Première préface de le Preneiede
(Kd. d« 1571.)
Encore que l'histoire en beaucoup de sortes se conforme à la poésie , comme en véhémence de parler, harangues . descriptions de batailles, villes, fleuves, mers, montaignes. et autres semblables choses . où le poëte ne doibt non plus que l'orateur falsifier le vray. si est-ce quand à leur sujet ils sont aussi eslongncz l'un de l'autre que le vraysemblable est eslongné de la vérité. L'histoire reçoit seulement la chose comme elle est ou fut. sans desguisure ny fard, et le poëte s'arreste au vraysemblable . à ce qui peut estre . et à ce qui est desjà receu en la commune opinion. Je ne veux conclure qu'on doive effacer du rang des poètes un grand nombre de Grecs et Latins , pour honnorer d'un si vénérable tiltre Homère. Virgile, et quelques autres pareils d'invention et de sujet: j'ose seulement dire (si mon opinion a quelque poix) que le poëte qui escrit les choses comme elles sont . ne mérite tant que cciuy qui les feint et se recule le plus qu'il luy est possible de l'historien : non toutefois pour feindre une poésie fantastique comme celle de l'Arioste . de laquelle les membres sont aucunement beaux . mais le corps est tellement contrefaict et monstrueux qu'il ressemble mieux aux resveries d'un malade de fièvre continue qu'aux inventions d'un homme bien tain.
Il faut que l'historien, de poinct en poinct. du commencement jusqu'à la lin . déduise son œuvre . où le poète, s'acheminant vers la fin . et redevidant le fuzeau au rebours de l'histoire, porté de fureur et d'art (sans toutesfois se soucier beaucoup des reigles de grammaire) et sur tout favorisé d'une prévoyance et naturel jugement, face que la fin de son ouvrage par une bonne liaison se raporle au commencement.
Je dy cecy pource que la meilleure partie des nostres pense que la Franriade soil une histoire des Uois de France . comme si
j'avois entrepris désire historiographe et non poêle : bref, ce livre est un roman comme Y Iliade eiY. Enéide, où. par occasion, le plus brefvcment que je puis, je traitte de nos princes, d'autant que mon but est d'escrire les faits de Francion . et non de fil en lil . comme les historiens, les gestes de nos rois.
Et si je parle de nos monarques plus longuement que l'art Virgilien ne le permet . tu dois sçavoir. Lecteur, que Virgile (comme en toutes autres choses) en cette-cy est plus heureux que moy, qui vivoit sous Auguste . second Empereur, tellement que n'estant chargé que de peu de Rois et de Césars . ne devoit beaucoup allonger le papier, où j'ay le faix de soixante et trois Rois sur les bras.
Et si tu me dis que d'un si grand nombre je ne devois eslire que les principaux : Je te responds que Charles nostre seigneur et roy. par une généreuse et magnanime candeur, n'a voulu permettre que ses ayeulx fussent préférez les uns aux autres . à fin que la bonté des bons, et la malice des mauvais, luy fussent comme un exemple domestique, pour le retirer du vice, et le pousser à la vertu.
Au reste, j'ay patronné mon œuvre (dont ces quatre premiers livres te serviront d'eschantillon) plustost sur la naïve facilité d'Homère que sur la curieuse diligence de Virgile . imitant tontesfois à mon possible de l'un et de l'autre l'artifice et l'argument, plus basty sur la vraysemblance que sur la vérité ; car, pour ne dissimuler ce qu'il m'en semble, je ne sçaurois croire qu'une armée grecque aye jamais combatu dix ans devant Troye : le combat eust esté de trop longue durée, et les chevaliers y eussent perdu le courage . absents si longtemps de leurs femmes, enfans et maisons, aussi que la couslume de la guerre ne permet qu'on combate si longuement devant une forte ville, en un pais estranger. Et davantage je ne sçaurois croire que Priam . Hector. Polydame, Alexandre, et mille autres tels ayenl jamais esté, qui ont tous les noms greqs, inventez par Homère : car. si cela estoit vray. les chevaliers troyens eussent porté le nom de leur pais phrygien ; et est bien aisé à cognoistre, par les mesmes noms, que la guerre troyenno a esté feinte par Homère, comme quelques graves auteurs ont fermement assuré : les fables qui en sont sorties depuis sont toutes puisées de la source de cest Homère, lequel, comme fils d'un D.-emon. ayant l'esprit surnaturel, voulant s'insinuer en la faveur et bonne grâce des ^acides, et aussi (peut estre) que le bruit dételle guerre estoil recen en la comune opinion des hommes de ce temps là , entreprit une si divine et parfaite poésie pour se rendre et ensemble les /Eacides par son labeur à jamais très honorez.
