II. PIÊCKS INÉDITES
I. Œuvre* , Lettres et Vote* inédite* mentionnée* par Binet dan* U Vie db Bomsaju).
Aux variantes et aux pièces rares recueillies dans les éditions originales un éditeur serait heureux de joindre quelques pièces inédites. Indépendamment des œuvres de Ronsard que nous possédons . on sait qu'il a existé :
1° Les quatre derniers actes de sa traduction du Pltitus d'Aristophane. Il faut croire qu'ils ont échappé aux recherches de l'éditeur de 1617.
2° Le plan des quatorze premiers livres de la Franciade , que Binet a vu . mais qui fut sans doute détruit, puisque J. Guillot n'en parle pas et n'écrit que sous sa propre inspiration. Binet. qui estime que. si cette divine Franciade n'a pas été achevée . • ce n'a pas esté faute de subject ». aurait dû nous dire ce qu'il en savait.
5° Des satires, probablement anéanties par Ronsard lui-même :
• Il m'en a monslré quelques unes meslées à l'horatienne ; mais je croy qu'elles sont fort esgarées, d'autant que m'ayant recommandé et laissé ses œuvres corrigées de sa dernière main , pour y lenir l'ordre en l'impression suyvaat les mé moires et advis desquels il s'est fié à moy, il me dit , quant aux satyres , que l'on n'en verroit jamais que ce qu'on en avoit veu, nostre siècle n'estant ny digne ny capable de correction. » (Binet, pag. 300.)
Ces dernières paroles sont de nature à nous faire regretter des œuvres qui auraient eu peut-être quelque intérêt historique, et qui . sans doute, n'auraient pas manqué de mérite littéraire, si l'on en juge par les passages satiriques épare dans les œuvres de Ronsard. (Préf. des Odes et de la Franciade , Bocage royal, Discours sur les misères de ce temps, Responce aux ministres de Genève.
\° Les Mémoires et advis sur ses ouvrages confiés à Binet . et dont Galland se servit pour publier l'édition de 1586-7.
5° Des lettres nombreuses, adressées particulièrement à Galland. dans
les dix dernières années de sa vie. Ces lettres toutes familières, puisque les amis de Ronsard n'ont pas songé à les publier, nous feraient mieux connaître sa vie et son caractère, comme ces notes rédigées par lui sur ses propres ouvrages, nous feraient mieux connaître son esprit.
Elles n'étaient pas toutes sans intérêt, même sous le rapport de la forme . comme on en peut juger par ce passage de Binet .
t Le vingt-deuxiesme du mois d'octobre (deux mois avant sa mort), il escrivit au sieur Galland, et le sujet de ses lettres estoit qu'il estoit devenu fort foiblc et maigre depuis quinze jours ; qu'il craignoit que les feuilles d'automne ne le vissent tomber avec elles; que la volonté de Dieu fust faicte. et qu'aussi bien, parmy tant de douleurs nerveuses, ne se pouvant soustenir, il n'estoit plus qu'un inutile fardeau sur la terre; le priant, au reste, de l'aller trouver, estimant sa présence luy estre un remède. »
Binet donne encore un passage d'une lettre écrite par Ronsard à Baïf sur la Pœdotrophie , de Scévole de Sainte-Marthe ; ce n'est plus une analyse . mais une citation textuelle :
« Bons Dieux ! quel livre m'avez-vous envoyé de la part du seigneur de Saincle- Marthe! Ce n'est pas un livre, ce sont les Muses elles-mesmes, et, s'il m'estoit permis d'y asseoir jugement , je jure nostre Hélicon que je lo voudrais préférer à tous ceux de nostre temps, voire quand Bembe, Naugere et le divin Frccastor en devroient estre courroucez. Car, considérant comme il a joint la splendeur du vers nombreux et savoureux à la belle et pure diction, la fable à l'histoire, et la philosophie à la médecine, je ne me puis tenir de m'escrier :
Dt-ut , bMH ille, Uroilca!
et de dire le siècle bienheureux qui nous a produit un tel homme. »
M. Lalanne. dans son Catalogue des autographes volés, nous apprend que la Bibliothèque impériale et celle de l'institut ont possédé plusieurs lettres de Ronsard . adressées notamment à J. de Morel. maréchal-deslogis de Marguerite, duchesse de Bar. et J. Scévole de Sainte-Marthe. Une lettre à ce dernier est donnée par un catalogue de vente (Vente Saint-Julien. n° 344) pour une belle pièce d'une grande page, dans laquelle Ronsard parle de ses poésies. > J. de Morel, Ambrunois, et Sainte-Marthe ont été les amis de Ronsard qui a écrit des vers pour l'un et pour l'autre. Celui-ci. qui devait écrire son éloge, a pu solliciter de lui quelques lettres pareilles à celles que Brossette recevait de Boileau. et qui auraient donc pour nous le même prix que les mémoires etadvis dont je viens de parler. Quoi qu'il en soit, les deux lettres indiquées par le catalogue existent sans doute encore, et on peut espérer en retrouver d'autres.
