‹ Ronsard considere comme imitateur d'Homere et de PindareChapitre 5 sur 18 · GO · texte numérisé non relu

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toutes les Furies tics Enfers. Aussitôt Hiver réunit son année, et, dès le soir, Jupiter, averti par les astres «les dangers que court son trône, est réduit à ranger aussi tous les Dieux en bataille. C'est une mêlée surhumaine , à la manière de celles de X Iliade et de la Théogonie.

Sous le cry des soldars la terre trembla toute . La mer en tressaillit, le ciel estoit en doute Et ne sçavoit lequel seroit victorieux Ou le camp de l'Hyver. ou bien celuy des Dieux.

Hercule et Dryarc font partout un affreux carnage ; Hiver aussi ,

Comme un foudre emporté dessus l'aile du vent.

répand la terreur et la mort dans les rangs de Jupiter ; il triomphait, lorsque le Jour, par rancune, lui déroba ses feux etla victoire. Cependant Jupiter séduit la Nuit, et la Nuit le Sommeil. Le Sommeil perfide trompa la vigilance d'Hiver vainqueur. Tandis qu'il dormait, hélas! et ronflait même, Mercure le chargea de chaînes, et, prisonnier, désarmé , le livra au courroux de Jupiter. C'était fait de lui, sans Junon, qui obtint sa ^râce. Les ennemis se réconcilièrent à la table de la Déesse ; et Jupiter, en rendant la liberté à son rival , lui donna pour trois mois l'empire de la nature :

Va-t*en là bas en terre, et commande trois mois; Je te donne pouvoir de renverser les bois .

Dcsbranler les rochers, d'arreslcr les rivières. Et sous un frein glacé les brider prisonnières. Et de la grande mer les humides sillons Tourner ores de vents, ores de tourbillons...

Ce tableau est tracé avec vigueur: c'était une idée heureuse de terminer ainsi les hymnes sur les saisons ; Ronsaid avait marié le Printemps à Flore, l'Été à Cérès, l'Automne à Hacchus; en armant l'Hiver contre Jupiter, il passe brusquement de la pastorale à l'épopée, et donne ainsi à ses quatre poèmes une diversité qui en rehausse le mérite. C'est ainsi qu'en traitant le même sujet , notre grand Poussin réunit à

trois scènes de la vie rustique ordinaire la grande scène biblique du Déluge. Dieu nous garde d'égaler à cette pathétique et sublime peinture , à ce ciel sans rayons , sans espérance, à cette barque fragile d'où les derniers des hommes lèvent les mains et les yeux au ciel, les vers où se joue la fantaisie de Ronsard! Mais le poète avait, comme le peintre, aspiré ù de saisissantes beautés; ses conceptions ont aussi une originalité , son style, une noblesse, à laquelle n'atteignent pas, même par fortune, les génies vulgaires; et il n'a pas poussé moins loin l'art de ménager les conlrastes.

Une œuvre plus complètement originale que Yllyver, mieux inspirée sans aucun doute, mieux faite aussi, quoi qu'elle ait encore des défauts, c'est Y Equité des Vieux GatUois. Ici on peut croire que le poète marche sans guide, dans une route inconnue avant lui.

Pour choisir son sujet , Ronsard a de nouveau consulté nos vieilles annales; mais, sans remonter jusqu'à Troie et aux légendes apocryphes, il n'a pas dépassé les Gaules, et le héros qu'il chante a existé: c'est leBrennus qui pilla Delphes. L'Asie et la Grèce se trouvent encore mêlées à la Gaule comme dans la Franciade, mais ce n'est plus pour lui prêter une noblesse imaginaire: la France ne revendique plus l'honneur d'avoir été conquise et peuplée par des Troyens; elle se glorifie au contraire d'avoir soumis l'Orient à ses armes et de l'emporter sur la Grèce même par ses vertus. On trouvera déjà ici ce contraste entre les deux pays et les deux peuples qui devait faire le principal intérêt de YArcadh de Bernardin de Saint Pierre et qui fournit à Chateaubriand dans les Martyrs quelques-unes de ses plus brillantes peintures; et c'est aux mœurs simples et pures des barbares que Ronsard prétend rendre hommage comme l'avait fait Tacite dans sa Germanie.

