ houtique étale à sa devanture des tonneaux de diverses denrées. Romieu s'arrête devant l'un d'eux comme il eût fait devant la borne voisine. Fureur du marchand qui hurle : a Gredin î Misérable. Ignoble personnage ! Voilà mes pruneaux perdus ! » — (( Tiens! répond l'autre très calme. Ce sont des pruneaux ! Je croyais que c'étaient des poires tapées ! » C'est l'histoire du Pont des Arts où se plaçait le farceur tenant à la main une longue corde suspendue dans le vide. « Qu'est-ce? » disait la foule. « C'est pour le niveau de l'eau » murmurait Romieu préoccupé et regardant à chaque instant l'heure. Bientôt il avisait un bon bourgeois oisif, lui confiait la corde avec recommandation de la conserver parallèle à la queue du cheval d'Henri lY, puis disparaissait pour ne plus revenir. C'est l'histoire du drapier chez lequel il reste un temps indéhni pour acheter un morceau d'étoffe rouge de quoi faire une crête à un moineau. C'est l'histoire du dmer de carnaval donné par M"" Mars. On annonce un énorme esturgeon péché à Dieppe, la grande serviette qui l'enveloppe est ouverte et que trouve ton sous une couche de persil? Romieu déguisé en amour, avec une couronne d'asperges, une écliarpe de raisins secs, des ailes de dinde aux épaules et pour flèclie un bâton de réglisse ^

1. On raconte aussi qu'à un bal costumé organisé par l'actrice, Romieu parut en Hébé, le dos chargé d'une fontaine de coco et la tète couronnée de raisins de Corinthe. C'est peut-ttre la même

C'est l'histoire de l'écriteau Parlez au portier (jui suggère à notre homme l'idée d'une longu<î roiiveisation avec le pipelet. C'est l'histoire de rhorlojzer auquel Romieu demande : « Faul-il remonter sa montre le matin ou le soir? » — « Le matin, répond l'iiorloj^er qui l'a reconnu, parce que le soii' vous êtes saoul ! » C'est enfin l'iiistoire d'une partie avec Eugène Sue, partie à hi suite de hujueUe les deux amis rentrent ahominahiciiiciil izris. Romieu lonihe, se hlesse au genou, Sue parvient à Ui ramener à son domicile, puis rappelant ses souvenirs de médecine le panse soigneusement et s'endort. Stupéfaction h' lendemain en s'apercevant (ju'il a mis un calaplasme sui- la jamhe saine *.

Pour soutenir le train dans celte galopade aux excenli'icilé'S, aux l'êtes noclurnes, aux pei-pt'-l nets soupers, il fallait deux choses essentielles : de la sant«'' et de raiizciil Kiniiieu n'asMÎt ni l'une ni l'auli-e, et j)()urtanl il i('sisla durant [)lus de Ninul ciinj ;nis. Ali ! le hel estomac ! la feitile imagination ! IMi\ si(|uemeiil, l'ancien poU leclnnricn ('-tait menu, niaiiii'e, pâle, a\('c uiH' noix nasale et une ligure maliciense

ant'cdolc i|ii(' ((Ile ti-tli'ssiis mais luran^i'O par u» rcrivain ayunt do riiiiat^inalioii. Dieu sait s'ils sont nombreux!

1. l.c (ItUail (lo CCS anocdolfs se trouve «iaiis Ro>;er »!«' lU-auvoir : Les Soupeiirs (le mon temps, Paris. ISGS. — Comtesse Dasli : Mémoires (les (Uitres, t. V. — Vi(H)mle de Ileaumonl-Vassy : Les Salons lie l*(iris et la Soeiélé parisienne sons Louis-l*/iilippe I*'. Taris, 1861). — II. de Villemessant: Mémoires tVnn journaliste, t. I. Paris. 1884. — A. lie Hoeliefort : Mémoires d'un vainlevilliste — La Mode du 7 dé- <M'ml»re lS4;i. — (îuc'rard : Ifietionnaire encyclopédiifue d'aneedotes, Paris. 187i. — Van lùiKel^jt^m (Julos Leconitc) : Lettres sur les écrivains français. Bruxelles. 18;i7.

(juilluniinaient des petits yeux gris, vifs et brillants ; sa complexion semblait débile et beaucoup le prenaient pour un mallieureux poitrinaire. Comment un tel être pouvait-il absorber des boissons à volonté et tenir tète aux buveurs les plus intrépides ? Il s'était composé une Marseillaise ou plutôt un Cliant du départ pour la gloire dont le refrain disait :

J'ai pas Isou, j'ai pas Isou.

Et j 'veux hoir" comme un Irou.

Ses incontestables qualités n'apparaissaient guère que barbouillées de lie, car il se voyait alors condamné à ce vin rouge qu'il appelait plus tard avec dédain du cirage anglais. Le cliampagne était réservé pour les solennités, mais de toute façon le résultat ne variait guère et lorsqu'il voulait commencer un récit extraordinaire, son début se déployait ainsi : « Un jour que je n'étais pas gris »

C'étaient les fonds qui manquaient le plus à cette existence bariolée ; Romieu jetait son esprit comptant sur les tables de restaurant, il n'avait pas le loisir d'v laisser une autre monnaie. Si ses saillies toujours promptes et présentes, son inaltérable entrain le faisaient surnommer alors V homme le pins gai de France, le jeune viveur ne possédait qu'un mince pécule, le tliéàtre rapportait peu et les articles qu'il donnait au Figaro étaient payés seulement cinq francs la colonne, c'est-à-dire moins d'un sou par ligne. Les journalistes de notre époque en souriront de pitié V Cette manne

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