‹ Ronsard considere comme imitateur d'Homere et de PindareChapitre 13 sur 18 · Préface de U première édition des Odei de Homard · texte numérisé non relu

Préface de U première édition des Odei de Homard

(Trttt du HrcU.il de 16J7.)

Au Lecteur :

Si les hommes, tant de siècles passés que du nostre , ont mérité quelque louange pour avoir picqué diligentement après les traces de ceux qui, courant par la carrière de leurs inventions, ont de bien loin franchi la borne : combien d'avantage doit-on vanter le coureur, qui. galopant librement par les campagnes Attiques et Romaines, osa tracer un sentier inconnu .' pour aller à l'immortalité? Non que je soy. Lecteur, si gourmand de gloire, ou tant tourmenté d'ambitieuse présomption . que je te vueille forcer de me bailler ce que le temps, peut estre. me donnera : tant s'en faut, que c'est la moindre affection que j'aye. de me voir, pour si peu. de frivoles jeunesses estimé. Mais quand tu m'appelleras le premier auteur Lirique François , cl celuy qui ;i guidé les autres au chemin de si honnesle labeur, lors tu me

rendras ce que lu me «luis, et je in'effoiceray te faire apprendre qu'en vain je ne l'auray reçeu.

Bien que la jeunesse soit tousjours cslonguée de toute studieuse occupation pour les plaisirs volontaires qui la maistrisent : si est-ce que des mon enfance j'ay tousjours estimé l'estude des bonnes lettres l'heureuse félicite de la vie. et sans laquelle on doit désespérer ne pouvoir jamais atlaindre au comble du parfait contentement. Donques . désirant par elle m'appropricr quelque louange encores non commune , ny attrapée par mes devanciers , et ne voyant en nos Poètes François chose qui fust suffisante d'imiter, j'allay voir les estrang.rs. et me rendi familier d'Horace, contrefaisant sa naïve douceur, des le mesme temps que Clément Marot (seule lumière en ses ans de la vulgaire poésie) se travailloit à la poursuite de son Psautier, et osay. le premier des noslres . enrichir ma langue de ce nom Ode. comme l'on peut voir par le titre d'une imprimée sous mon nom dedans le livre de Jaques Peleticr du Mans', l'un des plus excellens Poètes de nostre âge, atlin que nul ne s'attribue ce que la vérité commande eslre a moy. H est certain que telle Ode est imparfaicte. pour n'estre mesurée, ne propre a la lyre, ainsi que l'Ode le requiert, comme sont encore douze, ou treize, que j'ay mises en mon Bocage 1 , sous autre nom que d'Odes, pour ceste mesme raison, servans de tesmoignage. par ce vice, à leur antiquité.

Depuis . ayant fait quelques-uns de mes amis participans de telles nouvelles inventions, approuvons mon entreprise, se sont diligentez de faire apparoistre combien nostre France est hardie, et pleine de tout vertueux labeur, laquelle chose m'est agréable, pour voir, par mon moyen, les vieux Liriques si heureusement ressuscitez.

Tu jugeras incontinent. Lecteur, que je suis un vanteur. et glouton de louange ; mais si tu veux entendre le vray. je m'asseuie tant de ton accoustumée honnesteté . que non seulement tu me favoriseras : mais aussi quaudtu liras quelques traits de mes vers, qui se pourroient trouver dans les œuvres d autruy. inconsidérément tu ne me diras imitateur

1 V. p. TU, et plus bas, 5.7 i!e ces Recherches. — 1 Encure uu problème à résoudre pour les bibliographes : Qu'est-ce que ce premier Bocuyc antérieur au Bocage royal, et dont Bonsaï d peut parler déjà dans une préface • mise audevant de la première impression de* Odes »? Faut- il croire que les odes, avant d'élre publiées isolément , avaient paru pour la première fois dans un recueil de poésies mêlées? — Quant aux oi!i-s do.it parle Bonsard dans ce passade, elles sont reléguées aujourd'hui parmi les pièces retranchées, où quelques-unes conservent encore le litre (Y (kir* non mesurées.

