LA MORT DES CHATAIGNIERS
Encore quelques jours de ce progrès vandale,
De cette guerre à la beauté Qu'un pouvoir abêti permet par lâcheté,
Et sur la colline natale On cherchera la place où vous avez chanté;
Et nos rustiques croix dans l'étroit cimetière
(Restera-t-il assez de bois Quand elles tomberont, pour refaire nos croix?)
Seules de l'herbe ou de la pierre Se dresseront, petite épave d'autrefois,
En un geste de mains vers le ciel bleu tendues, Redemandant l'ombre et le frais
Pour les morts de la tombe et les blés des guérets, Et les claires sources perdues :
La foi vive d'abord, et l'eau courante après.
I^qA ugu\ez
INAUGUREZ, inaugurez A travers vos champs et vos prés, De beaux petits chemins ferrés Qui vous mèneront à la ville En bien moins de temps qu'il n'en faut Aux nuages courant là-haut Comme des oiseaux à la-file.
Sur ces beaux rails noirs et luisants
Les voyages sont si plaisants!
Alignez-en donc tous les ans
Des kilomètres et des lieues;
Et vous irez, gens de Limoux,
« Voir votre Carcassonne », tous,
« Derrière les montagnes bleues... :
inaugurez! 6i
L'aïeul en prenait le chemin,
De loin en loin, bâton en main,
Et marchant jusqu'au lendemain
Pour arriver jusqu'à la porte
De quelque avocat renommé;
Il en revenait affamé,
Poudreux, courbé comme un cloporte.
Ah! le pauvre homme! — Et notez bien
Qu'ayant l'âme d'un vrai terrien
L'aïeul n'allait jamais pour rien
Visiter la cité lointaine;
Vous, vous irez pour le plaisir :
La vapeur vous fait du loisir
Et des écus à bourse pleine.
Il faut se retremper un peu; La bourgeoise est si pot-au-feu!
Vivent les beautés du chef-lieu, Et ses cafés et ses théâtres, La Loge où le progrès se fait, La préfecture et son préfet.
Et les maisons Tellier folâtres!
6l RONCES ET LIERRES
On V laisse quelques écus; Mais on en repart convaincus Que les préjugés sont vaincus Et que la lumière est en marche; Qu'on est bien du dernier bateau, Et non plus avec le troupeau Que Noé parquait dans son arche.
Sans doute, en rentrant au losis On v peut trouver du gâchis; Quand les ressorts sont avachis, La machine hésite ou s'arrête; Les moissons traînent, ou les foins, Les bêtes demeurent sans soins, Les valets aussi font la fête.
Qu'importe? Les choses iront
Autant que nous. Nos fils prendront
Ce que les lois leur laisseront
— Assez peu de chose sans doute —
Du bon vieux domaine ancestral...
En attendant le saut fatal
Cueillons quelques fleurs sur la route I,
inaugurez! 63
Inaugurons encor, toujours,
Avec ministres et discours
Et cavalcades sur le cours,
De beaux chemins de fer, sans trêve;
C'est l'avenir, c'est le progrès :
Même les morts sous les cyprès
Doivent prendre le train — en rêve.
Ah! qu'il fait bon vivre en nos temps! Laissons de rares mécontents Les blasphémer entre leurs dents; Narguons leur pessimisme austère!
Travailler? épargner? vieux jeu :
Puisque le Diable a chassé Dieu, Mangeons avec lui notre terre!
64 RONCESETLIERRES
C\OIX "Bl^cA^LcAC^TES
ELLES y sont encor toutes, ou presque toutes, Sur les talus, aux carrefours de nos chemins. Et même- par endroits au bord des grandes routes, Les croix vers qui jadis on nous joignait les mains.
Malgré lèvent mauvais qui souffle de la ville, Nul ici n'osera, de bien longtemps encor. Leur jeter en passant un blasphème imbécile Ni supprimer leurs bras ouverts sur les blés d'or.
Q^ue dis-je! pas un champ autour de nos villages Où Ton ne plante, en mai, dans les premiers sillons. La croix de noisetier qui sauve des orages Les épis, les bleuets et les nids d'oisillons...