Les gloires de l'antique Gaule préoccupaient les poètes de la Pléiade ; on se rappelle ces vives paroles de Dubellay à la fin de son Illustration de la langue française:

• Donnez en ccstc Grèce menteresse . et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moy sans conscience les sacre?, thresors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois: et

ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles, ny ses flèches rebouchées.... •

Ronsard aussi, dans la Franciade, attribuant par une confusion calculée , aux Germains du Troyen iMarcornir les exploits et la gloire des Gaulois, disait de ces derniers avec une extrême fierté :

Les champs de Tyr, les terres Idumées Les cognoistront . et toy, fleuve, qui fuis Dedans la mer. desgorgé par sept huis ; Et d'Apollon la roche inaccessible Cognoistra d'eux la puissance invincible ; Voire tous Bois se verront surmontez Si les Gaulois ne sont de leurs costez.

Dans le fragment qui nous occupe, Ronsard oublie mèrne à dessoin l'histoire: son héros n'a pas été vaincu, ni tué devant Delphes ; après avoir pillé l'Asie et la Grèce , il est rentré en triomphe dans sa patrie , dans son palais ; et c'est en Gaule , dans une de ces forets séculaires consacrées aux Dieux par les Druides , que se passe la scène.

Elle s'ouvre brusquement : loin de reprendre les faits de fil méguille, Ronsard n'en commence le récit qu'au moment où ils vont finir. Au douzième vers , on est déjà plus avancé , in médias res, que dans la Franciade, après quatre chants. C'est un tableau saisissant: la victime est sur l'autel; Brennus commande à la femme infidèle de prendre le pied de l'agneau,

et fay pour ton renvoy Aux bons Dieux voyageurs des vœux ainsi que moy.

Glythymic obéit; aussitôt Brennus la frappe de son épée; lu tète roule, et le sang rejaillit sur le front de l'époux, saisi d'horreur ,

Ainsi de son forfait elle tomba victime.

Sans teste , dans son sang lavant son propre crime.

Et cependant, la veille, Brennus avait reçu l'étranger sous son toit; à table, il avait noblement refusé les trois quarts de la rançon, et. sur-le-champ, rendu sa captive à la couche nup-

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liale. Quoi! après les serments échangés , les mains jointes, la rançon reçue! Quel parjure et quelle cruauté!

C'est le Grec revenu à lui qui nous apprend toutes ces circonstances; il va plus loin : dans un discours , qui remplit plus de la moitié du poème, il rappelle, depuis l'arrivée des Gaulois en Asie et la prise de Milet, sa patrie , tout ce qui s'est passé jusqu'à cet horrible sacrifice.

Convient-il bien qu'il entre dans tous ces détails, qu'il raconte et qu'il décrive ainsi ? Homère même n'a nulle part un héros aussi verbeux. 11 en est de ce passage comme de tous les poèmes de Ronsard : il gagnerait quelque chose à être un peu resserré. On ne saurait non plus le défendre entièrement au point de vue de l'illusion dramatique : quelquefois, c'est le poète qui parle, plutôt que le personnage. Mais ce défaut est bien commun et mériterait beaucoup d'indulgence; les circonstances étranges et solennelles de la scène, le caractère des deux personnages , la situation de cet époux désespéré qui accuse le meurtrier de sa femme, celle du grand Brennus amené à se défendre d'avoir manqué à ses serments , profané l'hospitalité et assassiné une femme , rendent ces longueurs vraisemblables , naturelles, je dirais presque nécessaires.

En proie à celle dernière douleur, le Milésicn se rappelle tous les coups qui l'ont déjà frappé: les épreuves de sa vie passée se déroulent à ses yeux, on dirait qu'il trouve à s'arrêter sur ces tristes souvenirs une joie amère; d'ailleurs, c'est l'indignation qui l'inspire aussi bien que le désespoir; chacune de ses plaintes est un reproche : tous ses malheurs, Brennus les avait causés par son ambition avant d'y mettre le comble par sa perfidie ;

Du jour que le harnois sonna sur tes épaules.

Qu'cspuisant la jeunesse et la force des Gaules.

Et qu'à ton camp nombreux les ondes des ruisseaux

» basloient à fournir breuvage à tes chevaux .

Et que l'ambition que rien ne rassasie

Te faisoit comme un feu saccager nostre Asie .

Jd prévy mon malheur...