de leurs escrils : car l'imitation des nostres m'est tant odieuse (d'autant que la langue est encores en son enfance) que pour ccste raison je me suis éloigné d'eux, prenant stile à part, sens à part, œuvre à part, ne désirant avoir rien de commun avec une si monstrueuse erreur. Doncques m'acheminantpar un sentier incogneu. et monstrant le moyen de suivre Pindare et Horace, je puis bien dire (et certes sans vanteriol ce que luy-mesme modestement tesmoigne de luy.

Libéra per vacuum posui vestigia princep*, Non aliéna meo pressi pede.

Je fus maintes fois, avecques prières, admonnesté de mes amis, faire imprimer ce mien petit labeur, et maintes fois j ay refusé, apprenant la sentence de mon sentencieux autheur,

nonumque prematur in annum.

Et mesmement solicité par Joachim du Bellay, duquel le jugement , l'estude pareille, la longue fréquentation, et l ardant désir de réveiller la Poésie Françoise, avant nous faible et languissante (j'excepte lousjours Héroët Scève. et Sainct-Gelais). nous a rendus presque semblables d'esprit, d'inventions et de labeur.

Je ne te diray à présent que signifie strophe . antistrophe . épode . (laquelle est tousjours différente du strophe et antistrophe de nombre ou de rime), ne quelle estoit la lire, ses cordes, ou ses cornes, aussi peu si Mercure la façonna de l'escaille d'une tortue, ou Polyphème des cornes d'un cerf, le creux de la teste servant de concavité resonnanto : en quel honneur esloient jadis les Poètes Lyriques, comme ils accordoient les guerres esmeues entre les Roys. et quelle somme d'argent ils prenoient pour louer les hommes. Je tairay comme Pindare faisoit chanter les Hymnes escrils à la louange des vainqueurs Olympiens, Pythiens, Neméans, Istmiens. Je reserve tout ce discours à un meilleur loisir; si je voy que telles choses méritent quelque briève exposition , ce ne me sera labeur de te les faire entendre , mais plaisir, t'asseurant que je m'estimeray fortuné . ayant fait diligence qui te soit agréable.

Je ne fais point de doute que ma Poésie tant variée . ne semble fascheuse aux oreilles de nos Rimeurs. et principalement des courtisans, qui n'admirent qu'un petit sonnet Pétrarquisé. ou quelque mignardise d'Amour, qui continue tousjours en son propos : pour le moins, je m'asseure qu'il ne me sçauroyent accuser, sans condamner premièrement Pindare. Autheur de telle copieuse diversitté. et outre que

c i^t la ftiuce à laquelle on doit gousler l'Ode. Je suis de cesle opinion que nulle Poésie se doit louer pour accomplie , si elle ne ressemble la nature, laquelle ne fut estimée belle des anciens, que pour estre inconstante et variable en ses perfections.

Il ne faut aussi que le volage lecteur me blasme de trop me louer : car s'il n'a autre argument pour médire que ce poinct là , ou mon orthographe . tant s'en faut que je prenne garde à tel ignorant . que ce me sera plaisir de l'ouyr japper et caqueter, ayant pour ma defence l'exemple de tous les Poêles grecs et latins. Et. pour parler rondement, ces petits lecteurs poétastres. qui ont les yeux si aigus à noter les frivoles fautes d'autruy, le blasmant pour un A mal escrit, pour une iime non riche, ou un poinct superflu, et. bref, pour quelque légère faute survenue en l'impression , monstrent évidemment leur peu de jugement . de s'attacher à ce qui n'est rien , laissant couler les beaux mots sans les louer, ou admirer.

