ADIEU, PARIS ! II
Et je te dois aussi quelques nobles tendresses
Qui se prolongeront en de pieux regrets;
Car, — ainsi que parfois sur le bord d'un marais
Ourlé de fleurs de fange aux malsaines ivresses
S'ouvrent comme des yeux quelques calices frais, —
Sur les berges du lac trouble où sans fin tournoie
Ta foule qui s'amuse et se grise et se noie,
J'ai rencontré des cœurs, aussitôt reconnus
Pour frères, s'isolant de la commune joie.
De mon pays ou de pays pareils venus,
Naïfs, et se berçant de mes airs ingénus.
Adieu, Paris, adieu. — De la légère trace
Qu'ont pu sur tes pavés où tout l'univers passe
Imprimer un instant mes talons de terrien
Je sais trop que ce soir il ne restera rien.
Et que mes vers chantant mon clocher et ma race,
Mes vers les plus aimés, dont j'avais quelque orgueil,
Disparaîtront de la vitrine et du recueil,
Des lèvres qui jadis souvent les déclamèrent,
Et du cerveau de ceux qui, m'aimant, les aimèrent,
Puis mourront, comme loin de leurs natals sillons
Nos genêts meurent dans la serre ou les salons.
Je sais qu'un peu plus tard, prochainement peut-être,
Un soir, dans les journaux, deux lignes apprendront
A leurs lecteurs, dont peu, bien peu se souviendront.
Qu'un poète estimé (sic) vient de disparaître ;
Et qu'au printemps suivant, si l'herbe sur mon front,
Comme je le souhaite et comme je l'espère,
Croit et verdit, dans le rustique cimetière
Où Ton m'aura couché, sans pompe, entre les miens,
A l'ombre de la croix de bois des vrais chrétiens,
L'abeille qui viendra vider la cassolette
De la fleur de la ronce ou de la violette
Sera sans doute seule à deviner où dort
Le triste cœur d'où tous mes vers ont pris l'essor...
Oui, je sais tout cela, Paris, et m'y résigne.
Tu m'as donné l'humble renom dont j'étais digne.
En somme. N'ayant point les dons que tu chéris,
Je vivais à l'écart, timide, un peu sauvage.
Dédaigneux de tes goûts comme de ton langage.
Amer, injuste même envers tes favoris;
Et pourtant -r- d'un peu loin — parfois tu me souris,
Trouvant quelque saveur à mon fruste ramage :
Merci ! — L âge et le deuil avant éteint ma voix,
Je m'en vais essayer de finir comme un sage,
Entre une chère tombe et l'ombre de mes bois.