Chanipllcury. Henry Monnier. Paris
une occasion allait surgir qui devait lui permettre de les montrer. Précisément Uî jeune duc de Bordeaux sentant le besoin légitime de (juitter sa retraite morne et silencieuse, vint passer quelque temps à Londres. Craignant que ce voyage n'amenât un incident désagréable, Louis-Philippe s'émut. Par l'organe de Guizot il exposa que le prince « était bien réellement un prétendant faisant delà politique ou se préparant à en faire », et que les monarchistes chercheraient à tirer parti d'une visite à Victoria, même reçue privalelf/. Les Anglais cédèrent devant le désir du roi. En revenant de Windsor le 10 novembre, lord Aberdeen dit à M. de Jarnac notre représentant : « Tout est arrangé à l'égard du duc de Bordeaux ; la reine se conformera au vœu du Gouvernement français, il lui a suffi d'être avertie. » Installé dans un hôtel de Belgrave square, le fils du duc de Berry évita de solliciter une entrevue qui eût été refusée ; par contre, ses partisans accoururent en foule pour acclamer leur souverain légitime et contrecarrer l'usurpateur. Ce coin de terre étrangère devint un véritable lieu de pèlerinage où défilèrent les porteurs des noms les plus illustres, au grand agacement de Louis-Philippe qui dissimulait mal ses déconvenues. Alin d'établir une diversion, il résolut d'opposer au chef de la maison de Bourbon son fils le duc de Nemours, régent problématique du royaume. Celui-ci accepta la mission comme un ordre, s'entoura de quelques fidèles, dont Romieu, et partit pour Londres où il fut accueilli avec les honneurs que lui devaient les Anglais, tandis
que le proscrit glanait ceux de tous les Français venus satisfaire un sentiment.
Roniieu accompasrna le prince en tant qu'attaché civil et liistoriograplie. 11 écrivit des articles élogieux pour la branche cadette dans le Standard et déchaîna aussitôt les aboiements de ses roquets ordinaires. Le Charivari (7 novembre 1843^^ prétendait que le préfet parti pour rAng:leterre s'était mis au cou une cravate blanche afin d'afficher un nouveau nœud patriotique. La Mode 7 décembre) s'exclamait sur l'erreur d'un journal avant anobli Romieu dans ses colonnes. « Pendant quehjue temps, disait-elle, il a essayé de s'appeler M. de Kérolan, mais il y a loin de là au titre de baron, à moins qu'il ne l'ait pris sous le prétexte que son père, s'il eut vécu plus lonjrtemps eût certainement été comte. » L'orc^ane léiritimiste ordinairement plein d'indulL'"ence faisait sentir le poids de sa triijue. Il est vrai (luc notre annaliste éirratiirnait à \)A\v plume les visiteurs royalistes (jui se trouvaient auprès de leur prince. Le Constitutionnel du I i d«''cembre publiait un article (iil li/us à Londres où Romieu écrivait :
« J'ai toujours pensé que ce voyaire polit i(|ue dr nos jeunes aristocrates pourrait bien avoir des conséquences dunt' portée incalculable. Ainsi les aînés ne maïKjurroiit pas sans doult' «b- r«Micontrer plus d'un»' héritière de la (lilé ijui sera charmée d'échanger les suifs ou les savons pal*'rnrls contre une couronne de comtesse ou un tabouret de duchesse à la cour ib' Ib'lgrave-Square ; »'t lors«|ue les cadets, après
avoir fait l'école buissonnière reviendront enfin prendre leur place sui' les bancs de leur collège, ils seront bien capables de remporter les prix de thème anglais sur leurs autres camarades. »
