‹ Ronsard considere comme imitateur d'Homere et de PindareChapitre 17 sur 18 · Discourt tur l'Envie · texte numérisé non relu

Discourt tur l'Envie

rr»rl». B.bliolh. imp. Coll. Dupuy, 569 >

« Sire . l'argument de l'envye est de soy mesmes si fascheux . espineux et pierreux et stérille'. que proprement je le puisacomparer aux terres ingrates et infructueuses lesquelles trompent tousjours la peine du laboureur, et ne luy rendent à la fin. pour beaucoup de travail et d'espérance, sinon la cueillette d'une petite moisson. Toutesfoys.par vostre commandement, jeferay. comme de coustume. le mieux que je porray.

i Indignacion. Hayne. /Emulation. Malveillance et Envye. sont choses diverses, comme il me semble, combien que. à les contempler de près, ce n'est qu'un seul arbre qui produict divers maulx. lesquels ont tous pour object la douleur et la volupté.

> L'indignacion que les anciens appelloyent Némésis est ordinairement une passion bonne et louable de soy. comme venant d'une bonne cause : c'est quant nous sommes faschez, courroucez et indignez de 1 injuste prospérité des meschans ou de ceulx qui parviennent aux richesses . estatz et honneurs . sans les avoyr méritez.

» Miséricorde est son contraire . qui se fasche de ce que les gens de bien sont affligez et tourmentez injustement; et l'indignation invétérée et conçue de longue main engendre la hayne . car de nature nous haïssons les meschans et vicieux comme peste de la République : toutesfois . nous n'en sommes pas envyeux . car les hommes ne désirent point estre meschanz ; au contraire nous les déteslous. hayssons et a boirons.

> La haine s'estent encore plus loing, car elle appartient aussy bien aux bestes comme aux hommes. Les bestes n'ont point l'indignacion , l'aemulation, ny l'envye ; comme le loup et la brebis, l'aigle et le cygne, le chat et le souriz ; ou , si vous voulez faire mouryr de despit une panthère, qui hait l'homme à toute extrémité . il ne fault que luy monstrer le tableau où un homme sera portraict.

» L ;emulation est semblablement une passion louable . comme ayant son estre d'une bonne volonté d'ensuyvre et inmiter à ce qu'elle voit estre le plus excellent, ou n'estre autre. Telle affection est propre aux jeunes hommes à cause de l'abondance du sang : lesquelz pensent que

• Stérille et suivi dans la copie d'un mot illisible qui est probablement un MibsUmUf.

les choses difficiles leur seront facilles. quant ilz sout poussez d'une chaleur et d'une généreuse émulation. On n'inmite jamais les choses basses, viles et abjectes, qui n'aportent point d'honneur à l'acteur, mais les excellentes et rares, tant les biens de l ame que du corps, que de fortune, comme science, prudence, tempérance, richesse . honneur, dignité . beauté , grâce . force , agilité et leur semblables. Quant on voit un homme docte, on s'essaye d'estre sçavant, pour acquérir réputation comme luy. Quant on voit ung homme riche , magnifique et libéral . on s'esforce avec toute opiniastreté d'amasser des biens, pour estre magnifique . libéral . pithoyable et miséricordieux comme luy. Quant on voit ung homme propre, courtoys et bien esprouvé. on s'estudie de l'inmitcr afin de se rendre agréable comme il est. Somme. l'a?mulation est tousjours généreuse, comme est inmitant ung patron généreux et vertueux.

» Son contraire est le mespris : c'est quant ung homme est si fier, ou si sot et si mal né, qu'il mesprise et aborre toutes vertus et toutes choses excellentes : tant s'en fault qu'il les daigne imiter.

■ L'envye est le plus meschant et le plusvillain vice de tous, comme celuy qui n'a pas pour subject les esirangers , mais frères , parens . voysins. compaignons, pareilz et amys. C'est une douleur et tristesse procédante d'ung lasche couraige et d'une abjecte et villaine pusillanimité de l'ame. qui se tourmente, ronge et lyme soymesmes de la prospérité . faveur, crédict . beauté . force . agillilé . pudeur et sçavoyr. et. bref, de toute bonne fortune et prospérité qui arrivent à son pareil : passion qui rend l'envyeux extrêmement tourmenté ; car. se desfiant de ses forces et de ses facultez. il entre en désespérance de pouvoyr esgaller, passer ou atteindre aux bons succez et heureuse prospérité de son compaignon . et s'oppose tant qu'il peut à son advancement. Or pource que telle envye se faict en plusieurs sortes , j'en diray seullement cinq ou six à cause de briefveté :

» Tous ceulx qui sont d'ung mesme mestier. mesme condition et mesme profession . de mesme classe et de parenté , de mesme renom . richesse . beauté , agilité de corps . gloyre . estât . royauté . dignité . excellence ou faveur, sont tous envyeux les ungs des autres ; car les hommes veullent tousjours de nature, vaincre et surpasser en dignitez, honneurs , renom et crédit leurs pareilz et compaignons ;

