‹ Ronsard considere comme imitateur d'Homere et de PindareChapitre 9 sur 18 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Ces longues études auront une fois de plus, et jusqu'à l'évidence, montré combien Konsard et ses contemporains s'étaient fait illusion. Sans doute les juges sévères qui refusent aux siècles classiques de la littérature française le génie de l'épopée et de la poésie lyrique ne sauraient reconnaître soit dans les Psaumes de Marot et la Semaine de Dubartas , soit dans les Odes pindariques et la Franciade de Ronsard l'inspiration qui, à leurs yeux, manque à la Henriade de Voltaire, aux odes de Malherbe et de Rousseau, et même aux chœurs de Racine.

Personne prus que moi n'a dû sentir vivement, et, s'il m'est permis de rajouter, personne n'a plus clairement fait voir combien Ronsard , imitateur d'Homère et de Pindare, est demeuré loin de ses modèles. Je me suis efforcé de démontrer que ce qui l'entraîna sur leurs traces, ce fut moins un parti-pris d'engouement pédanlesque et un calcul de sa vanité, qu'une admiration sincère, profonde, et la nature même de son génie , porté surtout à s'éprendre de • ce qui est grand: cette imitation ne pouvait donc pas être tout-à-fait servile; j'ai établi surtout qu'elle ne fut point stérile eu résultats pour l'avenir; mais il n'a pu entrer un seul instant dans ma pensée de prétendre qu'elle n'ait pas manqué de réserve, d'indépendance, et moins encore qu'elle ait produit des chefs-d'œuvre.

•le n'ai môme point réclamé pour la Franciade et les Odes

pindariqnes, la place que nos recueils modernes ont donnée aux meilleures des poésies légères de Ronsard. Si je songeais à refaire un choix de ses œuvres, destiné aux gens du monde, peut-être abrégerais-jc de moitié l'édition de M. Sainte-Beuve, et, tout au plus, pour remplacer tant de sonnets et d'odes badines sacrifiés, choisirais-je , parmi ses poèmes d'un style plus élevé, un petit nombre de pièces ou de fragments, quelques strophes prises au milieu de l'ode à L'Hôpital , le duel de Francus et de Phouère , l'élégie à Desportes , le discours sur Y Equité des Vieux Gaulois , les Muses deslogées. . Mais il ne s'agissait plus pour moi de marquer dans ce volumineux recueil les pages les plus agréables à lire, les plus faciles à comprendre. En m'attachant de préférence aux poésies les plus sérieuses, j'y cherchais, non point le plaisir et le goût des lecteurs de notre temps , mais le véritable génie de Ronsard, ses droits à l'attention des historiens, j'ajouterai, au respect de la postérité.

11 y avait un demi-siècle que nos savants étudiaient le grec ; mais , jusque dans les dernières années du règne de François I, l'érudition semblait avoir recueilli seule les fruits de cette étude.

En protégeant les hellénistes, le roi donne des maîtres à . nos poêles comme il en a donné à nos artistes en attirant à sa cour les peintres les plus illustres de l'école florentine. Mais il faut que bien des années s'écoulent avant que ces leçons soient fécondes, et que les élèves formés à cette double école sentent naître en eux le généreux désir d'égaler leurs maîtres ; Rabelais est, avant Ronsard , le seul helléniste qui donne à la langue un chef-d'œuvre original. Les poètes , plus timides , ne s'aventurenjt d'abord qu'à traduire , l'un une tragédie de Sophocle , les autres, quelques chants d'Homère ', et Ronsard lui-même a commencé par une paraphrase du Plutus.

Bientôt, et vers le moment où des architectes, qui n'ont point passé les Alpes, dessinent les plans d'Ecouen et du Louvre, où Jean Goujon sculpte une Diane qu'il ne copie point

« U'arc de Balf, Hugues SaJil.

sur celle de Cellini , le jeune poète ne daigne plus traduire ni Homère ni Pindare: il s'annonce comme leur émule. C'est lui qui ose réclamer pour ses maîtres préférés, des hommages, un culte, non plus seulement dans l'école, mais dans les parlements, à la cour, parmi les seigneurs illettrés et les femmes. En même temps, Amyot rend les ouvrages grecs qu'il traduit plus populaires encore que le Pantagruel de Rabelais ' . Dès - lors , cette Grèce , qu'on ignorait avant Budé , qui demeura connue d'un petit nombre d'érudits durant toute la première partie du seizième siècle , commence à exercer une influence plus sensible sur le mouvement des idées , sur les progrès du goût et de la langue. Personne, dans cette courte histoire, ne remplit un rôle plus glorieux que Ronsard; la Renaissance française date pour la poésie de ses odes, comme, pour les arts, elle datait du Louvre de Lcscot et de Goujon.

