DE L'ORIGINALITÉ DE RONSARD
Ces fragments de poème épique, et surtout ces odes imitées de Pindare montrent assez avec quel amour Ronsard cultive la poésie élevée. J'ai rappelé que c'était sa gloire au seizième siècle; depuis cette époque, ce fut la marque la plus éclatante de son impuissance, on a dit plus, de sa présomption.
Ce dernier reproche est-il mérité? Peut-on dire qu'enflant sa voix de parti pris, il ait méconnu son propre génie en même temps qu'il faisait violence au génie de la langue?
En jetant un coup-d'œil rapide sur sa vie et sur ses œuvres, je veux achever de prouver que du moins Ronsard n'était pas sorti par affectation de son naturel , et qu'il n'a pas eu besoin d'emprunter, môme aux anciens, cette dignité soutenue qui est le caractère habituel de son langage. Ici , comme chez lc> grands écrivains, le langage n'est que de l'expression, sinon tout-à-fait heureuse, du moins assez sincère des sentiments personnels; le style, c'est l'homme.
Pour l'établir, il suftit d'invoquer le témoignage de ses
œuvres. A la vérité, on est exposé à se méprendre lorsqu'on parcourt. les éditions poslhumes dans lesquelles ces innombrables poèmes sont répartis rigoureusement en dix tomes, d'après le genre auquel ils se rattachent. Où Ronsard est-il rcslé le plus fidèle à son génie, dans ses Amours ou dans ses odes, dans son Bocage royal et dans ses hymnes , ou dans ses élégies et ses Gayelez? Celte division ne nous aide point à porter un jugement.
Il faut songer que la carrière poétique de Ronsard n'embrasse pas moins de quarante ans, et les quarante années peut-être où les idées, les mœurs, la langue, ont le plus changé en France. Tandis qu'autour du poète tout se transforme, l'étude, l'âge, les événements doivent exercer leur influence sur son caractère et sur son talent : il faut examiner dans quelle mesure ils l'ont fait ; en lisant ses vers , il faut savoir reconnaître la part des circonstances, celle de la flatterie, celle du caprice, celle de l'inspiration. Peu importe de distinguer un sonnet d'une ode, ou un hymne d'une mascarade : distinguons , si nous voulons connaître Ronsard , les œuvres qu'il écrit pour plaire au peuple, à la cour ou au roi , de celles où il ne prend conseil que de lui-même. Demandons aux événements de sa vie, aux dates de ses ouvrages l'histoire de son esprit, qui, seule, nous le fera bien comprendre et juger équitablement.
On peut marquer dans cette histoire trois époques différentes. La première commence à ce jour où Ronsard , fatigué d'une vie aventureuse, détaché du monde, s'enferme pour consacrer, sous la direction de Daurat , ses jours et ses veilles à l'étude des poètes de l'antiquité ; elle se prolonge jusqu'aux plaintes éloquentes que lui arrachent, en 1562, les misères de la France.
C'est pour lui l'âge du long espoir, des vastes pensées. Le sang Iwuillonne, escume dans son cœur; la fureur lu saisit; il se croit tin dieu. On sait avec quelle patience il étudie , avec quel enthousiasme il compose, avec quelle fierté, tout entier à lui- ^ même et à la musc , il dédaigne les suffrages et la faveur : Dubellay a moins de mépris que lui pour les poètes courtisans. D'ailleurs, Dubellay est impatient de se faire connaître;
emporté par sou ardeur, il prend les devants sur celui qui lut son maître avant le signal, il sort des rangs, il bat la charge, et l'Illustration de la langue française porte le premier coup aux soldais de l'ignorance. Il faut admirer combien Ronsard, malgré la fougue naturelle au premier âge , et cet amour excessif pour la gloire dont on avait quelque raison de l'accuser, eut alors le sentiment de sa dignité et de sa force. Déjà, il est applaudi par ses doctes amis , salué par toute l'école , comme un peu plus lard par les maîtres ès-arls de Toulouse, du nom glorieux de premier poète français , promis à la France comme un autre Homère. Mais ces éloges ne l'enivrent pas. Il condamne ses premiers ouvrages que d'autres admirent ; il n'imprime même pas son Plulus, joué avec un succès éclatant au collège de Coqucrct. Il laisse Pelletier, Dubellay publier avant lui leurs odes, et Jodelle se glorilier d'avoir le premier mis sur la scène française la comédie grecque. Ni les suffrages du peuple qu'il méprise, ni les joies de la lutte pour laquelle il se sent fait et de la victoire qu'il se promet, ni le désir de prendre à la cour la place qui appartient au roi des poètes à côté du roi de France, ne le décident à mettre au jour ses œuvres avant qu'elles soient parfaites, dignes, non pas du lecteur, à qui personne avant lui n'a donné le droit d'être difficile , mais de lui-même et des modèles qu'il veut égaler.