Je sçay bien que la plus grande partie des historiens et poêles sont du co3té d'Homère ; mais , quand a moy. je pense avoir dit la vérité, me soumettant toujours à la correction de la meilleure opinion. Autant en faut estimer de Virgile, lequel, lisant en Homère qu\Enée ne devoit mourir à la guerre troyenne. et que sa postérité releveroit le nom phrygien, et voyant que les vieilles annales de son temps portoyent qu'/Enée avoit fondé la ville d'Alba où depuis fut Rome, pour gaigner la bonne grâce des Césars, qui se vantoyent estre sortis d'Iule, fils d'/Enée. conceut celte divine /Enéide qu'aveq toute révérence nous tenons encores aujourd'huy entre les mains.
Suivant ces deux grands personnages, j'ay fait le semblable : car. voyant que le peuple français lient pour chose tres-assurée selon les annales, que Francion . fils d'Hector, suivy d'une compaignie de Troyens, après le sac de Troye, aborda aux palus Ma»olides , et de là plus avant en Hongrie . j'ay allongé la toille, et l'ay fait venir en Franconie, à laquelle il donna le nom ; puis en Gaule, fonder Paris, en l'honneur de son oncle Paris. Or il est vray-semblable que Francion a fait tel voyage . d'autant qu'il le pouvoit faire, et, sur ce fondement de vraysemblance, j'ay basti ma Franciade de son nom : les esprits conçoivent aussi bien que les corps.
Ayant donc une extresme envie d'honorer la maison de France, et par sur tout le roy Charles neufiesme mon prince, non seulement digne d'cslrc loué de moy. mais des meilleurs escrivains du monde, pour ses héroïques et divines vertus, et dont l'espérance ne promet rien de moins aux François que les heureuses victoires de Charlemaigne son ayeul , comme sçavcnt ceux qui ont cet honeur de le cogno stre de près ; et ensemble désirant de perpétuer mon renom à l'immortalité : fondé sur le bruit commun, et sur la vieille créance des Chroniques de France, je n'ay sceu trouver un plus excellent sujet que cestui-cy.
Or, comme les femmes qui sont prestes d'enfanter choisissent un bon air, une saine maison , un riche parrain pour tenir leur enfant, ainsi j'ay choisi le plus riche argument , les plus beaux vers et le plus insigne parrain de l'Europe pour honorer mon livre, et soutenir mon labeur.
Et si tu me dis, Lecteur, que je devois composer mon ouvrage en vers alexandrins . pour ce qu'ils sont pour le jourd'huy plus favorablement receuz de nos seigneurs et dames de la court , et de toute la jeunesse françoise, lesquels vers j'ay remis le premier en honeur : je te responds qu'il m'eust esté cent fois plus aisé d'escrire mon œuvre
en vers alexandrins qu'aux autres, d'autant qu'ils sont plus longs, et par conséquent moins sujets , sans la honteuse conscience que j'ay qu'ils sentent trop leur prose. Or tout ainsi que je ne les aprouve du tout, si ce n'est en tragédies, ou versions, aussi je ne les veux du tout condamner, j'en laisse à chacun son libre jugement pour en user comme il voudra : je rcvien seulement à ce qui touche mon fait.
