‹ Ronces et lierresChapitre 24 sur 41 · CROIX BRANLANTES · texte numérisé non relu

CROIX BRANLANTES

Pourtant les grandes croix avoisinant les fermes, Celles que nos anciens dévotement taillaient Au cœur d'un chêne, et qui longtemps, hautes et fermes. Tenaient contre les vents fous qui les assaillaient;

Ces croix qui n'avaient point de Christ saignant sur elles, — Les imagiers naïfs n'existant plus chez nous, — Mais quelquefois un coq fruste battant des ailes, Et souvent le marteau, la tenaille et les clous;

Ces vieilles croix qu'un vieux curé de la paroisse Était venu bénir, avec la basse-cour, L'étable et le rucher, et qu'aux heures d'angoisse La fermière cherchait d'un long regard d'amour;

Je les vois tous les ans un peu plus délabrées; L'une sur le côté penche, l'autre en avant; D'autres, qu'un forgeron grossier a restaurées, Sous leurs brides de fer grincent au moindre vent.

Les coqs ont pris leur vol, emportant leur symbole De suprême réveil au jour du jugement; Et de leurs piédestaux la ronce et l'herbe folle Et l'ortie ont disjoint les pierres lentement.

Nos rustiques toujours cependant les saluent, Et les porteurs des morts v font halte un instant; Mais à les voir crouler les jeunes s'habituent, Comme à voir s'abolir les coutumes d'antan;

Et l'œil s'afflige, hélas! d'en voir peu de nouvelles

S'ériger, attestant que de ce brun terrain

La foi jaillit vivace autant que les javelles,

Et qu'au grenier céleste il donne aussi du grain.

RUCHES MORTES (ij

\UCHES éMOT^TES

kA une « Isolée ».

MON père avait jadis un superbe rucher Qui bourdonnait, la nuit, comme une ville en fêtes. Et dont les seuils laissaient, de l'aurore au coucher, Vers la bruyère en fleurs fuir leurs milliers d'avettes.

Vivantes balles d'or, dans l'air frais du matin Elles filaient, vibrant en trajectoires folles. Et revenaient, le soir, lourdes de leur butin Et teintes des couleurs des tremblantes corolles.

Le miel, deux fois par an, coulait à flots chez nous; Tous les malades en goûtaient — grâce à ma mère; Et la cire, fondue en de beaux cierges roux. Brûlait devant l'autel, — • à l'insu de mon père...

Brusquement le rucher devint silencieux, Ses seuils déserts, les fleurs de nos coteaux sans ailes; Juin ne mit plus d'essaims dans nos poiriers joyeux, Et mon parrain ne fit point de ruches nouvelles...

On souleva les lourds couvercles des cités : De grands trous noirs béants, avec des ravons vides; Ni reine ni sujets. — Des frelons irrités Besognaient dans les coins, déménageurs avides;

Puis vinrent les fourmis, croque-morts noirs ou roux, Les papillons de nuit, rôdeurs de cimetière, L'araignée aveuglant de ses toiles les trous Par où jaillit longtemps le peuple de lumière.

Et la pluie et le vent rongèrent les vieux troncs Que le soleil avait fendus; et les orties Montèrent pour cacher tant de deuils et d'affronts; Et la ferme pleura ses avettes parties...

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