Fureur de la Mode ! « Nous reconnaissons bien là, grinçait-elle, les derniers hoquets de ce viveur décoré de titres et de croix, expédié à Londres sous la livrée diplomatique... Il est quelque part chez des parvenus que tout offusque, un cynisme vieilli et éreinté qui se plaît à ces attaques sans péril. Du reste Vhomine le plus gai de France s'est parfaitement déguisé, la tristesse de l'œuvre garde son incognito. »
Ce qui excitait le dépit des uns causait la satisfaction des autres, et de toutes parts montait de nouveau le bruit que le Gouvernement allait récompenser Romieu en lui confiant la Préfecture de Police. Pourquoi n'eût-il pas été capable de veiller au maintien de Tordre, à la bonne tenue, à la fermeture des restaurants, à la protection des réverbères? Vidocq a bien fait un excellent policier. Pourquoi n'eût-il pas montré une sagesse qui, à quarante-deux ans, commençait à prendre un peu de bouteille ? Les bambocheurs et les fêtards regardaient moins loin. Acclamant d'avance leur ange tutélaire, ils jugeaient que les buveurs attardés pourraient désormais dormir à leur aise sur le trottoir, cjue des rondes de nuit leur mettraient un traversin sous la lèle cl un lampion sur le ventre; (ju'on donnerait à ce corps d'agents le nom de Brigade des lampionnaires et que l'entrepôt
(le Bercy serait étroitement protégé. Delessert défendait aux cafés d'aliii^ner des tables devant leur porte prétextant que cela îrènait la circulation, Romieu permettrait de diner à l'ombre des cotrets qui servaient d'arbres aux boulevards. Qui sait? Paris organiserait peut-être des repas publics comme à Sparte et cbaque citoven aurait droit cbacjue jour au perdreau rôti. Déjà les joyeux drilles s'apprêtaient à gagner Calais aliii de saluer, verre en main, le clief selon leur cœur, tels les satyres et les baccbantes (jui, pour téter la venue de Silène, accouraient le front couronné de pamj)ivs, dansaient et cbaloupaient. n«''las ! la coupe (|ui se remplissait ne fut pas portée aux lèvres. Aucune nomination ne parut, et Homieu resta sim[)le préfet.
Il fallait un contrepoids à celle déception, le philosophe é'picurieii n'alla pas le eherchtM' sous les arcades d un cloître. Kepienant de j)lus belle ses rapports avec la vieille vivpric, chargé de la po[)ularité des princes pour lescjuels il fabricjuait des mots à l'usag»' du loxei' (le la danse et des pelils sou{)ers, Romieu de\ cnail le repi(''seiilaiil de la coui" oi léaniste dans le monde des lorettes. Aussi la jdupait de ces dames n opposaient-tdles pas une icsistance bien longue il cet impoi'lanl el jo\ ial personnage.
Sacomjuéle du monieni le rapprochait du trône, un peu indiicclement à \ lai dire. Il chilVonnail Lise dite l;i reine Pomaré, celle hruin' étrange (]ui se conduisail si mal et dansait si bien (hi le voyait à la Chaumière, à Valenlino, sui\ ic d un «eil amusé el queh|uefois attendri les ébats chorei;raphi(jues de la polkeuse
dont les nombreux bracelets et les extraordinaires ])ijoux voUii;eaient à cliaciue pas un peu osé, et il y en avait beaucoup. Car ces rigodons tenaient plus du cancan que de la gavote, et, sous Louis-Pbilippe, elle fut à Fanny Essler ce qu'est la Goulue à l'exquise Zambelli. Le poète Banville cliantait en son bonneur :
C'est notre Poniaré dont la danse fantasque Avec ses tordions frissonnants et penchés Aiguillonne à présent comme un tambour de basque Les rapides lutteurs à sa robe attachés.
Et Nadaud lui fredonnait dans ses Reines de Mabille :
Ah ! cambre-toi, ma superbe sultane, Et sons les plis que tu sais animer Fais ressortir ce vigoureux organe Que la pudeur me défend de nommer.
