‹ Romieu et CourchampsChapitre 35 sur 54 · épilogue · texte numérisé non relu

épilogue

Malg^ré son zèle reconnu, Roniieu éprouvait parfois de malenconlreux déboires. Il fut chargé d'organiser la première fùte donnée à Paris le lo août 1852, mais le ciel et les hommes conspirèrent contre lui. Sous prétexte d'un salaire insuffisant, les ouvriers se mirent on grève, la pluie, le vent et la poussière jetèrent le désordre dans les travaux déjà faits et le pauvre ordonnateur dut avaler jusqu'à la lie le calice de l'amertume, lui qui avait l habitude de breuvages plus savoureux. Sa tristesse, à l'aspect de l'œuvre avortée, prit des proportions si formidables qu'on lui entendit murmurer d'un air sombre (ju'il comprenait le suicide de Yatel. La phrase ne fut point perdue et le lendemain du gala, Romieu reçut un pistolet chargé de cette épître anonyme ^ :

Du Code des gourmands législateur liahile, Koinieu, loi que César nous donna comme édile, i'arce fiu'un venl [)er(id(; a nos jeux a lait lorl, Du grand Valel, dil-on. lu médites la mort.

1. Comtesse de Bassanvillf : Les salons (l'anlve/'ois. ii» série.

Sublime désespoir, digne de tun modèle Permets-moi de lofTrir, non son glaive fidèle, Mais un pistolet sûr et d'un travail exquis Sortani des arsenaux de lilluslre Marquis.

L'infortuné eut la ressource de manger l'arme qui était en chocolat, petite compensation gastronomique à sa peine morale, et l'affaire se termina sans grand désagrément. Elle fut néanmoins classée dans son dossier et probablement rappelée lorsqu'en janvier 1853 on lui retira la Direction des Beaux-Arts. S'il fallait croire cette mauvaise langue de Viel- Castel, l'empereur était devenu furieux contre son fidèle dont l'inhabile administration avait été siîrnalée au Conseil d'Etat. « Le budget des Beaux-Arts, écrivait-il, est mangé pour deux ou trois ans... Romieu a perdu sa [)lace et n'aura aucun (b'tloiimiaLit'inoiit. » Il en eut pourtant un foil brau puis(ju'im •i.'trfl du ."> mars i8.')3 h' nommait Inspecteui' des hiliîidthèques de la Couronne.

Quoifju'un honniH' (h' b'Ilii's ne soi! j>as roirt'iiK'nl capable de faiic im bon bibhollu'faiir. Koiiiit'U ne maïKjuait pas <b' lilfrs jtoin- orcuprr axcc avanlagi' sa nouNi'lb' >iliiali(in Aiis«>i |ti«'n (|iii' (jnicnnque il savait tenir imc pliiiiH' rii >rs inninmlN .!•> calme et de sanu-lroid. teiimm tes pages (|u il consaci'ait au mareejial Uiigeaud dans les Mt/nnires de \ « r.ui Loin d'oubliei" son nn'tierde publieiste. il \ i-etournait làire aidant, «'l le Moniteur du î> janx iei- \X)V.\ contient un copieux arlii le lec|inii|u<' de lui sui" la Lomjèvitè huniainr. sujet (jue l"louren> \enail de traitera fon«i

144 ROMIKU

dans un livre remarqué. Ge[)en(lant la verve diminuail; le viveur était au début de son automne et disait pareillement à son ami Roger de Beauvoir en reg^rettant le rire de jadis :

Kli ! quoi, l'avoir sitôt perdu!

J'ai brisé le verre où j'ai bu Tant de fois dans sa compagnie, Quelquefois je fais un effort iMais mon pauvre rire est bien mort Et mon âme est à l'agonie.

Bien pis, le spirituel mystificateur, le jovial gamin de Paris allait succomber de cliagrin, frappé dans ses plus clières affections. Son fils, âgé de vingtsix ans, lieutenant du 2'' zouaves, entré au service dans la garde mobile en 1848, beau, brave, audacieux même, fut tué d'une balle ou cœur le 19 juillet 18oo sous les murs de Sébastopol ^ Quelle douleur pour le pauvre père ! I\ adorait cet enfant ; mais le public n'en fut pas touclié comme il l'aurait été pour un autre. L'iiomme le plus gai de France ne pouvait être effleuré par la tristesse, sans doute était-ce encore une bonne farce. Qu'on lise donc cette lettre qu'il écrivait alors " :

Périgueux, le l'.l septembre 1855.