Je sais bien qu'on n'a plus pour la Renaissance , surtout «fans notre pays, la vive admiration de nos pères. On a contesté ses services, et jusqu'à son nom. «Oui, avons-nous souvent entendu dire, l'antiquité renaît; mais elle ne renaît que pour étouffer les génie des âges nouveaux. Livrée par un enthousiasme aveugle à l'influence de l'Italie , à celle de l'antiquité, la France oublie ses traditions et renonce, en abdiquant son originalité, au rang qu'elle avait conquis durant le moyenâge , à la tête des nations de l'Occident. Notre langue môme , en essayant de -reproduire les formes des langues anciennes, perd ses grâces naturelles. » Ce sont presque les reproches qu'adressait Henri Estienne aux partisans de l'influence italienne. On les adresse indistinctement à tous les modèles que nous avons imités , à tous les écrivains qui ont prêté les mains à celle déchéance et trahi en quelque sorte le génie et la gloire de la France. El, dans la même accusation, on enveloppe toutes les influences étrangères, celle de la Renaissance italienne avec celle de l'antiquité, celle de la Grèce avec celle de Rome. Ronsard est plus coupable que personne: il a copié

1 Ijc Plutarqttc m paru! qu'on 155î».

Pétrarque comme Virgile, et Virgile comme Homère: Boileau na-l-il pas dit que sa Muse parle grec cl latin?

Heureusement, il ne s'agit point de discuter les torts de lu Renaissance ; je ne veux que réclamer contre cette confusion en faveur des grecs et des hellénistes, et demander que, dans ces débats, on les mette hors de cause, ou du moins qu'on ne les confonde avec personne: car, assurément tout le mal qu'on leur attribue , ils ne l'ont point fait.

J'ai déjà fait voir que Ronsard lui-même distingue les Latins •les Grecs; il ne faut donc pas confondre, surtout lorsqu'il s'agit de lui, l'influence des uns et celle des autres. Il est bien vrai que, le plus souvent, elles se réunissent; mais, quelquefois elles s'exercent isolément; et même on les a vues se combattre. A l'époque précisément qui nous occupe, l'indépendance de notre génie et de notre langue courut en effet quelques dangers: est-ce la Grèce qui l'avait menacée? Non , c'est elle qui la défendit.

On avait tout à craindre de l'Italie, d'où nos gentilshommes rapportaient l'afféterie plutôt que l'élégance ; nos artistes , les finesses du savoir-faire , sans la pureté du goût et la naïveté de l'inspiration ; nos poètes , les faux brillants du bel-esprit , les fadeurs de l'églogue, du madrigal et du sonnet. Elle promettait de nous faire atteindre, sans passer par les bégaiements de l'enfance, aux grâces de la jeunesse, à la vigueur d'une précoce maturité ; mais , pour elle-même , la jeunesse était déjà loin , l'âge mûr déclinait : à son école, nous allions commencer par l'épuisement de la vieillesse et les défauts de la décadence.

L'antiquité latine offrait d'excellents modèles; mais la savante école qu'elle avait formée, ne voulait les imiter que dans leur langue. Le latin , qui seul avait été parlé dans l'église et dans l'école , par la loi civile comme par la loi religieuse , gardait ses droits sur l'érudition, la controverse, l'histoire même et la poésie. On pouvait croire que la Renaissance, en substituant à la latinité douteuse, barbare du moyen-àge, l'élégante et correcte latinité d'écrivains qui avaient repris Cicéron pour maître , allait maintenir comme une sorte de langue lit-

térairo universelle, au-dessus des langues vulgaires, dédaigneusement renvoyées aux entretiens domestiques , à la littérature populaire , aux badinages des poètes d'antichambre ou de carrefour. Autour de Ronsard lui-même , son condisciple, le cicéronien Muret, ne daigne écrire sa langue maternelle qu'une seule fois, pour commenter les Amours de C assainir? : c'est en latin que L'Hôpital prend sa défense, que Passerat, l'un des esprits les plus français du seizième siècle, Baïf, le poète, de Thou , l'historien , rendent hommage à sa gloire sur son tombeau , et que Scévole de Sainte-Marthe , mis quelquefois au nombre des étoiles de la Pléiade, écrit son éloge. Ce qui peut, mieux encore que les épitres de L'Hôpital et la grande histoire d'Auguste de Thou, faire sentir combien il était difficile que notre littérature se dérobât au joug du latinisme, c'est l'exemple de Joachim Dubellay, l'auteur de la Défense et illustration de la langue française: celui qui le premier lança l'anathème contre les latineurs revient lui-môme à l'hexamètre et au distique d'Ovide dès qu'il a passé les Alpes et foulé aux pieds le sol de Rome