Quelle digue opposer à ce torrent débordé, à cette insatiable

ambition? Bientôt les Gaulois arrivent sous les murs de Mil et. C'était le jour où, dans un liois solitaire, à quelque distance de la ville, les femmes

couronnant d>spics de bled leurs testes, Et portant en leurs mains les prémices des fruits.

demandaient à Cérès et à Proserpine

Santé, beauté, richesse et la grâce des Dieux. Le parfum de l'encens fumoil jusques aux deux; Autour du temple alloit la danse mesurée...

Ne croirait-on pas voir un bas-relief antique? Tout à coup cette fête sérieuse est troublée; au milieu de ce chœur gracieux des épouses aux robes sans tache, des jeunes filles au long voile virginal, se jettent, comme des loups altérés de sang, les Gaulois « vestus de flamboyans habits. » Aucun respect ne les arrête, et Gérés même ne peut défendre sou sanctuaire, bien que trois fois elle ait changé de couleur, et, de despit, remué la tête.

La nuit venue , dès que la renommée a répandu la fatale nouvelle , on entend de toutes parts les époux et les enfants gémir comme dans une ville prise d'assaut et livrée aux flammes. On délibère; on décide qu'on va offrir aux Gaulois une rançon ; et les Milésiens

ayans les pleurs à l'œil Et tristement vestus de noirs habits de deuil .

conduits, comme Pria m, par Mercure enveloppé d'une nuée , se rendent aux tentes de Brennus. Là, comme on Battait Achille pareil aux Dieux, ils flattent ces guerriers magnanimes, ces enfants de Mars, qui courent l'Asie comme le tonnerre: non, ils ne souilleront point une gloire acquise dans les combats, en égorgeant des femmes, désarmées, timides,

de nature amusées A fder leur quenouille et tourner leurs fusées ; Ou bien , si. mesprisant les Dieux et les humains. Vive; ainsi que Loups du meurtre de vos mains. Tournez le fer tranchant en nos masles poitrines.

Mais, plus loi, qu'ils songent à Dieu, « protecteur de la loy, > qu'ils craignent la fortune , elle est changeante ; tandis qu'ils ravissent les femmes des autres, peut-être livrc-t-clle les leurs à des ennemis. Les Gaulois se laissent fléchir, acceptent les rançons offertes , et rendent aux Milésiens leurs femmes , ne gardant avec eux que celles qui préfèrent les suivre.

L'hôte de bYennus était absent. A son retour, il ne retrouve plus dans sa demeure que deux enfants abandonnés. En proie à la honte, au désespoir, il veut mourir. Partout, dans cette maison déserte , il cherche la Irace de celle qui fut ravie à son amour; sans cesse il a sous les yeux cette image si chère. Dans ses songes même, il croit la voir au temple de Cérès, en cette fatale journée, expirante, écheveléc, implorant en vain le secours de l'époux absent qui ne la défend pas ,

N'ayant d'autre confort en son péril, sinon M'appeller, et d'avoir en sa Louche mon nom.

Puis, ses deux jeunes fils, vivants portraits de leur mère, le supplient :

Assis sur mes genoux , redoubloient ma misère ,

Et, de leurs tendres mains louchant mon poil grison,

Me prioient de tirer leur mère de prison.

11 ne peut résister à ces prières louchantes, vend tout son bien, *

que m'en servoit l'usage Quand mon meilleur trésor esloit ailleurs en gage?

met à la voile pour la Gaule et débarque à Marseille :

Du lieu de ta demeure aux voisins je m'cnquis ; Mais l'honneur de tes faits par les armes acquis M'enseigna le chemin : car il n'y avoit trace Qui n'eust ouy tinter le bruit de ta cuirasse...

Là, sa femme le reconnaît, et Brennus, le barbare Drennus, lui fait ce noble accueil qui l'a si cruellement trompé;

Toutesfois . ô cruel . ô barbare infidelle .

Après avoir comme hoste en ton palais logé. f

En ta coupe rebeu. à ta table mangé.

Apres mon or baillé , après ta foy promise , Tu Tas devant mes yeux cruellement occise !

Ce discours du Milésien tient l'esprit en suspens : comment Brennus juslifiera-t-il son crime? Ou plutôt quel est celui de Glythymie? Car un héros, si vaillant dans les combats, si amoureux de son honneur, ne doit avoir été que juste. Ces longues plaintes ne l'ont pas troublé; il les a écoutées, avec patience, avec respect, jusqu'au bout. Lorsque le temps d'y répondre est venu, son langage est grave, solennel, il veut que son hôte sache tout :

C'toyen de Milète. eslranger et mon hoste...