Le jour venu, il subit la loi commune: il fait au succès, à la faveur , des sacrifices ; pour affermir son règne , il prodigue les éloges aux poètes qui l'admirent, aux grands qui le protègent, à Marguerite, sœur du roi, à L'Hôpital, son chancelier , aux cardinaux de Tournon , de Chatillon , de Lorraine : ceux-là du moins aimaient les lettres; Ronsard est entraîné à célébrer comme eux le connétable de Montmorency, qui n'honorait guéres, comme on le sait, ni les savants, ni les poètes. Il dut surtout chanter Henri II, qui préférait les gens de guerre aux gens de robe , les architectes aux poètes , et , parmi ceux-ci, l'adroit Mellin de Saint- Gelais aux autres. Ronsard triompha de Mellin ; mais ce ne fut pas sans peine : à chaque édit, à chaque campagne, à chaque traité de paix, le poète dans ses vers héroïques rendait grâces à cet Hercule,
à ce descendant de Francion, à ce fils de Jupiter, voici un plus bel éloge, à ce père du peuple.
Peu à peu , Ronsard devient le poète des rois : après le mariage de la duchesse de Berry et la mort de Henri II , il est celui de la jeune reine Marie Stuart ; puis , celui de la reine mère Catherine de Médicis, qui l'encourage à faire des vers pour instruire le jeune roi Charles IX et pour confondre l'orgueil des Protestants, en mettant au service de l'Eglise Catholique une plume à laquelle les Réformés n'en peuvent comparer aucune, pas même celle de Théodore de Bèze.
Néanmoins , Ronsard n'a pas encore oublié tout-à-fait sa tierté première : il trouve les heures longues à Saint-Germain, au Louvre, loin de ses livres; il n'a pas, pour faire sa cour, cet esprit de mite, qui plus tard manquait aussi au grand Corneille ; il loue souvent jusqu'à l'hyperbole ; il flatte quelquefois ; mais il ne craint pas de dire la vérité ; avec la lyre de Pindare, il a gardé sa franchise; il n'a encore sacrifié ni sa conscience, ni sa gloire à sa fortune.
Durant cette première époque, les œuvres de Ronsard ne démentent pas son caractère , elles respirent l'enthousiasme , et une fierté magnanime. Dès premières années datent les odes pindariques, le plan, mais seulement le plan de la Franc iade , les Hymnes, parmi lesquels ceux de la Philosophie, de Y Eternité, de la Justice , et les Amours de Cassandre, qui eurent besoin des commentaires de Muret , et où le poète abuse des souvenirs classiques , mais où se retrouve encore je ne sais quelle noblesse à laquelle n'atteignent ni les sonnets de Dubellay à Olive, ni ceux de Baïf à Franchie, ni ceux de Ronsard lui-même à Marie. Vers la fin , paraissent I'/;wti tut ion à Charles IX, la Remontrance au Peuple de France et les Discours sur les Misères de ce Temps.
Pour que l'on sente comme moi quel est le caractère qui domine dans ces premières poésies de Ronsard , je veux joindre encore à l'hymne de l'Hiver, aux odes à Henri II et à L'Hôpital quelques vers empruntés aux Amours de Cassandre, à Y Hymne de la Justice et aux Discours sur les Misères de ce Temps. Us fixent une date : auparavant , rien qui fasse pres-
sentir un tel langage: au-delà, même dans les œuvres .1.' Ronsard, nous ne retrouverons plus le même accent.