» Ceulx qui sont illustrez et anoblys par actes généreux sont envyeux des autres qui les inmitent et pensent que celluy qui les suyt leur veuille arracher l'honneur sur lequel ils ont desja mis la main : tels furent Marins et Silla . C;esar et Pompée ;

Ceulx entrf. lesquelz il n'y a gueres différence d'honneur . de dignité

et de renom , et ne s'en fault guères qu'il/, ne soyent esgaulx . ou se surpassent de bien peu et sont inférieurs de bien peu , sont envyeux les ungs des autres ;

i Ceulx qui sont et qui veulent estre tenuz pour sages eisçavantz : comme Platon' voullul faire brusler les livres de Démocrite desquelz il avoyt tiré ses plus beaux escripts ;

» Ceulx qui sont prez voysins se portent rancune : car jamais on n'a procez ny débat contre ung eslranger. ny contre ceulx que on ne cognoist point, ny contre ceulx qui sont morlz il y a longtemps ;

« Ceulx qui voyent que les aultres ont eu en peu de jours et sans grand peine ce qu'il/, n'ont sceu avoyr, ny espéré jamais recevoyr ny par travail , ny par longueur de temps , sont envyeux ;

» Ceulx qui voyent que les aultres possèdent les biens . faveurs et honneurs qu'ilz avoyent autrefoys et desquelz ilz avoyent autrefois jouy, comme les vieilles gens qui portent tousjours envye aux jeunes pourec qu'ilz ont la beauté, la jeunesse et la santé qu'ilz soulloyent avoyr.

» On cognoist par là que la rancune n'est qu'une volunlé maligne et desfaillante de bon cueur. qui se desfye et désespère de ne pouvoyr jamais atteindre aux honneurs de son compaignon.

» Au contraire , tous ceulx qui ont surmonté la fortune et qui . par la consummation de toute excellente vertu , sont montez en extrême degré de haulteur, ne sont plus ny envyeux ny envyez , mais , au lieu de l'envye. ils ont des malveuillans' et des ennemys.

» Alexandre, après qu'il eut par l'heureuse faveur du ciel gaigné toute l'Asie, n'avoyt point d'envyeux; car il estoit monté si haull et en telle grandeur, que l'envyeux ne l'osoyt regarder, se désespérant d'attaindre au moindre de ses faietz. Il ne portoit point d'envye aussy à ses soldatz. ny à ses capitaines, d'autant qu'ilz estoyent constituez en moyndre dignité et qu'ilz ne pouvoyent jamais le surpasser.

» Les grandz personnages, montez au très hault et très extrême sommet de l'honneur, reluysent comme le soleil de midy qui ne fait guères d'humbre: c'est à dire que l'envye ne les suyt plus.

• Et tant s'en fault que on leur porte rancune que. en lieu d'en estre envyeux .on devient admirateur et adorateur de leur excellente vertu.

• Tel fut Alexandre qui eschappa l'envye , mais non la hayne des siens . laquelle à la fin le list mouryr.

1 Ronsard parle ici de Maton aussi légèrement que plus haut de Callimaque et d'Ovide : et nous avons assez répété que ce n'est pas un érudit. — 1 La copte porte malvetntlanees.

» Le proverbe qui dict que celluy est malheureux qui n'a point d'envyeux. ne s'entend que des basses et médiocres fortunes, et non de celles qui sont venues à toute extrémité de grandeur. Car l'envie est des pareilz et non de ceulx qui surpassent et franchissent de bien loing toute médiocrité.

» Or. de toutes les passions de l ame irrésonnablc. lenvye est la plus extrême ; car comme elle s'estoufle sovmesme de sa fureur, elle-mesme par punition divine est aussi sa meurtrière, sa gesne et son torment; et toutes les furiez . cerbères . arpies et gorgonnes des enfers ne sont que passetemps et jeux auprès de la rancune qui assiège le cueur de l'envyeux : elle ressemble aux vipères qui crèvent le ventre de leur mere en naissaot. et à ces vers qui s'engendrent dans les arbres, qui. petit à petit, font des pertuys dans l'escorce. et. à la fin. les consument eu pouldre et les font mourir, ou à la rouille qui. peu à peu . d'une dent sombre et sèche, mange, ronge et consume le fer et l'acier.