Le latin nuit doublement aux progrès de notre langue : en même temps qu'il lui dérobe les écrivains les plus capables de lui donner l'élégance , la vigueur, la noblesse , qui lui manquent encore, il lui communique insensiblement, jusqu'à l'excès, et les mots et les tournures dont il fait usage. A lire quelques-uns des ouvrages écrits au commencement du seizième siècle, on peut craindre que bientôt la France ne sache plus parler que latin même en français

Mais le jour de la Renaissance est venu , et la langue est arrachée à cette tyrannie jalouse par l'hellénisme en même temps que par la Réforme. Calvin et de Bèze réclament des prédications, des psaumes, des prières que le peuple comprenne, et, à la place de Bible latine, une Bible traduite dans h langue vulgaire d'après l'original hébreu et grec. Les hel-

' Cependant que tu vois le superbe rivage De la rivière Tustjue , et le mont Palatin , Kt que l'air des l/ilins te fait parler latin. .

(Ronsinl, Am. Il , 5.)

lénistes, Ronsard, Estienne, sont les premiers, dans l'école, qui veulent aussi qu'au lieu de continuer les latins d'une manière servile , et dans leur langue , on imite en français les grecs. Ils consomment l'affranchissement de la langue. François I a moins fait pour elle par l'ordonnance de Villers Cotterets ' qui lui ouvrit les tribunaux que par l'institution des chaires de grec et d'hébreu au collège de France. De ce jour, le latin perd son antique prestige , et les doctes môme soupçonnent qu'il pourrait bien ne pas être la seule langue digne d'être celle de l'éloquence et de la poésie.

Les hellénistes ne tardent pas à déclarer qu'ils trouvent dans une langue , plus belle et pins riche que celle de Rome , au témoignage des Romains eux-mêmes, des modèles plus parfaits. Il faut donc mettre à les imiter, de préférence aux latins, l'ardeur qu'y ont mise, parmi ces derniers, les plus illustres, un Cicéron, un Horace, un Virgile. Mais il n'est pas à craindre que les hellénistes tombent dans la même erreur que les Cicéroniens de leur siècle et veuillent imiter en grec les écrivains de la Grèce : car cela n'est pas possible. Oui les lirait? Et combien même sont-ils qui aient assez de confiance en eux-mêmes pour exprimer leurs pensées dans un langage si nouveau, si peu connu encore? Budé, Rabelais, puis Daurat, Baïf et Passerai oseront l'essayer. Mais leur exemple est sans dangers, et ils ne l'essaieront eux-mêmes que rarement, par coquetterie d'érudit, et non par système.

L'école nouvelle opposa aux prétentions des latinistes, les latins eux-mêmes , qui avaient imité les grecs , mais dans leur propre langue , à une époque où cette langue était rude et pauvre: c'est précisément ainsi qu'elle devait se former, s'enrichir. Il faut donc , quelles que soient aussi la pauvreté , la grossièreté de la langue française , s'en servir avec la hardiesse d'Ennius : les Ennius ouvrirent la voie aux Virgile.

D'ailleurs , cette langue est-elle ri pauvre que veulent bien le prétendre les admirateurs exclusifs de l'italien cl du latin? Rabelais sait lui faire dire tout ce qu'il veut ; Amyol s'y trouve

' Août 1530.

à l'aise pour traduire les Grecs, et Ronsard pour les imiter. Dubellay en a deviné la raison : c'est que notre langue n'est pas sans affinité avec la langue grecque; aucune autre n'en approche et ne lui ressemble davantage. H. Estiennc appuiera de l'autorité de son incomparable érudition cette proposition hardie d'un poète qui ne se piquait pas d'être philologue; il l'établit sur des preuves et des exemples , et en tire toute une théorie, lorsque de la Conformité du français avec le grec il conclut à sa Prècellence 1 non-seulement sur tous les idiomes dérivés du latin , mais sur le latin môme.

On sait avec quelle vivacité et quelle chaleur s'expriment Dubellay dans son Illustration, Estienne dans sa Prècellcncc de la langue fançaise; Kabelais les a devancés par ses épigrammes; Ronsard exprime les mêmes, idées avec la même énergie'. Il fait davantage : le procès que Dubellay, sous son inspiration, du reste, avait intenté à l'Italie, aux latinistes, c'est lui et c'est Amyot qui le gagnèrent avec éclat devant l'opinion publique.