Cassandre a quelque chose d'idéal comme Laure ; à sa vue, le poète se trouble ; il n'ose soutenir son regard, ni lui dire, comme à Marie, comme à Genièvre, son ardent, mais profane amour :
Quand je te voy discourant a par toy.
Toute amusée avecques la pensée.
Un peu la teste encontre bas baissée.
Te retirant du vulgaire et de moy...
Mon œil confus ne peut souffrir ta veue. .
Seuls mes souspirs. seul mon triste visage Parlent pour moy...
A ses soupirs , il joint les vers quelle lui inspire ; sans Cassandre, il ne serait point poète:
Amour rendit ma nature parfaite ; Pure par luy mon essence s'est faite .
11 m'en donna la vie et le pouvoir :
11 eschauffa tout mon sang de sa flamme .
Et, «l'emportant de son vol. lit mouvoir Avecques luy mes pensers et mon ame !
Hélas ! ces vers même ne la touchent pas, elle ne les croit pas immortels î
Avant le soir se clorra ta journée ; Trahis d'espoir, tes pensers périront...
l)e tes soupirs nos neveux se riront .
Tu seras fait du vulgaire la fable...
L'hymne de la Justice ressemble trop à l'ode à L'Hôpital pour que je songe à en donner une analyse détaillée. L'idée est à peu prés la même : chassée , comme les Muses , par la méchanceté des hommes, la Justice qui ne veut plus leur laisser voir son divin visage , se cache sous les traits du cardinal de Lorraine. Mais, au début, la légende est moins abstraite , et la peinture des quatre Ages n'est pas indigne des poètes anciens auxquels Ronsard en doit l'idée.
Tant que dura l'âge d'or, la Justice demeura parmi les hommes, au milieu de la foule; elle prêchait la paix, la charité, et on écoutait sa voix. Mais, quand vint l'âge d'argent, elle s'éloigna des cités: le jour, dans la solitude, elle se dérobait à tous les regards; la nuit venue, dans l'ombre,
Elle quittoit les boys, et, pleurante , venoit Crier sur le sommet des villes les plus hautes Pour effrayer le peuple et reprendre ses fautes. Tousjours le menaçant qu'il ne la voirait plus El qu'elle s'en irait à son père...
Son père fait grâce à ceux qui se repentent; mais il réserve des châtiments terribles à ceux qui s'obstinent.
Les pécheurs tremblèrent; mais ils moururent, et les fils furent plus méchants que les pères. Cette fois, Justice, irritée, quitta la terre , mais après avoir maudit les hommes. Sur la terre, elle les voue aux sueurs stériles, à la famine, à la guerre. Quel changement!
Si le peuple m'eust cru. il eust sans nulle peine Heureusement franchi celle carrière humaine Et fust mort toul ainsi que ceux à qui les yeux S'endorment dans le lict d'un sommeil gracieux.
Après le deuil , la mort sur le lit d'angoisse , et les dieux vengeurs qui troublent la fin du coupable :
Et lors un vain regret rongera la poitrine Et ton cœur déchiré d'une mordante épine.
De quoy tu m'as chasséo au lieu de me chérir. Qui te soulois. ingrat, si chèrement nourrir.
Elle dit, et, la tête couverte d'un voile blanc,
Avec ses autres sœurs quittant ce val mondain. Au ciel s'en retourna d'un vol prompt et soudain , Comme on voit quelquefois singler à tire d'ailes En un temps orageux cinq ou six colombelles Qui . de peur de la gresle , au logis s'en revont Et visle parmy l'air, volent toutes d'un front.
Jupiter écoute les plaintes de sa fille : Venge-toi des hommes, lui dit-elle,
Us dédaignent tes loix et n'ont plus en souci Ny toy ny ton sainct nom , ny tes temples aussi . Et tant en leur audace et malice se fient Qu'en se mocquant de toi, ta puissance défiept.
A ces paroles , le dieu se courrouce ; son regard lance des tlammes ; sa parole est tranchante comme le glaive. C'en est fait : pour apprendre aux hommes qu'il est leur maître , et puisque le déluge n'a pas suffi , le feu détruira la terre. Mais Thémis lui rappelle ses antiques promesses , et Clémence , sa fille c à l'œil paisible et doux », embrasse ses genoux et retient son bras. Sans cesse détruire et refaire le monde ,
Ce seroit jeu d'enfant qui bastit au rivage
Un chasteau de sablon, puis deslruit son ouvrage.