» Pour ce, les anciens ont comparé l envye à l'ydre que Hercule tua. non pour porter cinquante testes, mais pour se nourryr. corne faisoyt l'ydre dans les maraiz de Lernc de fange et de bourbier, en villaines pensées, ordes apréhensions* et venymeuses cogitacions, et comme dict Ovide, pour se paistre de couleuvres, d'aspiclz et de serpentz. L'envyeux a le visaige plombé . les dents rouillées ; maigre par tout lo corps, il ne dort jamais; il est comme louche et ne regarde jamais droict . ny ne dresse les yeux vers le ciel , de douleur qu'il a de le voyr si beau ; et . corne le labeur et lassitude travaille le corps , ainsi la rancune et l'envyc travaille extrêmement l'esprit. Et comme on voit que les guespes et les freslons ne s'assoient et ne mangent jamais qu'ès plus belles fleurs . ainsi l envye a pour subject de sa malice les plus belles vertus, qu'elle ronge en son cueur; et se ronge elle mesme. voullanl ronger et manger aulruy ; et. qui plus est. son tourment le plus véhément est que toutes passions se peuvent honnestement décéler et déclairer; mais jamais homme n'osa dire et confesser qu'il fût cnvyeux et jalloux de la prospérité d'autruy : tant lenvye est un vice abject . pusilanime et villain.

• Or. quant les esguillons. les poinctes et les crochets de la rancune ont totallement pénétré l'homme, et que sa raison est du tout chassée du logis . cette misérable peste n'engendre pas seulement des passions

1 La copie porte : hors des aprthemions, ce qui ne fait aucun sens. Est-ce bien Uonsanl lui-ntf me qui aurait écrit ainsi , et ne parait-il pas manifeste que la (•hraM> n'a pu être écrite ainsi que sous la dictée ?

en lame; mais, par mainte longue et fascheusc malladye. elle s aparoist au corps de l'envyeux , lus crevé les jeux, luy saffrane et jaunist le corps . et luy presse si fort le cueur, comme estant espèce de tristesse . que souvent elle le fait tabide et phitisique ; car telle peste, luy desrobant par une continuelle imaginacion sa force et vigueur du corps, le fait destiller et descouler peu à peu . comme la neige au soleil ou comme la cyre au feu, luy envoyé en dormant des songes entrecoupez d'horribles fanlosmes et d'espouvantables visions ; et tellement sa mélancholye noyre l'agile et le tourmente qu'il tombe quelquefois en une lycanthropye et court les champs, pensant estre loup garou.

> Comme ceulx qui sont morduz d'ung chien enragé pensent tousjours voir en l'eau l'ymage du chien qui lésa morduz. ainsi l'envyeux, par une faulce apréhension . songe et resve tousjours aux biens , honneurs, richesses et dignitez de son pareil, dont il est envyeux ; et davantaige . par telle imaginacion et impression . corrompt si bien son sang qu'il luy sort par les yeux des vapeurs et subtilz esperitz venimeux . lesquelz esperitz , jetez par les rayons des yeux et entrez dans les yeux de ceulx qui les regardent , sont plus dangereux et vénéneux que les basiliez , serpens et crapaux , et deviennent bien souvent lancez par la mélancholye, au lieu d'envyeux . fascinateurs et enchanteurs.

> On dit que l'envye voulut ung jour entrer au ciel . mais elle en fut repoussée par la déesse excellente '. qui la feist tomber de hault en bas et descendre vers les hommes, d'autant qu'il n'y a point d'envye au ciel : la Lune n'en porte point au Soleil, ny le Soleil à la Lune, ny Mars à Vénus, ny Saturne a Jupiter: car ilz sont tous en leur genre acomplis et parfaietz.

» Le remède de se guéryr de telle peste est de penser jour et nuyt en nous mesmes. devant que h mal soyt violent : * que fay-je? Pourquoi me consumè-je moy-mesme pour le bien d'autruy auquel je ne peux parvenir? • et. voyant les hommes plus misérables que nous, nous resjouyr de ce que nous ne sommes point en telle extrémité.

> Et fault se bender contre sa passion et repousser la rancune par sa vertu, et. en lieu d'envyeux. devenyr inmitateurs, pour tacher à ressembler à celluy dont les vertus et les honneurs nous rendent jaloux et envyeux.

» Voila que j'avais à dire de ce cruel monstre, dont Dieu nous veuille garder par sa divine grâce, et t'envojer aux Tartares, Sciltes et Turcs, pour très cruele punition et tourment de toute leur méchansseté. ■

Ronsard;

' Je copie exactement, mais il manque évidemment quelque chose à cette phrase.

Dupuy, qui a conservé cette pièce, y a joint cette note :

Discours politique récité devant le feu Roy Henri 3 par feu Monsieur do Ronsard, et escrit de sa main.

La copie est fort en desordre comme celle du discours sur le poème héroïque dont parle Binet ; ses feuillets se suivent mal ; elle est sans rature, mais d'une écriture très-difficile, et que je n'aurais pas reconnue pour celle de Ronsard. Au surplus . je n'oserais me prononcer, n'ayant encore vu de sa main que trois corrections et une dédicace , autographe authentique qui ajoute à la valeur de l'exemplaire d'Elégies, Mascarades et Bergerie, 1565. que possède la Bibliothèque impériale. (Sur le titre: « Pour Monsieur de Ftctes. Ronsard; f° 3, les; f» 41 , v° : chevaux pour cheveux ; f° 42. v° : voz pour nos.) Ces mots sont d'une grande écriture ferme et nette, tandis que le Discours sur l'Envie est presqu illisible.

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