Les hellénistes, qui n'ont pas dédaigné d'écrire dans notre langue, ne seront pas d'accord avec eux-mêmes, s'ils en forcent le génie, et lui imposent aussi des tours de phrase et des expressions qu'elle semble ne pouvoir admettre. Mais, de leur part, nous avions moins à craindre, si Dubellay et Henri Estienne ne se sont pas trompés ; et, en effet, la phrase grecque est plus française que la période cicéronienne. Ils changeront donc peu de chose à la syntaxe. Ils n'oseront guères plus enrichir violemment notre vocabulaire de mots empruntés à celui des Grecs: ces mots seraient rarement compris; tandis que, si les mots latins ont fait, un peu avant • cette époque , une véritable invasion dans les ouvrages français, c'est parce qu'en se les appropriant, les auteurs savaient bien que l'affinité naturelle des sons et des formes en ferait sans peine deviner le sens. En effet , d'où viennent ces termes étrangers , ces prétentieux barbarismes que Rabelais accumule dans la bouche de son écolier Limousin? Du grec et des hel-

' 1565-1579. — 3 Préf. de la Franaade.

lénifies? Non, Rabelais, ne se moque pas encore de noire poète : c'est aux latinistes qu'il s'attaque. Ce langage, je l'ai reconnu moi-même, dans le cours de cette étude; mais ce n'est pas chez Ronsard, c'est chez Raoul le Fèvre en 1403, chez Jean Lemaire en 1509, chez Jean Samson, de 1515 à 1530; en 1580, on en retrouverait quelques traces jusque chez Montaigne. Les néologismes venus du grec s'imposent moins facilement à l'usage; ils paraissent plus étranges à notre oreille, lorsqu'elle ne les accepte pas ; on ne les verra pas , comme les latins qui font rire Panurge , comme les italiens qui irritent Eslienne , s'imposer à l'usage par surprise ; si l'usage en accepte par aventure quelques-uns , il les aura librement acceptés.

La conformité qu'Estienne s'efforça d'établir entre le langage, l'histoire est là pour démontrer qu'elle existe entre le génie des deux peuples. Dans les arts et dans les lettres, nos qualités naturelles, ce besoin de clarté, ce sentiment de la mesure, ce goût pour la simplicité et la délicatesse, qui font le caractère de la France, ont aussi distingué la Grèce. C'est notre gloire de ne rappeler jamais mieux la Grèce que lorsque nous savons rester nous-mêmes. Si nous l'aimons, c'est nous aussi que nous aimons en elle : on est philocelte, pour parler comme au seizième siècle, lorsqu'on est helléniste.

A la Renaissance, quels sont les écrivains dont la langue a une physionomie plus complètement française, même que celle de Calvin et celle de Montaigne? Rabelais, Amyot, la Boélie, Henri Eslienne: des hellénistes. La liste n'est pas épuisée; ajoutons-y encore le nom de Passerat qui remplaça Turnèbe au collège de France et fut l'un des collaborateurs de la Satire Ménippée. Me reprochera-t-on de rappeler même l'intéressant passage, où Palma Cayet nous apprend que le pré- • cepteur du jeune roi de Navarre, celui qui devint Henri IV, l'exerçait à parler le grec, par l'usage et sans principes, comme Montaigne enfant parlait le latin? Cette éducation de la première enfance laissa au roi deux belles maximes , sur le mépris de la vie et l'horreur des séditions'; ne lui de-

' Chronologie novenaire , Ed. Michaud, p. 165-6. — Jn>»y*/iûiif rit ttitirn «t«i t»c weXi»?. — i «Xf», • «5*»9«»iïr

vail-il à aucun titre son style , ce tour si français des Lettres Missives?

On accuse les poètes de la Pléiade , Ronsard , Baïf , de faire exception, et d'avoir, à l'école des Grecs, trop oublié qu'i's étaient Français. Ce fut le tort de Baïf surtout, que Dubollay appelle déjà le doctime Baïf, et qui savait le grec, mieux que Belleau, mieux que Ronsard, mais qui n'était pas comme eux né poète. L'oubli complet où il est tombé l'a protégé contre la satire : il y a si longtemps qu'on ne sait plus ce que valent les vers baifins et les Amours de Francine! Ronsard est demeuré seul responsable devant l'opinion publique de toutes les erreurs de l'école dont il fut le chef et presque le dieu. Il faut se rappeler commé le dix-septième siècle lui fit expier sa gloire : c'est un déshonneur pour la France, dit le grand Arnault, d'avoir tant estimé ces pitoyables poésies'; elles ne sont françaises ni par le fond ni par la forme : idées et sujets d'emprunt, fables obscures, connues seulement des savants, rhythmes de Pindarc et de Sapho, tours de phrase et mots pillés dans les langues anciennes, qui lui donnent l'air d'un étranger, fausse grandeur, style enflé et guindé, faste pédantesque , voilà tout ce que la critique retrouve , quelques années seulement après sa mort, dans les œuvres de ce prince des poètes : on sait le jugement de Malherbe , celui de Balzac , les vers impérissables de Boileau. Ce fut le coup de mort ; on peut honorer encore , après leurs défaite , ceux qui sont tombés sous les coups de Boileau ; on ne les relève jamais.