0° Knlin des discours en prose prononcés devant Henri UI . dans les séances de son Académie. Mais je ne puis mieux faire que de rapporter textuellement ici l'intéressant passage de Binet :
.... Que s'il avoit à discourir, en présence ou par commandement des grands, avec quelque appareil , il disoit des mieux , tesmoin le docte discours qu'il fit sur le subject des vertus actives, qui se void encores entre les mains des curieux, et qu'il accompagna d'une généreuse et pareille action , par le commandement et en présence du roy Henry troisiesme, lorsque ce Prince voulut dresser V Académie de son Palais et lit choix des plus doctes hommes de son royaume , pour apprendre à moindre peine les bonnes lettres par leurs rares discours, enrichis des plus belles choses qu'on peut rechercher sur un subject, et qu'ils dévoient faire chacun ù leur tour. Du nombre desquels lurent choisis des premiers, avec Ronsard, le sieur de Pibrac , qui estoit autheur de ctstt entreprise , et Uoron , maistre des Requestes, Tyard, évesque de Chalons, Bayf, Desportts, abbé de Tyron, et le docte du Perrou. »
2. Homard, académicien, moraliste et orateur. — Discours •ur les vertus intellectuelles et morales.
D'Aubigné qui fut aussi de l'Académie dont parle Binet , en fait mention dans son Histoire universelle :
t ... C'ettoit une assemblée que le roy faisoit deux fois la semaine en son cabinet , pour ouïr 1-s plus doctes hommes qu'il pouvoit , et mesmes quelques dames qui avoient estudié, sur un problème toujours proposé par celui qui avoit le mieux fait ù la dernière dispute. »
Aux renseignements donnés par le biographe de Ronsard, d'Aubigné en ajoute un fort précieux , la date : ce passage se rapporte à l'année
On ne peut lire ce qui précède sans désirer connaître davantage une société qui sans doute ne se réunit pas longtemps, mais qui cependant a pu faire quelque chose pour les progrés de l'éloquence française . puisqu'elle réunissait régulièrement et à des intervalles si rapprochés, en présence d'un roy qui lui-même savait et parlait fort bien sa langue . des hommes tels que Ronsard , Pibrac . Desportes et Du perron.
Ce que l'on en sait suffit du moins pour que l'on ne confonde pas l'Académie de palais fondée par Pibrac et Henri 111, avec l'Académie de Poésie et de Musique fondée par Baif et Courvflle, et dont Charles IX avait accepté la présidence.
Peut-être en Irouverail-on l'histoire dans un manuscrit que M. Gcruzez signale . et je renvoie à une note de l'excellent article que l'habile professeur a publié sur Ronsard et les poètes de la Pléiade dans le Plutarque français, puis dans la deuxième édition de ses Essais d'histoire littéraire, T. 1 , p. 559. Ce manuscrit donneiait « le texte de conférences morales tenues en présence du roi. » La part prise en effet par Ronsard à l'éducation de Charles IX (Institution pour l'adolescence du roy, etc.. 1502) expliquerait comment H. Géruzcz a fait remonter d'une quinzaine d'années la date de ces conférences. Il était en effet dans la destinée de Ronsard de parler morale successivement aux deux fr< ics. Mais cette fois, les noms de Desportes et de Jamyn. qui figurent ainsi que Ronsard au nombre des orateurs, me ferait croire que le roi devant lequel il prononce des discours est Henri 111. et que ces conférences auxquelles il prend part ne sont pas autre chose que les séances de l'Académie de Palais dont Binet et d'Aubigné nous ont signalé l'existence. Les morceaux contenus dans ce recueil auraient été réunis par un de ces curieux dont parle Rinet. Je regrette qu'ils ne m'aient pas été communiqués.
Ces curieux ont un mérite ; les raretés qui se voient entre leurs mains, ne se voient guères de leur vivant; ils sont un peu jaloux des trésors qu'ils gardent, mais ils les gardent, et. après eux et grâce à eux. presque toujours on les retrouve : il peut arriver qu'on cherche vainement une pièce là où il semble qu'elle devrait êire. et qu'on ait ensuite l'heureuse fortune de la rencontrer !à où jamais on n'aurait songé a la chercher.