Monsieur,

« Je reçois ici votre mol et vous concevrez que je ne suis guère en état de vous donner des consolations quand vous

1. Edouard Homieu blessé à Laghouat avait été décoré à vingtcinq ans.

2. Communication du comte Allard du ClioUet qui ma autorisé avec une constante amabilité à puiser dans sa belle collection d'autographes.

ACTUALITES

Deux fuLuis ûrniicU diônilairrs de I Empire MimiVcronrt Coto Ronucu Caricature du (.harivnii lo mai itSji)

saurez que j'y suis venu pour aider ma mère à supporter le coup terrible qui nous a frappé par suite de la mort de mon jeune et brave fils.

Dans de telles circonstances je n'eusse répondu à nul autre que vous, si vous n'exprimiez de si vifs chagrins et si vous n'étiez si jeune. Mais précisément en raison de votre âfge qui permet tant d'espérance et qui ne peut vous livrer aux douleurs que j'éprouve, je crois charitable de vous dire qu'il faut attendre des é[»reuves comme celles que je viens de traverser pour se jeter dans le désespoir. On n'a pas le droit à vingt et un ans d'accuser le ciel, on n'a même pas le droit d'accuser les hommes parce qu'on n'a pas pu les connaître. Vous devez avoir du talent, votre position lorsque vous êtes si jeune l'indique assez. C'est beaucoup. Votre cœur qui souffre est de nature à souffrir encore plus, plus doucement et plus agréablement peutêtre. J'ai un peu passé par là et ce n'est que risible misère lorsque je viens à comparer avec le présent.

Croyez, Monsieur, que j'ai fait un effort en vous répondant, et que je ne l'eusse pas fait, au milieu de ma douleur, si vous ne m'inspiriez un vif intérêt.

A. KOMIKU.

Qii('l(|UOs jours après Tcnvoi de ces liurics. le rnallieureu.x iioinnn' parlait pour Nvons la palrit» de son père. Il allai! \ clu'iclici" le soleil capaMe de guérir la maladie de [>oilriiie dont il souillait et dt'vorer la douleur causée par la mort du lils sur le(juel il avait concentré celte faeulli' d'aiiuei- «pie les scepli(|ues melleiil eu rt''ser\t' pour leur \ iiMllesse. Installé plact' des ILilles che/ sa tante. M"'" veuve Pourlalès', (|ui le vovait pour la [)remiJ're lois et s«' faisait une fêle de le connaître, il expiia le Kl noNemhir IS.'id dans les l>ras de ctdie (jui l'allendail dejiuis ti'enle ans.

l. N«'r IIonrielto-AuKU>liin' Hoiuieu. s«rur de radjudvint-gi^néml.

iiii ROMIEU

M"*"" de Bassanville raconle [Salons (Taiitrefois, 2" série) qu'on lui composa cette oraison funèbre :

Gi-git Monsieur Romieu Terreur des hannetons Inventeur malheureux Du palmier de carton.

Jadis pour uii lampion Sa gloire commença Hier par un lampion Sa gloire s'éclipsa.

Les derniers vers qui rappelaient l'échec éprouvé dans l'ordonnance de la fête du 45 août ne font pas le morceau meilleur. La vérité est que tous les honneurs compatibles avec les ressources locales furent rendus au défunt, que son cercueil eut pour cortège la foule des habitants et des autorités, et que le souspréfet de Nyons, M. de Champagnac, prononça sur la tombe un discours ému :

« Le monde, dit-il, qui se paye souvent et presque uniquement de ce cjui brille, connaissait surtout M. Romieu par les côtés légers et charmants de son esprit. C'était en effet un des esprits les plus délicats et les plus brillants de notre époque. Mais cet esprit n'était que l'ornement et le charme d'une intelligence sérieuse, nourrie d'études fortes et variées, amoureuse des sciences utiles et applifjuée à sonder les problèmes de l'administration, de la politique et de l'économie sociale... Jusqu'à son dernier jour, il aima l'étude et le commerce de resj)iit. Durant ses souffrances, il lisait encore Cicéi'on (;t Tacite, vivant au

ROMIEU \i-

niilieu des livres, avide de travail; espèce de Fontenelle moins la prolixité et l'airétorie : moins surtout hélas ! la lonirévité... Notre ordre social rétabli sur sa base lui doit quelque chose et il mérita bien du Prince et du pays. »