Pour telle vermine de gens, ignoraniement envieuse, ce petit labeur n'est publié . mais pour les gentils esprits , ardans de la vertu . et dédaignans mordre comme les mastins la pierre qu'ils ne peuvent digérer: certes, je m'asseure que tels débonnaires lecteurs ne me blasmcront . moy, de me louer quelque fois modestement, ny aussi de trop hautement célébrer les honneurs des hommes, favorisez par mes vers : car. outre que ma boutique n'est chargée d'autres drogues que de louanges et d'honneurs . c'est le vray but d'un poète lyrique de célébrer jusques à l'extrémité celuy qu'il entreprend de louer. Et. s'il ne cognoit en luy chose qui soit digne de grande recommandation, il doit entrer dans sa race, et là chercher quelqu'un de ses ayeux , jadis braves et vaillans ; ou l'honorer par le filtre de son païs, ou de quelque heureuse fortune, survenue, soit à luy. soit aux siens, ou par autres vagabondes digressions, industrieusement brouillant ores cecy, ores cela, et par l'un louant l'autre : tellement que tous deux se sentent d'une mesme louange.

Telles inventions encores te feray-je voir dans mes autres livres*, où tu pourras (si les Muses me favorisent, comme j'espère) contempler de plus près les sainctes conceptions de Pindare , et ses admirables inconstances . que le temps nous avoit si longuement celées ; et feray encores revenir (si je puis) l'usage de la lire, aujourd'huy ressuscitéc en Italie . laquelle lire seule doit et peut animer les vers , et leur donner le juste poids de leur gravité : n'affectant pour ce livre icy

1 Us Odes pindariques de 1552.

aucun tiltre de réputation, lequel ne t'est lasché que pour aller descouvrir ton jugement, afin de t'envoyer après un meilleur combattant, au moins si tu ne te fasches dequoy je me travaille à faire entendre aux estrangers que noslre langue (ainsi que nous les surpassons on prouesses, en foy et religion), de bien loin devanceroit la leur, si ces fameux Sciamaches ' d'aujourd'huy vouloient prendre les armes pour la défendre, et victorieusement la pousser dans les pais estrangers. Mais que doit-on espérer d'eux, lesquels, estans parvenus plus par opinion . peut-estre , que par raison . ne font trouver bon aux princes sinon ce qu'il leur plaist. et, ne pouvant souffrir que la clarté brusle leur ignorance, en mesdisant des labeurs d'autruy. déçoivent le naturel jugement des hommes , abusez par leurs mines. Tel fut jadis Bacchylide à l'entour d'IIiéron, roy de Sicile, tant nolté par les vers de Pindare; et tel encores fut le sçavant envieux Callimaq . impatient d'endurer qu'un autre flattast les oreilles de son roy Ptoléméc. mesdisant ceux qui taschoient, comme Ovide, gousler les mannes de la Royale grandeur. Bien que telles gens foisonnent en honneurs, et qu'ordinairement on les bonnette, pour avoir quelque titre de faveur : si mourront-ils sans renom et réputation . et les doctes folies des Poètes survivront les innombrables siècles à venir, crians la gloire des princes . consacrée par eux à l'immortalité, »

Cette pièce est suivie d'un avertissement au lecteur qui mérite d'être signalé aux philologues : Ronsard y donne quelques explications sur l'orthographe de son livre.

Il commence par déclarer qu'il était bien résolu à suivre le système de L. Meigret; mais il a dû céder, ou à peu près, aux représentations de ses amis , qui . • plus studieux de son renom que de la vérité . » l'ont engagé à respecter • le vulgaire, l'antiquité, et l'opiniastrc advis des plus célèbres ignorans de ce temps. »

Suit une longue sortie contre l'Y. Ronsard proscrit d'une manière presque absolue cet abominable crochet et veut conserver la lettre I ■ en sa naïve signification ». même dans les mots ie. ieunesse, etc.. jusqu'à ce qu'elle y soit rempheée par 17 consonne, « inventé par Meigret'. » Puis, il reprend :

