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Eludes et croquis biof/raphiques, Paris

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« Causen de Saint-Malo, qui se faisait appeler Marius Causen O'Rourk de Courchamps, paraissait avoir (nous le rencontrâmes en 1828) quarante et (juelques années, autant qu'il était possible d'en ju^er par son visage, car il se refusait à toute indiscrétion à cet égard. D'une taille moyenne, ses traits n'offraient rien de distingué ; son front qu'encadrait une chevelure peu abondante mais non grisonnante, était bien dessiné ; ses yeux, dont il tempérait l'expression pleine de malice par un air de béate mansuétude, étaient petits et interrogateurs ; sa bouche s'étudiait à de perpétuels déguisements, et le son de sa voix, l'habitude (jui dominait ses gestes, sa démarche, la lenteur calculée de sa parole, \v clioix de ses expressions, la froideur doucereuse de ses colères ou la décevante onctuosité de ses h'udi-esses, faisaient douter à tout espiil tant soit jicu cl;iii'\ on aiil. de la réalité des joies, des liistesses, des colères ou des gracieus(^tés de ce coiin'dit'n habilr. (|U(' (|ii(d(|ues vieilles Icmiin's li'ailaitMit (raiiii du fainrnx coml»' de Sainl-(ieiinaiii. »

[..'aini (In coiiitt' de Saiiil-( iciiiiaiii. c'est beaucoup dire, son (di'vr. son hérilirr. c'csl plus jiosilir. Avec sa loniniii'c iin|ii(''cise, sa ligure sans âge, Courchamps semblait une l'iiimn»' ambulant»' bien digne dr tionipci' I d'il des cuiu'iin (Jnanil il j»arlait. on croNail cnlcndic tout le win" siècb' orm'' île ses palsamblt'u ! de rout'S. dr son impertinence élégant»', de sa légèrelt' de bon ton «>! de sa \i«'ill«' défrcnjur il la Moncade. N'ayant |»u lii'(iu('nl('i' le célid)re avrnturici'

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qui se vantait, sous Louis XY, d'avoir connu le Père Éternel quand il était jeune ^ Gourchamps avait récolté plusieurs anecdotes, entre autres celle-ci sur la manière dont le comte de Saint-Germain rajeiinismit.

Une douairière le pressait de lembellir et d'en faire instantanément une Hébé. « Vous le voulez, Madame la duchesse ? Eh bien ! buvez cela ! » En môme temps il présentait une petite fiole remplie d'eau claire et la faisait vider parla solliciteuse après s'être assuré, point essentiel, qu'il n'existait aucune glace dans l'appartement. Quelques minutes plus tard, on entendait des pas menus dans l'antichambre, puis un fi'ingant marquis entrait en s'écriant : « Oh ! c'est vous Mademoiselle ? » La duchesse de soixantedix ans traitée de mademoiselle était aux anges. Le marquis, compère du faiseur, s'extasiait, complimentait, et comme la vieille dame se lamentait de ne pas avoir un miroir, il lui en offrait un admirablement peint où se trouvait un ravissant portrait de jeune fille. Ensuite de quoi grassement payé, Saint-Germain filait recommencer ailleurs ^

Dans la coterie aristocratique nommée le Petit- Château qu'il hantait, Marins était certain d'obtenir son succès quotidien avec de telles historiettes. Doué d'une étonnante facilité, d'un aplomb fantastique, d'une mémoire inépuisable, il discourait sur les sujets les plus variés. « Après la mort du duc de Berry,

1. Roger de Beauvoir : Aventuriers el courtisanes, Paris, 1859.

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disait-il un soir chez la maréchale de Mailly, j'ai souvent conseillé à mon ami M. de VitroUes d'eng^ager Monsieur à épouser la reine d'Etrurie. » Singulière idée de vouloir unir le comte d'Artois âgé de soixantetrois ans à la lille de Charles IV ! « Chacjue année, affirmait-il une autre fois, je fais le pèlerinage de Gallardon pour visiter le fameux Martin, ce hrave cultivateur inspiré du ciel, (ju'un ange envoya à Louis XVIII. Hélas ! pourquoi repousse-t-on ses avis? L'avenir n'a rien de caché pour lui. » Lt pendant plusieui's joui's, il aiïeclail une humeur somlur (juc provo(|uaient en lui les futurs destins de la monarchie légitime. Cette amusante et cui'ieuse conversation lui permettait de se produire en avantage dans les salons, chez les partisans dt; la Congrégation qui acceptaient sans réserve le custode jjréhcndé de Sainte-Marie d'Ilolsace, ciiez les récents anoblis heui'eux de rencontre!" dans M. le comte <le Coui'cliamps un m'iU'alogiste susc(»ptil)le (h' leur a[)prendre les liadilions patriciemies, chez les linanciers de la Cliausst'e d'Antin ll;itt(''S de recexon' ce peisonnaiic de hoimes fa(;()ns dont la houlonnit'ce poitait une véritaldc iiiei"- (MM'ie de di'coi'at ions. Ah ! le glorieux Marins ne méprisait pas les liochels de la \anit(''! Au Linti ilr llrl- [jiffm^ ;ni l\unin\ (Ir llohrnlohc et autres animaux héral(li(jues qui com jiosaient sa m(''nai:»Mae lionoiili(jue, il soimcait sans cesse à ajoutei' (|U(dques him- Ixdots nouveaux. .1 ai enti'e les mains la lettre sui- \ante (ju'il adressait alois au haron de Hock. chef de la T"' division à la l'irande Chancelh'rie :