Ce qui convient à la toute-puissance divine , ce n'est pas de détruire et de changer : c'est de créer et de maintenir. Si Dieu replonge le monde dans les horreurs du chaos, qui dira les hymnes de sa gloire, qui bénira son nom? Il ne faut pas anéantir l'homme, il faut frapper son cœur; malgré son endurcissement, il se corrigera de ses vices, il criera merci.
L'allégorie est gracieuse, et le conseil s'insinue adroitement sous d'apparentes flatteries. Ce n'est pas tout de vaincre , y est-il dit à Henri II : H faut être juste; après l'âme immortelle, Dieu ne nous a rien accordé d'aussi saint que la justice; aussi punit-il sans rémission celui qui la viole , celui qui méconnaît
Le bon droit de la veuve et du pauvre orphelin ; Et lui garde toujours une rude vengeance Qui lente pas à pas talonne son offense.
Toutefois, cet hymne n'est qu'une allégorie où se joue l'imagination du poète; voici une vision plus saisissante : un jour, c'est la France elle-même qui lui apparaît ; ah ! comme elle est déchue , depuis que la lance de Henri II a cessé de la
défendre !
Faible , sans confort Comme une pauvre femme atteinte de la mort.
elle laisse tomber son sceptre ; sa robe semée de fleurs et de lys est en lambeaux ,
Kl nulle majesté ne lui haussoit le front.
Quoi ! la France , qui naguère était la maîtresse des nations î Elle déplore ses misères ; elle en accuse l'orgueilleuse Genève ; Catherine de Médiciset Charles IX la consoleront: mais elle veut aussi que Ronsard chante ce qu'il voit et apprenne à la postérité où conduit la rébellion. A sa voix, le poète prend le papier d'acier, la plume d'airain. Ce n'est pas un prêtre qui parle, c'est un français. Il protestera de la sincérité de sa foi quand ses ennemis l'auront mise en doute ; lorsqu'il les attaque , il ne songe qu'aux malheurs de la patrie. Si de Bèze n'eût fait que
Racoustrer en sainct Paul je ne sçay quel passage .
il l'eût plaint ; il l'eût blâmé de n'avoir pas gardé la foi de son enfance, la foi de ses pères; car Ronsard met son honneur à servir son dieu comme son roi. Changer de foi, c'est aussi trahir et déroger. Cependant, il eût sans doute laissé à d'autres le soin de défendre les mystères et l'autorité de l'Eglise, ou, du moins , il n'eût pas attaqué les docteurs de la Réforme avec celte passion et ce mépris, s'ils n'avaient pas prêché le fer et le feu à la main , profanant l'autel et la tombe , traitant lu France , leur mère , comme une terre ennemie , la livrant à l'étemelle jalousie de l'Angleterre , à l'avidité des retires allemands.
Je n'aime pas que Ronsard invite Calvin au martyre et demande à de Bèze des miracles. Là , comme dans plusieurs passages de sa réponse aux ministres de Genève , il va trop loin; ces pièces, avoue -t-il lui-même, estant comme par contrainte un peu mordantes, lui paraissent du tout forcées et faites contre la modestie de son naturel. L'ingénuité d'un tel aveu, doit nous faire oublier quelques paroles trop vives.
D'ailleurs, qu'on ne s'y trompe pas : bien qu'en 1562, Ronsard fût déjà l'un des familiers de la reine mère, ses vers ne sont ni ceux d'un courtisan, ni ceux d'un fanatique. Ses malédictions contre la guerre civile n'atteignent pas la liberté de conscience. Et il ne vouera les Protestants ni à la hache, ni au poignard, celui qui ne les accuse que d'avoir pris les armes au nom de l'Evangile. Gomme sa voix est émue, comme elle est éloquente, lorsqu'il les invite à prêcher sans combattre, comme doivent le faire des apôtres du Christ !