Je ne m'arrêterai pas à défendre dans les poèmes de Ronsard l'originalité de la poésie. C'est assez de reconnaître, avec de Thou, qu'il avait l'imagination très-vive", avec Malherbe, que ses fictions ont quelquefois de la grandeur, et qu'il fut animé de cette fureur, possédé de cet enthousiasme qui fait les véritables poètes'. Mais il a plus d'imagination et de feu que de génie. S'il a mérité de tomber au second rang , cela tient surtout à ce que, n'ayant rien créé, l'intérêt de ses ou-

' Lettre sur la X e sat. de Boileau. — * L. LXXX1I. — * Si l'on en croit Guéret, Parnasse réformé, cité par Ad. Baillet, dans ses Jugements des samn's, Paris, 1732,1. IV, Malherbe aurait avoué lui-m<*mc que sa sévérité était calculée.

vrages ne tient guères qu'à la forme. Trop souvent il a retourné le précepte judicieux de Chénier et fait sur des pensées antiques, sur des fables vieillies, ses vers nouveaux. Par les sujets qu'il traite et les idées qu'il exprime, il est grec en effet, trop grec, et peut avoir l'air d'un étranger.

Quant au style qu'il a donné à la poésie , particulièrement à la poésie élevée, objet de ces études, je veux le défendre contre des critiques, recommandées sans doute par de grands noms , mais qui pourtant manquent de justesse, parce qu'elles manquent de mesure , et non-seulement donnent du mérite réel de Ronsard une idée trop peu favorable, mais surtout lui assignent dans l'histoire de notre langue et de notre littérature, un rôle qui n'est pas toul-â-fait le sien.

Il est certain que l'on rencontre en lisant Ronsard, un grand nombre de mots qui n'ont plus cours, et, si l'on donnait une édition critique de ses œuvres , le glossaire qu'on devrait y joindre, pour les rendre intelligibles à tout le monde, serait assez étendu. Les vers de Boilcau donnent une idée inexacte des éléments qui le composeraient, et de la place qu'y occuperaient les grands mots, le latin et même le grec. Ronsard a parlé latin , mais rarement , si on le compare à la plupart de ses contemporains, même à Rabelais cl à Montaigne. 11 a parlé grec : on doit s'y attendre d'un rival d'Homère et de Pindare au seizième siècle, de Ronsard surtout, qui, trompé par son imprudent mépris pour le populaire, ne connaît pas assez cette crainte qui arrêta , comme je l'ai dit , l'invasion des mots grecs dans les livres comme dans le langage familier : la crainte de n'être pas compris. De 1545 à 1555, un tel danger n'est pas fait pour l'arrêter : il lui importe si peu que les ignorants donnent à ses vers leurs suffrages! Et d'ailleurs, Muret commentera ceux que le roi n'aura pas compris. A celte époque, un certain nombre de mots grecs paraissent dans ses poésies; ils ne sont cependant pas assez nombreux pour qu'on renonce à les compter; on a mauvaise grâce peut-être à rappeler toujours les mêmes , et surtout à les chercher dans des œuvres qui ne furent jamais prises au sérieux, telles que le dithyrambe chanté en l'honneur de

Clcupâtre de Jodclle et du bouc d'Arcueil. Si les puristes cherchaient dans de tels vers un texte à de sévères critiques , ils partageraient le ridicule des réformés, qui gravement y découvrirent un sacrilège. A partir des Amours de Marie, ces néologismes deviennent très-rares; ils n'ont donc été que Terreur de la jeunesse de Ronsard ; les diminutifs et les mots composés qu'il multiplie nous appartiennent comme aux Grecs; parmi ceux qu'il a risqués, en dehors de toute règle, quelquesuns ont été acceptés par l'usage', et, chose singulière! il est arrivé que l'usage a préféré le mot grec lui-même à la traduction que Ronsard avait eu le scrupule de nous en donner.

Les défenseurs de notre vieille langue seraient peut-être moins sévères pour Ronsard, si, à côté de quelques mots mendiés, selon l'expression du poète', des langues anciennes, ce glossaire leur montrait une foule de mots qu'ils ont lus dans les Trouvères. Ce ne sont pas les poètes hellénistes de la Pléiade qui ont trouvé ces expressions trop basses, pour la poésie; ils savent, eux, comme leurs maîtres, que le style le plus familier peut avoir sa noblesse; et ils ont trop dit que la langue est pauvre, pour songer à l'appauvrir, comme feront les précieuses , par un purisme trop exclusif. Ronsard dit, il est vrai, qu'il faut puiser aux sources antiques; mais qu'on le sache bien: lui, qui pourtant connaît les langues étrangères, l'anglais, l'allemand et peut-être l'espagnol, lui qui parle l'Italien aussi bien que personne en France , et a si souvent imité Pétrarque, Ronsard, comme Henri Estienne, ne veut pas que la France s'abaisse à parler le langage des étrangers; notre langue demandera les richesses nouvelles aux langues anciennes, dont elle est fille, et qui sont d'ailleurs comme un trésor commun où chacun peut sans déshonneur revendiquer sa part d'héritage; mais, plutôt que de se rési-