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Monsieur le Baron,

Je me recommande à votre obligeant intérêt pour l'expédition de mon affaire relative à Tordre de Charles III d'Espagne qui reste dans les cartons, et pour laquelle j'ai produit toutes les pièces qui m'ont été demandées par M. le vicomte de Sainl- Mars.

Je suis souffrant depuis plus de six semaines et c'est ce qui m'empêche d'aller vous faire mes sollicitations comme j'en avais le désir et le projet.

Agréez, etc.

M. DE GOUSEN COURCHAMPS,

Rue Saint-Honoré, n° 352.

Le destinataire annota ainsi cette requête : « A en effet produit toutes les pièces nécessaires, mais je viens de m'apercevoir que M. le ministre de l'Intérieur n'a pas encore été consulté. Il est vrai que M. de Gousen n'avait pas pris de qualité. »

Prudente précaution, car il eût été difficile au solliciteur de prouver la régularité de son titre de comte. Le ministre, M. de la Bourdonnaye, répondit favorablement à la demande, il l'accompagna même d'un autre brevet et Gourchamps était nommé le 28 octobre 1829 clievalier de la Légion d'iionneur. Pour services exceptionnels? Oh ! non, nous allons voir que c'était simplement pour services de table.

CFIAPITRE II

« On n'îi jamais peint les exigences de la gueule, elles échappent à la critique lilléraii-e jKir la nécessité de vivre. » Lors(|ue Balzac écrivait celte {)lirase dans le Cousin Pons, il ne songeait sans doute pas à

Courcliamps, car il eût ajouté : « niais elles sont

soumises à la criticjue gasti'onomi(|ue par le besoin de manger, m Depuis les galettes hrctonnes dévorées sur la plage de Saiiit-Malo, le lils du commissaire de police a\ail Fail des progrès en science épiciiiieinie ; il était (le\('iui un gastrolàtre ('mi'rile, ce (|iie les ndigieuses iioumient un hrc fin. Il possi'*dail une foule de recj'lles lecueillies au faubourg Saiiit-l'u'iiuain, au l'eslauraiil, même clie/. les concierges où. ilajuvs son a\ is. (»ii laisail les UM'illeuis liouillous connus ; il d(''leiiail le seci'el de sauces incdiles diml il portiiit sur lui des échantillons conleiuis dans de jielites bouteilles; il a\ail compost' |)lusieuis plal> (|ue les pri\ ih'gii's s«'uls elaieiil aul(Mi>es ;i ct>piei- \.v> maîtresses de maison lui demamlaienl ile.s conseils, les fonclioiinaiies le consultaient poui' le^ l'epas ofliciels et les ministres ne ilédaignaient pas d.- lui souniittre

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leurs menus, partagés entre le désir (rollVir un repas somptueux et la crainte d'une censure amère. En effet Courchamps ne se gênait pas. Sortant certain jour d'un hôtel où il avait trouvé la table mauvaise et la conversation banale, il prit un crayon et traça en grosses lettres sur la porte : Maison de mauvaise vie. Une autre fois, il recevait cette courte invitation :

« On vous attend jeudi à six heures. Soyez exact. Il y aura un fricandeau Royale. Vous aurez latitude d'en prendre à votre convenance et, si cette permission est insuffisante, vous pourrez une fois de plus emporter le morceau. »

Entendant professer des hérésies culinaires pendant un dîner chez le comte de 3Iurat, il éclata : « Voilà ce qui déshonore la civilisation, ce qui perd les empires. C'est ainsi que je livre l'ancien préfet du palais de Napoléon au jugement des honnêtes gens, de tout homme qui a vécu dans la bonne compagnie. Le malheureux ! Il ne savait pas que le quartier de devant d'un agneau est beaucoup plus estimé que le quartier de derrière ; il ne savait pas que tous les deux ne se donnent que rôtis et seulement au premier service. Il faut être le plus Beausset de tous les hommes pour soutenir le contraire. Beausset, le baron de Beausset, préfet du palais impérial, baille ses Mémoires à la publicité pour nous apprendre qu'il a fait servir à son maître, en l'année 1811, un gigot d'agneau rôti, en guise de plat de rôt!... Si j'avais été un Bonaparte j'aurais poursuivi comme diffamateur ce Beausset qui par cette invention horri-

coL'RCiiAMPs i::

blement révoltante, tentait de nuire à la réputation de la fainill»' impériale dans l'estime et la considération pul)li(jues. » '

Du moment (jue l'Empereur se devait d'exercer des poursuites contre le préfet qui ne distin^^uait pas le quartier de devant d'un agneau du (juartier de derrière, il paraissait normal que le Roi décorât un homme capable de confectionner un coulis, ou de parer une bécasse. Certes un tel honneur était aussi décerné à l'écrivain royaliste, au rédacteur du C<tnservatein\ dont le nom méconnu de la foule, demeurait noyé dans l'océan littéraire. Il allait en sortir bruyamment avec les Souvenirs de la inarquise de Créifuy.

