I. Difficultés et importance de ces recherche
Du vivant même de Ronsard et pendant les quarante-cinq années qui ont suivi sa mort (1585-1G50). il a paru de ses œuvres, soit séparées, soit réunies, des éditions très-nombreuses : la liste n'en a jamais été dressée. Les contemporains même qui nous ont laissé l'histoire de sa vie . n'ont pas songé à y joindre celle de ses ouvrages ; et. lorsqu'on essaie de fixer la date de chacun d'eux, on a beaucoup do peine à recueillir çà et là , dans le texte même , dans les titres . la vie des personnages auxquels sont adressées les dédicaces ou le journal des événements auxquels le poète fait allusion, dans les privilèges royaux reproduits en tète des volumes . dans la Vie de Ronsard par Binet et son Oraison funèbre par Duperron . enfin dans les avertissements des commentateurs ou des libraires qui ont publié les éditions posthumes, des indications trop peu nombreuses et trop peu précises. 11 est indispensable de rechercher les éditions originales, qui seules peuvent nous apprendre ce qu'elles contiennent et en quelle année elles ont paru.
Ces recherches, comme j'ai déjà essayé de le faire sentir (chap. 111.1), ont leur importance. Si l'on veut connaître l'histoire de notre langue
poétique depuis la mort de François 1 jusqu'aux temps de la ligue . c'est aux oeuvres de Ronsard surtout qu'il faut la demander ; or. les éditions posthumes et même les dernières éditions originales ne nous la donneraient que d'une manière inexacte, puisqu'elles ont été corrigées et refondues. On se tromperait souvent si. pour juger la poésie française du temps de Henri II , on étudiait Ronsard dans l'édition de 1584 ou dans celle de 1023. 11 faut suivre le poète pas à pas, relire ses œuvres dans l'ordre où il les a faites, voir comment il a successivement condamné, modifié ses premiers ouvrages, et. peu à peu, changé d'idées, de goût, de style, de langue.
Il ne conviendrait pas d'appliquer à la réimpression d'ouvrages qui nous intéressent moins encore par leur valeur propre que par la place qu'ils occupent dans l'histoire d'une langue qui se forme et d'une littérature qui s'essaie . les principes qui paraissent devoir présider a celle des monuments plus parfaits des siècles classiques.
Si les éditions successives que Corneille, par exemple, nous a données de ses tragédies, présentent des variantes, les vers qu'il a condamnés peuvent par aventure mériter qu'00 les regrette, et nous devons dans un commentaire signaler ces tâtonnements et ces scrupules du grand poète ; mais assurément nous n'aurions pas le droit de revenir sur les corrections qu'il a faites, et la forme définitive qu'il a donnée à sa pensée doit être respectée par nous comme le dernier mot de son génie et son art.
11 n'en est pas ainsi pour le poète qui nous occupe ; si le temps était venu d'offrir au public une édition complète de ses œuvres, destinée à bien faire connaître son esprit et surtout son rôle, j'estime que les corrections qu'il a faites sous Henri 111 à des oeuvres publiées depuis trente ans mériteraient de même d'être conservées, parce qu'elles ont aussi leur date, leur prix; mais leur place est secondaire, et. comme sujet d'une étude à la fois littéraire et historique , les odes pindariques . les Amours de Cassandre et de Marte, la Franciade doivent être reproduits avec la forme, le style, la langue, l'orthographe que ces ouvrages avaient en 1532. en 155G. en 1572. sous Henri II et sous Charles IX; c'est-à-dire tels qu'ils furent composés sous l'influence des circonstances présentes . et tels qu'en retour Us exercèrent sur le goût public, sur les tendances de l'école, une influence dont il serait si précieux pour la critique de pouvoir se faire une idée tout-à-fait exacte.
A ce titre, les éditions qui ont paru sous le règne de Henri II doivent être recherchées avec un soin particulier. Malheureusement,
il esl presque impossible de les réunir et même île les connaître toutes : car celles qui font défaut sur le catalogue des bibliothèques ne sont indiquées dans aucun dictionnaire biographique ou bibliographique : ni Lacroix du Maine et Duverdier. ni Goujet . ni Brunei ne paraissent y avoir songé. J'ai fait ce que j'ai pu pour combler cette lacune ; mais . quoiqu'on m'ait souvent aidé dans cette œuvre de patience, il me reste encore aujourd'hui beaucoup à faire.