' R msard nous a donné le mot ode comme Baïf ceux d'ëpigramme et d'élégie iGénin, Variations du langage français, p. 99). 11 est aussi le premier qui ait dit sympathie (Muret, Commentaire, 4m., I, 197). • Tu pourras aussi à la mode des Grecs... adjouterun u après un o pour faire la ryme plus riche et plus sonnante, comme troupe pour trope •{Art poétique, p. 844.) — 1 Avidité par

exemple est un mot mendié du latin. T. III, p. !»9.

gner à l'orgueilleuse aumône de rivales qui ne la valent pas , elle se fera des emprunts à elle-même. Oui, Ronsard est philocelte aussi, comme Estienne et Pasquier, comme Fénelon et Labruyère, comme Courrier; il prend la défense des expression vieillies qu'il faut rajeunir , de celles qu'on pourrait emprunter au vocabulaire de la chasse et des métiers, et même aux dialectes provinciaux de la vieille France Il est moins étranger qu'on ne le disait, ce poète, qui aime à parler comme on parle en Picardie et en Vendômois », et, pour traduire Homère, n'hésitera pas à employer la langue qu'il a apprise de sa nourrice !

Ses tournures , comme ses expressions , exigent quelquefois aussi un commentaire , mais guères plus souvent que celles de Chénier; il a des inversions, des phrases suspendues et prolongées, des appositions, certains abus des pronoms relatifs et de l'infinitif employé comme un nom , qui jettent sur ses phrases de l'embarras et causent une certaine obscurité. Et néanmoins, sa phrase n'est pas moins vive, moins nette, moins française assurément que les savantes périodes remises en honneur par l'école latine du seizième et du dix-septième siècle.

• T. VIII, p. 444.

Je fis des mois nouveaux , je restauray les vieux.

Art poétique, p. 851 , 833 : • Tu ne desdaigneras les vieux mois françois... Tu ne rejetteras point les vieux mois de nos romans, ains les choisiras avecques meure et prudente élection. Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous mestiers, comme de marine , vénerie, fauconnerie , et principalement les artisans de feu, orfèvres, fondeurs, mareschaux, minémlliers , cl de là tireras maintes belles et vives comparaisons avecques les noms propres des mestiers. » — V. pass. Am., Il , p. 377: « Emis, dit Belleau, vieil mol françois. » Poèmes, L. VI, 1567, f° 21 : • Faitifs, vieil mot françois, qui signifie bien et proprement fait*. • ibid. L. VII, f° 27 : « aherl, tenant bien , fort vieil mot, qui vient du latin adhœrere. * T. III, p. 47: « Huche, vieil mot françois. » p. 126 : t mehaigne, perclus. Nos critiques se moqueront de ce vieil mot françois; mais il les faut laisser caqueter. • — Sur les dialectes , v. T. 111 , p. 27, X , p. 834. — • Hymne de Calais, 1556, p. 21 , note : attelles (on dit ctelles) est un mot de Vandomoys qui signifie autant que - • < ' /: en grec : ce sont petits coupeaux de bois fandus en long et menu qu'on appelle à Paris des csclatz. ■ — Franciade, T. III, p. 60 : ■ Criailler, mot fort usité en Vandomoys. » — p. 84: « Ben, berceau, mot vendômois. »

Il est temps de revenir aux grands mots ; c'est ici qu'on a été le plus injuste pour Ronsard. Avant lui, jusqu'à Villon, jusqu'à Marot , tout le monde en convient , la poésie s'élève rarement , il déclare qu'elle rampe , et , plein de confiance en lui-même, il promet à la France qu'il ne la laissera pas ramper davantage. La passion seule donne la force des grandes entreprises; mais elle ne connaît pas de mesure: serons-nous surpris , si Ronsard trouve vulgaire ce qui est naïf et familier , et cherche la grandeur ailleurs que dans la simplicité ? Alors , il semble que la poésie latine , je parle de celle qui , sous les empereurs , cessa de s'inspirer de la Grèce , devait l'attirer par ses défauts autant que par ses véritables mérites. Mais Ronsard ne se laisse gagner ni par l'antithèse ni par l'hyperbole : de Virgile , qui fut l'étude de sa jeunesse , au lieu de descendre jusqu'à Lucain, il remonte jusqu'à Homère; il se souvient parfois de Sophocle , jamais de Sénèque ; en empruntant à Slace pour son Bocage royal le titre de ses Mélanges, Silvœ , il se défend d'avoir voulu lui ressembler' ; et, s'il écrit des satires, il saura, pour qu'elles ne soient pas inutiles, imiter l'enjouement d'Horace plutôt que l'aigreur du Juvénal \ Il n'a pour modèles que les grecs, ou, parmi les latins, ceux qui les ont imités.

