SAVOIR VIEILLIR
Quand l'amour fuit devant nos hivers et nos rides, Comme un oiseau frileux, ne pas s'en désoler; Et même s'il revient en des retours rapides Et nous sourit encor, — le laisser s'en aller;
Si quelque amie, au cœur de sœur plus que d'amante, Très bonne, offre ses mains à notre front lassé, Repousser doucement sa tendresse clémente, Dénouer ce dernier lien d'un cher passé;
Rétrécir l'horizon des projets et des tâches, Pour élargir celui de l'au-delà sans fin. Eviter de son mieux les regrets vains et lâches Qui des restes d'hier voudraient nourrir demain;
Aux appétits grossiers infliger d'âpres jeûnes Et nourrir son esprit d'un savoir simple et sûr, Devenir doux, devenir bon, aimer les jeunes Comme on aima les fleurs, l'espérance et l'azur;
Les voir aller, penser, s'aimer sans jalousie; Admettre contre nous qu'ils ont parfois raison. Et que leurs rêves ont aussi leur poésie. Et qu'on peut, sans l'abattre, embellir la maison;
Se résigner à vivre un peu sur le rivage, Tandis qu'ils vogueront sur les flots hasardeux, Et devenir discret sans devenir sauvage, Se laisser oublier d'eux en vivant près d'eux;
S'estimer bien heureux si. dans les jours de fêtes, Ils daignent quelquefois se souvenir de nous. Et si nos petits-fils, blondes ou brunes tètes, Prennent la place des ingrats sur nos genoux;
Vaquer sans bruit aux soins que tout départ réclame, Prier et faire un peu de bien autour de soi; Sans négliger son corps, parer surtout son àme. Chauffant l'un aux tisons, l'autre à l'ancienne foi;
Puis, un soir, s'en aller sans trop causer d'alarmes. Discrètement, mourir un peu comme* on s'endort. Pour que les tout petits ne versent pas de larmes Et qu'ils ne sachent que plus tard ce qu'est la mort :
— Voilà l'art merveilleux connu de nos grands-pères Et qui les faisait bons, tendres et vénérés; Us devenaient très vieux sans être trop austères. Et partaient souriants, certains d'être pleures.