1 Ce mot vient-il de l'italien sriamo, essaim, un essaim de guêpes ou de frelons , ignavum fucos pecus ? — * On aura déjà remarqué que Ronsard finit par user comme (oui le monde, et abuser de l'y. Ce passage me justifiera d'avoir dans toutes mes autres citations remplacé 1 1 voyelle par I I consonne, l'n texte

« Et si lu m'accuses d'être trop inconstant en l'orthographe de ce liure, escriuant maintenant espec, épée, accorder, acorder, vétu, vestu, espandre , épandre , blasmer, blâmer, tu t'en dois collerer contre toy mêmes , qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moiens que ie puis de seruir aux oreilles du sçavant, et aussi pour accoustomer le vulgaire à ne regimber contre léguillon, lors que on le piquera plus rudement, monstrant par cette inconstance, que si Testois receu en toutes les saines oppioions de l'orthographe, tu ne trouverais en mon livre presque vne seulle forme de rescrilure , que sans raison tu admires tant. Tasseurant qu'à la seconde impression ie ne feray si grand tort à ma langue que de laisser étrangler vnc telle uérilé, sous couleur de vain abus. »

Enfin, après avoir réclamé la liberté de changer quelquefois la forme des mots, en y remplaçant, retranchant ou ajoutant une lettre, comme les grecs et les latins lui en ont donné l'exemple, et le droit de se répéter, comme Homère, lorsqu'il a bien dit, Ronsard termine ce second rrorceau aussi rondement que le premier :

« le parle à ceux qui misérablement espient le moyen pour blasonner les escrifs d'autruy, courroussés peust estre, pour m'ouir souvent redire le miel de mes vers, les ailes de mes vers, l'arc de m i Muse, mes vers sucerez, vn trait ailé, empancr ' la mémoire, l'honneur altéré des cieux. et autres semblables atomes par lesquels i'ay composé le petit mond ; de mes inuentions. Quand tels Grimaus ne reprennent d'vn poëme que telles choses, ou (comme i'ay des-ja dit) quelque petit mot, non richement rimé, ou vue virgule pjur vo point, ou l'orthographe, lors le Poêle se doit asseurer d'auoir Lien dit, voire de la victoire, puis que ses aduersaires mal embatonnez, le combatent si foiblement. »

Ce ton hautain provoque les répliques et prête à la raillerie. Fontaine ne parait pas si mal embatonné lorsqu'il dit à Dubellay dans le Quintil-Censeur :

« .... Ton Ronsard trop et très arrogamment se glorifie avoir amené la lyre i-recque et latine en France , parce qu'il nous faict bien esbahyr de ces gros et estranges molz strophe et antistrophe. Car jamais (par adventure) nous n'en oysmes parler ; jamais nous n'avons leu Pindare. Mais cependant il crese les Muses bien peignées, et les arme d'un arc, comme nymphes de Diane, et du sien arc vise à frapper les princes. Garde/. le coup !... Qui demanderoit au plus

du seizième siècle est trop difficile à lire si l'on ne prend pus la liberté , tout en respectant d'ailleurs la forme et l'orthographe des mots , de rétablir le J et le V, d'accentuer l'e, partout où il n'est ni muet, ni suivi d'un s ou d'un z, de remplacer le v et l'ii par u, et quelquefois Tu par ù, de corriger quelques* fautes de copie ou d'impression tout à fait évidentes, enfin de modifier la ponctuation qui est si peu régulière et presque toujours vicieuse. Je l'ai fait sans scrupule. Mais je n'ai fait que cela. — 1 Empenncr.

scavant de vous quel instrument est et fut lyra, et la manière d'en sonner ou jouer, et la forme d'icclle, nombre de cordes et accordz, et la manière de chanter les vers dessus oa sur la fluste , je croy que le plus habille se trouverait moindre en cela qu'un petit rebecquet et flustcur de village. Pour ce n'abaissez point la poésie à la menestrerie, violerie et flageolerie... •

Mais on avait beau railler : Ronsard ne craignait ni le bâton de Fontaine, ni la tenaille de Mellin.

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