Je ne doute qu'on ne m'accuse de peu d'artifice en ce que la harangue de Jupiter au commencement de mon premier livre est trop longue, et que je ne devois commencer par là ; tu dois scavoir que trente lignes de latin en vallent plus de soixante de nostre françois. et aussi qu'il failloit que je me servisse de l'industrie des Tragiques, où quand le poète ne peut desmesler son dire . et que la chose est douteuse, il fait toujours comparoistre quelque Dieu pour esclaircir l'obscur de la matière. Les hommes ne sçavoient comme Francion avoit esté sauvé du sac de Troye : un seul Jupiter le sçavoit. Pour ce, j'ay esté contraint de l'introduire pour mieux desnouer le doute, et donner à comprendre le fait, et rnesmes à Junon. laquelle est prinse icy. comme presque en tous autres poètes pour une maligne nécessité qni contredit souvent aux vertueux, comme elle fit à Hercule : mais la prudence humaine est maistresse de telle violente fatalité.
Si tu vois beaucoup de feintes en ce premier livre, comme la descente de Mercure, l'ombre d'Hector', la venue de Cybèle. Mars transformé, j'ay esté forcé d'en user, pour persuader aux exilez de Troye que Francion estoit fils d'Hector : lesquels autrement ne l'eussent creu. d'autant qu'ils pensoyent que le vray fils d'Hector estoit mort, et aussi que Francion avoit toujours esté assez pauvrement nourri, sans autorité royalle. ny aucun degré de médiocre dignité.
Quelque autre, curieux en l'œuvre d'autruy, me reprendra de quoy je n'ay suivy la perfecte reigle de poésie, ne commenceant mon livre par la fin . comme faisant embarquer Francion encore jeune et mal expérimenté : celuy doit entendre qu'Hélénin son oncle l'avoit desja envoyé en plusieurs beaux voyages, pratiquer les mœurs des peuples et des rois : et qu'à son retour en Cahonie où son oncle et sa mère habitoyent . fut pressé de partir par la contrainte du destin . imitant en cecy plustost Apolloine Rhodien que Virgile , d'autant qu'il m'a semblé meilleur de le faire ainsi. Et si tu me dis qu'il combat trop tost et en trop bas aage le tyran Phouère , je te responds qu'Achille
' J'ai déjà dit que cet épisode, ainsi que le discours de Jupiter à Junon, avaient £tè supprimés plus tard par Ronsard lui-m^me.
combatit en pareil aage. et renversa les forteresses des alliez de Troye. ayant à peine laissé la robbc de femme qu'il portoit. Son tils Pyrrbe fit de mesme. et beaucoup davantage, si nous voulons croire à Quinte Calabrois.
Or, Lecteur, pour ne te vouloir trop vendre ma marchandise, ny aussi pour la vouloir trop mépriser, je te dy qu'il ne se trouve point de livre parfait , et moins le mien . auquel je pourrai . selon la longueur de ma vie, le jugement et la syncère opinion de mes amis, ai (jouter ou diminuer, comme celuy qui ne jure en l'amour de soy mesmes , ny en l'opiniastreté de ses inventions.
Je te supliray seulement d'une chose . lecteur, de vouloir bien prononcer mes vers , et accomoder ta voix à leur passion . et non comme quelques uns les lisent , plustost à la façon d une missive . ou de quelques lettres royaux que d'un poëme bien prononcé : et le suplie encore df, rechef où tu verras cette merque ! vouloir un peu cslever ta voix pour donner grâce à ce que tu liras.
Bref . quand tu auras acheté mon livre, je ne te pourray empescher de le lire ny d'en dire ce qu'il te plaira, comme estant chose tienne ; mais, devant que me condamner , tu pourras retenir ce quatrin par lequel j'ay fermé ce préface pour fermer la bouche à ceux qui de nature sont envieux du bien et de l'honneur d'autruy :
Un list ce livre pour aprendrc, L'autre le list comme envieux :
11 est aisé de me reprendre, Mais malaisé de faire mieux.
6. Pièce» rares et variantes à recueillir dam lei éditions originales.
Cette préface de la Franciade, négligée par Richelet comme par Galland . montrerait assez qu'il peut être utile de consulter les éditions originales.