S'il faut croire le portrait décrit par Céleste Mogador, la beauté de Poniaré ne présentait rien de remarquable : « Elle pouvait avoir cinq pieds, sa taille était courte, sa poitrine bombée, ses épaules un peu liantes. Elle portait fièrement la tête, ses cbeveux étaient d'un beau noir, ses raies blancbes bien plantées. Elle se coiffait avec des bandeaux plats, une natte ronde; derrière la tète au-dessous de cette natte tombaient des cbeveux frisés qui lui cacbaient le cou quoiqu'ils ne fussent pas très longs. Son front était bas, ses sourcils bien ar(|ués se joignaient au milieu, ce qui lui donnait l'air dur ; ajoutez à cela de grands yeux noirs qui paraissaient regarder sans voir, un nez à la
ROMIKC <J1
Roxelane, la lèvre dédaigneuse... Elle était {)lus jolie que laide, pourtant on la trouvait peu agréable. »
Ce physique ne justiliait guèie l'engouement de Roniieu, mais deux autres raisons l'avaient ému. D'abord la vie lamentable cjue menait la malheureuse fille dont le public connaissait uni(juement les gambades folâtres. Elle habitait au \\) de hi rue Gaillon une chambre à peine meublée, remplie <h' pou.ssii le et de vieux journaux, que le concierge balavail lors- (ju'il n'avail rien à faire. Sui' la ('h('iiiiii(''e uisail un cha[)(;au à plumes dans une assiette, une jiip»' (rainait à terr(; et, contre le mur blanc une vi<'ri:t' de j)lrilr(' scmbbiil picndrc ce (h'soi'drc en pitic Oiiand Ponïaré voulait soilii- après s'èlre habillée, elle se mettail rapidenicnl auloiir du cou des nicdailles, un sca[)ulaii'«', une pdile croi.x, embi'as.sail .sa viei'gr v[ franchissait la poilc (Jucls liiomphes de scrnc piunces rrinrs de la mode, niai.s (|nt'ls (b'boiics de coulisses! Encore loulc jcnin' Lise a\ail ('h' simIuiIc. son enfant était nioit et . pour «Mil relenii* la tombe du |>elit. elle s'c'lail lancée dans la d«d>anclie. l*au\re leiniiie plus malheureuse (jue ceux (|ui I ailniiraienl ! '.
Sur ce point le bon Koiiiieu >apito\ail. mais il trouvait des compensations l*omai«'* a\ail un espial
I lii itoi'li- aiiiiiiymo signalait ainsi la liislosse caclioe île l'ainu-
scu.si< ;
... MiUH loiijoupi, clioHO iMranpc ! nu miliou «le U joie. Kilo panlf tiii tiiiiaro aitpiTl tt'oisoaii tir proif, F.ll«* nu^lo aiii |ihii>irt« un rnnt^liro llaiitlM<4ii, Aux suavo!» parfiiiiii mn' «vk'ur «lo loml>oau.
(Nick l\»lktnall : Us rolkenscs, Paris, 1844).
intarissable, ses mots partaient en fusées et dans les soupers du café de Paris, elle tenait tête à tout le monde. Aussi le malicieux viveur, captivé et charmé, se montrait un assez fidèle adorateur, escortant la donzelle à Mabille, l'amusant de lazzis piquants et baptisant parfois ses amies, comme il le fit pour Rose Pompon à laquelle il octroya un soir ce joli sobriquet \ Pour Lise sa lyre grinçait comme aux beaux jours d'autrefois :
0 Pomaré, ma jeune et folle reine, Garde longtemps la verve qui t'entraîne Sois de nos bals longtemps la souveraine Et que iMusard Pâlisse à ton regard.
Ce couplet mirlitonesque qu'on attribuait indûment à Théophile Gautier provenait de notre fonctionnaire '. La plume dont il sortait était la môme qui écrivait : « Nous, préfet du département de Haute-Marne, officier
de la Légion d'iionneur. Vu l'article 5' de Vu
farticleS du arrêtons et ordonnons ce qui suit »
La petite llùte faisait entendre d'autres accents. Alfred Tattet mandait en 1844 à Guttinguer^ :
« Je vous envoie une chanson faite par le préfet Romieu en l'honneur de sa maîtresse, la reine Pomaré, qui danse la pollva à ravir. L'air est délicieux, et les vers sont bien tournés. »
1. Les Souvenirs de Rose Vompon, Paris, li)87. — Mémoires de Céleste Mogador, t. II. Paris, 1834.