Un jour i (et ainsi je finirai par la plus gracieuse de ses fictions), des étrangères qu'un jeune homme conduit , viennent à lui dans une vallée. Elles sont belles ; on devine qu'elles sont nobles; mais, sans doute, une grande infortune les a frappées, car leurs cheveux en désordre soni couverts de poussière ; et, pour rattacher sur leur épaule les lambeaux de leurs robes , c'est le buisson du chemin qui leur a fourni ses épines. Hélas! ce sont les Muses chassées par la victoire des Turcs: elles errent dans toute l'Europe, sans autre espoir que la pitié des rois

1 Stace entre les Romains nous en montra la voye... Beaucoup plus empoullé que plein de majesté.

■ à la mode d'Horace,

Et non de Juvénal, qui trop aigrement passe...

* T. IV, p. 274 (Dialogue entre In Muse» desloge»» et Homard.)

et des peuples,* Ct viennent supplier Ronsard qui leur doit sa gloire, d'obtenir pour elles la protection d'Henri III.

Ces Muscs, pour qui Ronsard réclame de la France un asile et les honneurs qui leur sont dus , demandez-leur qui elles sont et d'où elles viennent :

Grèce est nostre pays . Mémoire est nostre mere.

Jadis les hommes leur ont élevé des autels ; les forêts et les fontaines leur étaient consacrées ;

Nostre meslier estoit d'honorer les grands Rois. De rendre vénérable et le peuple et les lois . Faire que la vertu du monde fust aimée .

Et forcer le trespas par longue renommée.

D'une llame divine allumer les esprits.

Avoir d'un cœur hautain le vulgaire à mespris. Ne priser que l'honneur et la gloire cherchée . Et tousjours dans le ciel avoir l'ame attachée.

On voit quelle haute idée ces Muses de la Grèce ont gardée de leur rôle parmi les hommes ; inspiré par elles, Ronsard ne craindra pas de ressembler aux poètes frivoles qu'il a condamnés; mais elles lui apprendront à ne pas prendre l'ampoule pour la majesté. Jeune, il ira, sur les traces d'Eschyle et de l'indare, jusqu'à l'emphase; mais il n'ira pas, avec Liicain, jusqu'à l'enflure, avec Juvcnal, jusqu'à la déclamation. Dés que les années auront refroidi cette première ardeur, il sera le premier à condamner ceux qui se perdent dans la nue, à marquer, entre les fredons de Mellin de Saint-Gelais et le tonnerre de Dubartas, le milieu où désormais on se tiendra :

Ny trop haut ny trop bas. c'est le souverain style.

Il doit aux Grecs ce sentiment de la mesure , ce désir, sinon cet art, d'être familier sans être bas, de s'élever sans cesser d'être naturel.

Ce qui manque à notre poète , plus que l'invention , plus que la sûreté du goût , plus que le respect des formes et du génie de la langue, c'est la lenteur et la patience du travail. En vain se glorifie-t-il de n'avoir rien fait qui ne fût bien poli,

ses poésies sont inégales et, prolixes, parce qu'elles ont été composées trop vite ; il ne sut jamais prendre le temps d'ètn; court, se hâter lentement, se borner, et à ce titre, Boileau ne pouvait lui faire grâce. Pins tard, de sang froid, il sentit lui-môme que ses œuvres avaient besoin d'être corrigées; il les corrigea sans pitié, sans relâche; peine perdue : les vers français, avec leurs rimes alternées, ne peuvent être corrigés qu'au moment où on les compose ; mal faits , on ne les refait pas. Et d'ailleurs, la forme nouvelle que Ronsard substitue à l'ancienne, est, comme elle, improvisée; elle est plus correcte, mais elle ne saurait être précise. Cette fécondité hâtive, funeste, qui valut à Scudéry les sarcasmes de Boileau, a perdu comme lui tous nos poètes jusqu'à Malherbe, ceux de la Pléiade comme les Trouvères ; je ne parle pas de Jodclle, ce Sophocle ou plutôt ce Hardy, qui écrivait une pièce en quatre jours et traduisait en deux mille vers le commencement d'une harangue de Lucain; mais, quoi que Régnier prétende', Dubellay luimême est trop facile; Ronsard et Dubarlas aussi. La patience, malgré la définition de Ruflbn, n'est pas le génie; mais, aux œuvres que le génie a créées, elle seule donne cette perfection du style qui assure l'immortalité d'un livre, celle d'un poème surtout. Malherbe, envers qui la nature n'avait pas été prodigue, raturait chacune de ses odes plusieurs années ; elles naissaient tard, elles vivront toujours :

Ce que Malherbe écrit dure éternellement ;

Ronsard , entraîné par l'inspiration ,

Esparpile ses vers comme Cueilles au vent ;

et le vent a dispersé ces feuilles bientôt flétries: elles ne reverdiront pas.