Entcns toute l'histoire et l'emporte chez toy.

Le matin , après avoir toute la nuit trompé son époux par se» caresses, Glythymie est revenue auprès de Brennus ; elle a embrassé ses genoux en lui adressant des prières bien perfides, qui ont révolté le chef gaulois, mais bien vives, et dont l'ardeur passionnée ne peut nous laisser insensibles :

Après que par le fer tu m'as tienne ravie.

Que par terre et par mer tes armes j'ay suivie ,

Compagne de ton lict ; après t'avoir aimé .

Après t'avoir cent fois en te baisant armé .

Baillé ton morion , ta lance et ta rondache .

Et planté sur ton tymbre un menaçant pennache ;

Puis, venu du combat, du travail ennuyé.

Après t'avoir cent fois tout le corps essuyé .

Salle d'une poussière honneste et généreuse.

Et tes playes succé de ma lèvre amoureuse ;

Après avoir traité de mes mains tes chevaux .

Tes coursiers, compagnons de tes nobles travaux.

Les nommant par leur nom . qui souloient recognoistro

Ma vois encor plustost que celle de leur maistre :

Peux-tu bien maintenant les délices hayr.

Et, pour un peu de gain, perfide, me trahir!

Ce qui suit est prolixe, confus, et cependant on y rencontre encore des vers touchants. Dans le temple de Cérès,dont elle embrassait les autels , elle avait pardonné au ravisseur parce

qu'il jurait de l'aimer toujours,

Par force et par amour, je taccorday ma grâce . Pourvcu que tu serois d'une invincible foy ;

puis , clic avait trouvé des douceurs à son esclavage :

Tu estois mon pays, mon père et mon espous .

Et. tous perdus, en toy je les retrouvois tous: Seul, tu estois mon tout. et. pour une parole. Maintenant dans le vent ta promesse s'en-vole.

Ah î les rochers lui reprochent son ingratitude , et les loups sont moins cruels ! Que ne l'a-t-il plutôt tuée? ou que n'uttcnd-il que l'enfant qu'elle porte dans son sein naisse et grandisse pour implorer sa pitié ,

Les larmes de l'enfant eussent sauvé la mère !

Désormais, elle n'aspire plus qu'à la tombe et à la vengeance. Est-ce elle pourtant qui mérite de mourir? Non, c'est son mari, ce causeur effronté, ce larron qui marchande une rançon : c'est lui que Brennus doit perdre pour garder celle qui met tout son bonheur à le servir.

En écoutant ces paroles étranges , le cœur de Brennus se glace, se trouble; il veut sur le champ frapper Glythymic ; mais il aime mieux suspendre sa vengeance , et c'est sur l'autel et sous les yeux de l'époux trahi, qu'il doit immoler l'épouse infidèle.

Maintenant, l'étranger sait tout ; il n'accusera plus la perfidie de Brennus , l'injustice et la cruauté des Gaulois. Qu'il aille dire aux Grecs combien ces barbares l'emportent sur eux par leurs vertus :

Dessous la loy escrite enseignez vous vivez .

Et . doctes en papier . le papier vous suivez :

Nous autres, nous n"avons que la Loy naturelle.

Escrite dans nos cœurs par une encre éternelle.

Que nous suivons tousjours. sans besoin d'autre esent.

Comme portans nos loix en nostre propre esprit.

Du re.slp, il peut ensevelir sa femme ou livrer aux chiens

celle proie; puis, retourner dans sa demeure, et y reporter une rançon dont Brennus ne veut rien garder ;

Adieu, donne la main, va t'en à la bonne heure.

là ainsi le poème se termine aussi brusquement qu'il a commencé.

Ce discours, dédié à Henri III et ajouté au Bocage royal . est un des derniers essais de Ronsard dans le genre épique ; on voit qu'il est très-supérieur à la Franciade et même aux Hymnes sur les Saisons; et peut-être s'étonnera -t-on que jusqu'à ce jour, il n'ait jamais fixé l'attention de personne. Ce silence justifiera la complaisance que j'ai mise à en faire ressortir l'originalité. Si court et si imparfait qu'il soit, il m'a semblé propre à bien montrer ce que Ronsard, auquel il faut refuser le titre de poète épique, a fait du moins pour élever au ton de l'antique épopée, le langage de la poésie française.

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