Dans les premières années du rèirne d»' Louis- Pliilipp»', l\iris possédait un journal maunihcjue. C'était ïlun'ope littéraire, fondé par Victor IJohain, brave bohème de presse, ancien rédacteur du Firjaro, producleui* d'idées maLnijues. lanceur d'alTaires extraordinaires où il y avait clia(|ue fois //// Diillion n (jat/ner, artisan de cent entreprises, passant du commerce à la lihraii'ie, de l'Iiorticultui'e à l'industrie, ne vivant pas à moins de (SO.diK) francs par an — à (iO.OOil il élait i;èné el se trouvant presijue toujours sans le son Aprts avoir été préfet comme tout le monde au «lehul de la monarchie cnnstitutionn»'ile.

1. On Irouvoni dans le Dictionnaire qinéral de la cuisine française, édition do IStiO. p. 571. le menu du dinor de la fanitUe Uonaparie, aux Tuileries en 1811, menu qui donna lieu aux iiuprt^calions de Courc^.amps.

il venait de créer la feuille ci-dessus nommée qui, dans son esprit, devait être un temple élevé à l'universalité des arts, un foyer oii viendraient aboutir les rayons des intelligences, un vaste registre où viendraient s'inscrire les génies contemporains. Projet plus facile à établir qu'à réaliser. Boliain sut grouper l'élite des écrivains de l'époque et pour attirer le public, le nouveau quotidien, dont l'existence fut courte, était adressé aux abonnés sous enveloppe en papier vélin satiné. Le n° du 13 mai 1833 renfermait un feuilleton au titre allécbant : les Souvenirs de la marquise de Créqiiy, que l'éditeur présentait en une préface qu'on peut lire dans le premier volume des réimpressions du livre. Ladite préface se terminait par ces lignes supprimées depuis : « Ce précieux ouvrage appartient à l'un de À nos fondateurs qui s'est engagé formellement à le I réserver pour V Europe littéraire. » Le fondateur qui ne livrait pas son nom était M. le comte de Gourcbamps. Ne pouvant, et pour cause, apporter une part pécuniaire à la constitution du journal, il y contribuait en prêtant un manuscrit dont personne n'aurait eu la faculté de lui nier la propriété puisqu'il en était l'auteur.

Le premier extrait intéressa les lecteurs, l'attention se fixa au deuxième, peu à peu on s'amusa, on se passionna ; l'autlienticité ne faisait pas le moindre doute ; le style n'était-il pas celui du xvnf siècle, les réflexions piquantes comme celles d'une spirituelle douairière, les anecdotes vraisemblables? Quoi de

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plus naturel que l'exposilion généalog^ique du dt-bul, de plus pittores(jue que les aventures de l'ahbesse de Montivilliers, de plus drôle que les excentricités de la princesse de Conti, etc. Nul ne soupçonna le pastiche véritablement parfait. La publication continua par tranches jusqu'au 7 novembre 1833. Ce jour-là le feuilleton portait son traditionnel : la suite au prochain numéro, mais cette suite n»» devait pas éclore. Pour quelle raison? \J Europe littéraire donnait des signes certains de consomption, son format diminuait en même temps que les recettes ' et Courchamps soni^eait que son travail disséminé en plusieurs volumes serait d'un rapport plus avantageux. Peu de jours après, Paris et la province recevaient des milliers de prospectus mentionnant l'apparition des Souce/iirs de la marquise de Créquij en (juatre volumes in-8", au prix de 30 fi'ancs ; on v lisait :

« Les Mémoirtîs (|ue nous annonçons ont singulièrement [)i"0V0(jué la curiosité. Il nous a srmblé (juc c'élail d'aboid à raison (li> leui* slylc anim»'. coloré, vif, piiii[)aiit, sIn le suianné si l'on \«'ul. mais éh*2:anl. [)i"t''cis, iialuiol cl spécialement aristocrali(|ue -. »

Vax même temps (|ue le (ome I, seul lancé, s'enlevait avec lapidit»'. les soupçons naquireiil. Parmi

\. L'Europe lit libraire cessa de paratLre le 9 janvier 1834.

2. les Souvenirs de la marquise de Créquy eurent <!«• nombreuses rditiitns :

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