M. Geffroy. professeur à la Faculté des lettres de Bordeaux, qui rapporte des bibliothèques du Nord tant de documents dont on ne soupçonnait pas l'existence, a découvert, parmi les manuscrits de la bibliothèque de Copenhague, un recueil analogue à celui que M. Paulin Paris et M .Géruzez connaissent, et qui jettesur la question qui nousoccupe incidemment, une vive lumière. Parmi plusieurs dissertations morales de divers académiciens, cetîe copie reproduit le texte de deux discours de Ronsard et de Desportes portant le même titre ; c'est Henri III qui a désigné le sujet ; Ronsard s'est chargé de démontrer la supériorité des vertus morales sur les vertus intellectuelles ; Desportes essaiera de prendre le parti des vertus intellectuelles contre les vertus morales : tâche ingrate pour un moraliste, et surtout pour un abbé. Il est vrai que l'abbé de Tyron fait des chansons pour Rosette et des sonnets pour Cléonice.
Avec l'empressement d'un ami et une libéralité qui est fort rare, même chez les riches, M. Geffroy a bien voulu mettre à ma disposition
la copie de ce discours « Des vertus intellectuelles et morales » . qui est assurément l'une des pièces les plus curieuses d'une histoire qu'il nous doit et que nous attendons de lui.
Malgré la différence qu'on remarquera entre les titres . je ne doute pas que ce discours ne soit précisément le discours sur les vertus actives dont parle Binet, c'est-à-dire le meilleur que Ronsard ait prononcé et celui qui fut le plus applaudi. Desportes, avant de répondre à son adversaire, ne lui refuse pas ce témoignage qu'il a dit de fort belles choses. Pour nous, qui ne sommes plus sous le charme de la • généreuse action » dont il accompagna ses paroles, et qui ne devons plus à l'orateur que la vérité, nous dirons seulement qu'on rencontre dans ce discours des pensées assez délicates, de jolis traits, des expressions bien choisies et pittoresques.
Ronsard n'a pas de peine à distinguer dans l'âme deux parties, la raison et la passion :
« La partie raisonnable csl celle où est l'intellect qui, comme ung grand cappitaine du hault d'un rempnrt, commande à ses soudars... •
« En la partie inférieure de l'âme , qui est la sensualité , il y a ung mouvement naturel que nous appelons passion , comme est ire , crainte , douleur, joye, tristesse, lesquelles tienent, comme dit Platon, du sang et du cœur, et qui sont presque dans le corps comme sont en la république les marchands et la noblesse. Le sang , comme siège de l'appétit , de concupiscence et désir, semble au marchand lequel appelle tousjours d'avoir plus qu'il n'a ; et le cœur ressemble à la noblesse qui, pleine de magnanimité , de force, d'ire, de colère, de courroux et d'ardeur, envoyé de terribles impressions eft l'entendement ; et la raison est au hault de la tour et au sommet de la teste , comme un roy en son trosne, ou le sénat en son pallais, corrigeant, amendant et fesant venir à obéissance telles passions et perturbations, et les contenant en leur debvoir. »
il csl plus difficile de distinguer absolument, dans la raison, les vertus intellectuelles des vertus morales :
• Oui voudra considérer la faculté de l'âme en ses deux parties, il trouvera que les vertus intellectuelles sont si jointes aux morales qu'il est bien malaisé de les pouvoir séparer : car qui conduirait la sensualité et nostre brutalité , si ce n'estoit la prudence et la raison , qui , comme un bon cochier, conduit ses chevaux , et de loin prévoit s'il y a point quelque fosse, ou bourbier, ou torrent, de peur de se perdre, luy, son coche et ses chevaux. •
Mais, la distinction établie, Ronsard n'hésite pas à mettre la vertu et l'action beaucoup au-dessus de la science ; ainsi avait fait Socrate :
« Socrate fut le premier lequel , voyant les philosophes auparavant luy s'estra amuzez à la cognoissance des méthéores, et, tousjours plantez sur une mon-
ligue, avoieol les yeux attachez aux nues pour savon les causes des foudres, tomur.es, tempesles, cumètes . nè^es, gresles et telles impressions de Pair: luy, cognoissant que cela estoil inutille et qu'aussi bien, soit qu'on en sache la cause ou que on ne la sache point, ils ne laissent pas d'cstrc, il attira la philosophie qui estait en l'air, comme on dict que les sorcières de Thessalie tirent la lune et la font venir en terre, la communicqua aux hommes et la logea dedans les citez, tournant la contemplation en l'action. »
11 est intéressant d'entendre un poète qui a chanté si souvent la campagne , célébrer aussi les mœurs pures des laboureurs :
• On ne laisse pas d'estre homme d'honneur et de vertu, et de vivre bien et sainctement, sans scavoir toiles curieuses vanités qui nous estonnent du nom seulement et dont l'eflect n'est que vent. Voyez- vous pas nos laboureurs qui n'ont jamais appris que l'art de la charue : toutesfois , ils vivent en gens de bien et d'honneur ; s'il y a quelque probité, vertu, foy, simplicité, prudhoœmie au monde, elle est parfaitement entre les laboureurs. »
Et le poète va jusqu' à parler de l'ignorance et des vertus des sauvages du Canada ei du Pérou . comme s'il se plaisait à rêver, bien loin de la France corrompue et déchirée par la guerre civile, dans ces * terres nouvellement trouvées . » l'âge d'or des pastorales !