1 Sa t. IX, v. 21. C'est la satire qui se termiue par ce bel hommage rendu à Ronsard :

Mais Rapin, à leur goût, si les vieux sont profanes, Si Virgile, le Tasse et Ronsard sont des anes, Sans perdre en ces discours le temps que nous perdons , Allons comme eux aux champs, et mangeons des chnrdms.

Ainsi, les vers de Ronsurd méritaient de tomber tôt ou lard dans l'oubli qui semble être à jamais leur partage. Je n'ai point de peine à m'y résigner : les richesses de notre littérature classique sont telles qu'on a mauvaise grâce à détourner sur des beautés contestées, vieillies, l'attention publique.

Mais, pour la critique, le temps do la sévérité calculée est passé aussi bien que celui de l'admiration passionnée. Elle ne doit être partiale ni comme Pasquier, ni comme Malherbe. Ronsard n'est plus un modèle pour personne ; une école nouvelle ne cherche même plus dans ses ouvrages, comme à l'époque où en parlaient M. Saint-Marc Girardin, M. Sainte-Beuve et M. Chasles, des excuses pour les témérités de sa poétique. Rien n'empêche que, rendant au poète, une exacte justice, en même temps que l'on constate les défauts pour lesquels il est tombé, on tienne compte des mérites qui l'avaient élevé et surtout des services qu'il a rendus à la langue.

Imitateur des Grecs, Ronsard ouvre la voie à Racine, à Fénelon , à Chénier.

Emule d'Homère et de Pindare, quel que soit le mérite de son Iliade et de ses odes , la France lui doit le langage de la poésie élevée.

A ce titre, ses essais homériques et pindariques, ses poèmes du style noble en général, bien qu'ils soient les moins lus, et, j'en ai fait l'aveu, les moins lisibles de tous ses poèmes, méritaient, parla place qu'ils occupent dans l'histoire de notre littérature, une élude particulière. Je l'ai entreprise avec je ne sais quel sentiment d'involontaire compassion; je l'ai continuée avec respect, quelquefois avec amour. J'ai laissé voir, j'ai montré môme les imperfections de ces ouvrages, mais j'ai cherché à les excuser en les expliquant , avec l'espoir de prouver surtout que Ronsard ne fut pas tout-à-fait indigne des éloges qui lui furent prodigués , (pie, malgré sa chute , ses efforts n'ont pas été stériles , et que l'inlluence salutaire de ses exemples a survécu même à sa gloire.

Non , les instincts de L'Hôpital, de Pasquier, de Montaigne, de Régnier, de Ronsard lui-même, ne les ont pas trompés: on avait raison d'estimer, plus que les sonnets.

plus que les églogues , l'ode sur les Muses, les Hymnes et ce qu'on espérait de la Franciade. La poésie sérieuse que le génie de la Grèce a inspirée , tient parmi les œuvres de Ronsard le premier rang. Ce n'est pas elle qui le fait revivre dans nos recueils modernes , mais c'est elle qui fait connaître son véritable génie ; c'est par elle qu'il fut grand aux yeux de ses contemporains, utile à ceux qui l'ont suivi, et qu'il garde dans l'histoire sa place, assez voisine des plus illustres.

Balzac dit que Ronsard ne fut pas un poète, mais le commencement d'un poète: oui, le commencement de Malherbe et de Corneille , aussi bien que de Chénier. Or, si dédaignes que soient ses ouvrages à côté de ceux des poètes qui l'ont suivi, c'est beaucoup de penser qu'il leur façonna l'instrument dont ils se servirent, et que, sans lui, ils n'auraient pas été ce qu'ils furent. Peu importe qu'ils l'aient méconnu euxmêmes, et que nous le placions aussi fort au-dessous d'eux. C'est la loi de la vie que, dans les arts comme en toutes choses, chacun de nous ne travaille pas seulement pour sa propre gloire. Mais, après ceux que la perfection de leurs ouvrages élève au-dessus de tous les autres , les plus dignes d'estime ne sont pas ceux qui se maintiennent au second rang, mais ceux qui ont frayé la voie pour atteindre au premier. Cet honneur est bien obscur pour celui que son siècle égalait à Homère, à Pindare, à Virgile, et qui se proclamait lui-même le roi des poètes. Du moins, je voudrais espérer qu'on ne le lui contestera plus.

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