Tel fut cet être imparfaitement connu de la génération présente, tel fut cet excellent fonctionnaire dont le nom amène toujours le sourire sur les lèvres. Pendant plus de vingt-cinq ans il demeura le chef incontesté de cette bande endiablée de spirituels noctandjules (jui, sous Louis-Philippe, restèrent irréductiblement hostiles à la journée de Imil heures et à la délimitation du Champagne. Ayant assez «b* (jualités pour former un homme léger, Romieu n rii fui pas assez privé pour composer un homme grave. Malgré ses labeurs, ses services, ses fonctions, il ne put jamais se débarrasser de la joyeuse célébrité conquise durant !•' l)«d àg«' ; il restera un «les Ixpes les plus sympathi(jues de ces viveurs à res[)ril si fantaisiste, si judicieux, si franrais. Avec cet esprit-là ou faisait peut-être des bêtises, on n Cn «lisait pas.

COURGHAMPS

CllAlMTHK IMIIlMIKK

Tous les curieux d'iiisLoiri' oui lu les Soncenirs de la marquise de Crèquy, mais peu savent Texisteiu-e (le leur auteur le comte Cousin ou Cousen de (lourchamps, existence demeurée juscju ici dans la pénombre. Sans prétendre l'éclairer complètement, j«* vais essayer d'y projeter (jueicjue lumière.

Quand on ouvic le CiiMud Diclioinuiire Larousse au mot CoHsr/i, (Ml IroiiNC la ohMition suivante : « \ éritable nom du pi/'lcndu comte «U» CiOUrrliamps ré\élé seulemciil en ISiC» à M. Heuchot par un vieil émiirré breton (jui avait connu noti'e persoimau^e en Allemairne, etc. » Larousse a puis»' ce renseiiînemenl dans lloffinif'< rt choses de dirrrs /entps. par Cdiarles Uoinev (Paris ISIIi\ <•<» dont nul ne pourra lui faire un ^rief, cai* les bioirraplies cl les mcvidopédisles agissent tons de même ; cependant il a eu tort cle ne pas li> contrùb r \\anl et après la publication du

i;i2 COURCIIAMPS

Larousse, divers écrivains ont répété cette informalion fausse, racontant les originalités, les faiblesses (le leur sujet et déniant la seule chose qui, peut-être, lui appartint réellement : son nom. Qu'on lise cet acte de naissance * :

Pierre-Marie-Jean Cousin, fils légitime du sieur Pierre-Charles Cousin de Courchamps et de D^^*-' Françoise- Yvonne Boulay, né le 25 avril 1783, a été baptisé le même jour par moi soussigné. Parrain : le sieur Jean Chatenet ; marraine : D^^° Marie-Guillemette Cousin, tente (sic) de l'enfant; le père présent qui signe.

Signé : G. Robichon, curé.

Pierre-Charles Cousin de Courchamps, père de notre homme, était né à Saint-Servan en 1750 et avait épousé le 26 novembre 1176 dans cette ville M"*^ Boulay, originaire de la même paroisse. De cette union sortirent quatre enfants qui, malgré la fortune très médiocre des parents, reçurent une assez honorable éducation -. Romey cité plus haut a dit de

1. Registre des baptêmes de Saint-Servan. Je dois de vifs reniercîments au bibliothécaire de cette ville, M. Bazin, qui a bien voulu in aider eflicarcinent dans mes recherches.

2. Pierre-Gliarlcs Cousin de Courchamps mourut à Saint-Servan le 14 avril 481'J. Ses quatre enfants furent :

1° Marie-Madeleine-Franroise, née le 10 août 1781 ;

2° Picrrc-Marie-Jean (l'écrivain), né le o avril 1783, mort le 30 décembre 1841) ;

3° Louis Maric-Charles-Guillaume, né en 1784, commis-adjoint des contributions indirectes à Dol.

4° Marie-Franroise, née le o février 1780. Elle épousa Franijois- Marie-Iiippolytc Tbouault dit du llautvillé ijui naciuit à ilédé (Ulct't-Vilaine) le 31 août 1783. fut percepteur à Dol où il mourut le 11 février 1826 ; dont deuv lilles :

a) Marie-.Antoinette-Charlotte. née en 1818, décédée à Blois le 30 janvier 1887.

b) Fanny-Julie (aliénée), décédée à, Blois en 1889.

Page 1