Pour le fond . il faut surtout lui savoir gré d'avoir, au lieu de développer entre les vices et les vertus une antithèse banale . montré . d'une manière judicieuse, comment chacune de nos vertus tient le milieu entre deux excès opposés, qui sont les vices :
• Tempérance est une vertu de sçavoir commander aux voluptés sur deux extrémités , et bien contraires : l'un est ung débauchement et dérèglement aux voluptés ; l'autre est une stupidité et hébétement des sens qui empesche que l'homme ne peut honnestement gouster quelque volupté...
• Force ou fortitude est une vertu d'endurer et soufrir les périls et les dangers, et, en temps et lieu, avec raison, s'exposer à la mort, si besoing en est, pour le service de sa patrie et de son prince. Ses contraires vices sont témérité et couhardise : le téméraire , sans raison ni sans occasion , se précipitera luymêmes au danger ; le couhard, eocore que les trompettes animassent les pierres et que la bataille se donnast , aura ' le cœur glacé de peur, sans avoir esguard ny à son devoir ny à la honte.
> Libéralité est une vertu qui despend son bien honnestement et splendidement, et qui prend plus plaisir à donner qu'à recevoir. Ses extrémités sont prodigalité et avarice : Vous voyez qu'un mauvais mesnager menge et dissipe en habillemens , festins et plaisirs, en peu de jours, le bien que ses ayeulx ont
' La copie porte « ayant « .
acquis avec cent ans de travail. Son autre contraire vice est l'avance : l'awicieux, encore qu'il ayt plains coffres d'argent, il se lerra plustost mourir dd faim que d'en oster ong liard. •
On peut affirmer que la publication des discours moraux de Ronsard ne nuira pas à sa mémoire ; elle n'était pas non plus de nature à la servir beaucoup. Ces morceaux, quel qu'en soit le mérite, n'échappent pas toujours à cette froideur qui est l'écucil ordinaire du genre acade'mique ; l'ordre des développements y manque un peu de rigueur; le style, de mesure et de brièveté. Il est naturel qu'on retrouve dans tous les ouvrages du poète , surtout dans ceux qu'il dédaigna de publier, ses défauts habituels; et c'est assez qu'on y puisse reconnaître en même temps ses qualités.
D'autres ouvrages nous avaient appris déjà que la prose de Ronsard n'est pas sans mérite ; mais . dans ces discours . ce qui est plus nouveau et ce qu'on aime à retrouver, c'est, je ne veux pas dire l'inspiration, mais le souvenir de Platon. Dans ses poèmes aussi, j'avais vu Ronsard emprunter aux Dialogues plus d'une idée et plus d'une expression. Cela est tout simple : on sait que quelques-uns de ces Dialogues sont . comme les Vies et les traités de Plutarque . un des textes grecs qu'on traduit le plus souvent au seizième siècle ; on voit Y Apologie, le Criton, devenir la lecture familière de tout le monde, des poètes et des dames « qui ont estudié ■. comme des magistrats. Ronsard a dû lire de préférence les poètes: cependant, même à côté d'Homère et de Pindare. Platon ne parait pas avoir été trop négligé. Parfois même, on s'aperçoit, à la manière dont il analyse et définit les sentiments, qu'il connaissait quelque chose d'Aristote. probablement le second livre de la Rhétorique.
Je n'ai pas été aussi heureux que M. Gefîroy. et les collections de Paris ne m'ont offert aucun manuscrit de Ronsard qui valût le discours conservé dans les archives de Copenhague; et. malgré les indications de M. Lud Lalanne et l'obligeant concours de MM. Michelant et Schweighœuser de la Bibliothèque impériale . je ne puis joindre à ces études que deux pièces nouvelles d'un mérite médiocre. Telles qu'elles sont, cependant, j'ai déjà eu lieu d'y faire allusion et d'y renvoyer dans le cours de la discussion, et le Discoun sur l'Envye, dont Binet n'avait pas parlé . aura encore quelque intérêt . même à côté du discours sur les vertus morales ou actives.