Les Elégies de 1565 sont aussi précédées de quelques pages écrites en prose : c'est une épitre dédicatoire adressée • à la Majesté de la royne d'Angleterre t. Ronsard y célèbre la paix inespérée, miraculeuse, qui unit eniin deux nations séparées depuis tant de siècles par des rancunes et dissensions presque naturelles. 11 félicite son siècle de vivre sous cette prudente gynœcocratie (la France. l'Angleterre et l'Ecosse étaient à cette époque gouvernées par des femmes). C'est pour plaire à Catherine de Médicis, en même temps que pour envoyer jusque dans les
royaumes étrangers son nom et les honneurs des Françoys. qu'il dédie à la reine Elisabeth ce livre « qui contient en la plus grande part les joustes. tournoys. combatz. cartelz et mascarades représentez eu divers lieux par le commandement de Sa Majesté pour joindre et unir davantage, par tel artifice de plaisir, noz princes de France, qui estoient aucunement en discord » .
Outre ces préfaces . qui sont fort rares et à peu près oubliées . on recueille, ça et là, dans les premières éditions, des dates ou d'autres renseignements historiques, fournis, soit par les litres même et les dédicaces, soit par les privilèges royaux et les contrats passés entre le poète et ses libraiies . soit par les variantes du texte.
L'éditeur de 1G17 a bien songé à réimprimer les pièces que Ronsard a condamnées entièrement . mais non les passages qu'il a supprimés dans les morceaux qu'il conservait; il l'aurait pu malaisément; car. si l'on entreprenait jamais de donner une édition critique des œuvres de Ronsard, les variantes y tiendraient autant de place que le texte même.
Elles ne seront denc jamais publiées, mais elles méritent d'être quelquefois étudiées. J'ai fait, à peu près pour tous les poèmes dont je voulais parler, une collation tres-attentive des éditions dont j'ai pu disposer, et j'aurais désiré, pour éclaircir ce que j'en ai dit . insérer dans ces notes quelques fragments des odes pindariques et de la Franciadeen indiquant avec un soin minutieux toutes les modifications successives apportées au texte. Mais ces citations, à moins d'être toul-à-fait insuffisantes, auraient pris une assez grande place ; et je dois me borner à redire d'une façon moins vague, pour justifier les comparaisons que j'ai é'.ablies entre les diverses parties des œuvres de Ronsard et entre les différentes époques de sa vie, combien varient, d'après le genre et la date des ouvrages . le nombre et l'importance des corrections.
De tous les recueils, celui qui a subi le moins de changements . c'est celui des odes pindariques; à partir de 1560. elles ont gardé la place d'honneur en tête du premier livre des odes, et on n'en trouve pas une seule parmi les pièces supprimées en 1584. L'ode à L'Hôpital se lit encore aujourd'hui à-peu-près telle qu'on la lisait en 1552.
Mais à mesure qu'on passe des odes pindariques aux hymnes, des hymnes aux discours sur les misères de ce temps, de ces discours à la Franciade, les variantes deviennent plus considérables.
C'est que Ronsard . dans sa jeunesse . suivait lui-même cette règle qu'il a posée dans son Art poétique.
m Tu seras laborieux à corriger et limer tes vers , et ne leur pardonneras non plus qu'un bon jardinier à son ente lorsqu'il le voit chargé de branches inutiles.
tu ne dois jamais rien mettre en lumière qui n'ait premièrement esté vcu et reven de tes amis, que tu estimeras les plus experts en ce mestier... »
Parvenu à l'âge mûr. il composait plus vite et se pressait davantage de publier Ce n'était pas seulement une faiblesse . comme je l'ai montré : si nr.us en croyons Binet. c'était un calcul. Ronsard trouvait ainsi moyen de consulter le public sur ses ouvrages avant d'y mettre la dernière main ; et il ajournait à l'édition suivante ses corrections.
Il y avait là une double imprudence : Ronsard livrait au lecteur le secret de ses défauts, et perdait l'habitude de se châtier. Il ne faut jamais remettre l'heure d'être sévère pour soi-même. Du moins, l'heure venue, Ronsard ne l'était pas à demi.