Jésus que seulement vous confessez icy
De bouche et non de cœur, ne faisoit pas ainsi ;
Et Sainct Paul en preschant n'avoit pour toutes armes
Sinon l'humilité . les jeunes et les larmes ;
Et les Pères martyrs, aux plus dures saisons
Des t)rans. ne s'armoient sinon que d'oraisons...
Les Réformés, avec toutes leurs sectes rivales, font du Christ un Dieu de discorde :
Christ n'est que charité, qu'amour et que concorde,
Et monstrez clairement par la division
Que Dieu n'est point autlieur de vostre opinion ,
Mais monstrez moy quelqu'un -qui ait changé de vie Après avoir suivi vostre belle folie :
J'en voy qui ont changé de couleur et de teint. Hideux en barbe longue et eh visage feint .
Qui sont plus que devant tristes , mornes et pâlies , Comme Orcste agité de fureurs infernates.
Mais je n'en ay point vu qui soient d'audacieux Plus humbles devenus, plus doux ny gracieux.
De paillars continens, de menteurs véritables, D'effrontez vergongneux , de cruels charitables . De larrons aumôniers...
Je ne louerai pas ces vers : c'est assez qu'ils aient trouvé grâce devant l'inexorable justice de M. Nisard. Remarquons seulement que voici encore une nouvelle voie ouverte à la poésie sérieuse; après le ton de l'épopée et celui de l'ode, Ronsard a marqué dans ce beau passage celui de la satire. Les Tragiques de d'Aubigné n'auront ni plus de nerf, ni plus de cou-
leur; elles seront moins égales et moins simples. Ici, Ronsard n'imite personne; nous ne l'avons encore vu nulle part plus naturel; dans ces vers, son cœur se révèle à nous, passionné, loyal et noble, comme son langage.
Dans le Discours des Misères de ce Temps, dans la Renionstrance au peuple de France, on ne trouve plus, comme dans les odes , de mots nouveaux , d'inversions forcées , de réminiscences ou d'allusions obscures. Je l'ai dit : Ronsard a quitté l'école pour la cour. Il y avait longtemps déjà que , par degrés, ce changement se faisait sentir. Lorsqu'il publia les Odes pindariques et les Amours de Cassandre, la cour et le simple populaire ne partageaient pas l'admiration des doctes ; ils se plaignaient que celte Muse nouvelle fût trop grave, trop haute, enflée, et, bien que la brigade entière eût protesté, Ronsard fit amende honorable ; pour gagner tous les suffrages, il désenfla sa voix :
Je ne suis plus si grave en nies vers que j'estoy A mon commencement, quand l'humeur pindarique Enfloit empoulément ma bouche magnifique.
Les Amours de Marie ont aussi leur interprète; mais Muret, qui ne daigne pas commenter ce qui est aisé de soi, peut laisser à Belleau cette tâche facile , et les odes anacréontiques s'expliquent d'elles-mêmes. .
Ainsi, dès 1554, on vit insensiblement la muse du poète . descendre des régions sublimes où elle voulait planer comme . l'aigle et le cygne antiques ; mais, autour de lui, on le blâme
- de céder ainsi ; Belleau , qui commente les Amours de Marie, estime qu'on se trompe du tout en préférant cette naïve simplicité au style brave et haut des Amours de Cassandre, et Ron-
' sard lui-même reproche à Marie d'avoir ainsi abaissé sa Muse : il n'était point fait pour ramper ainsi ; on lui a fait forcer sa
• nature.
Puis , l'ambition fait taire ces regrets et ces scrupules ; les Muses mêmes ne viennent plus réclamer à la Fortune ce fugitif qui a cessé de n'aimer qu'elles; il néglige ses livres, renonce à la solitude , à la rêverie , à la liberté. Depuis que Dubellay
est mort, on dirait qu'il a pris au sérieux les préceptes ironiques de son Poète courtisan; il sait aujourd'hui que pour obtenir une abbaye, peut-être un évêché, comme Pontus de Tyard , une Iliade ne vaut pas
un petit sonnet qui n'a rien que le son Un dixain à propos, ou bien une chanson'.
Laisse-là, disait Dubellay, l'étude, qui rend taciturne, et l'art, qui ne vaut pas le naturel, excepté l'art de faire bonne mine :
Arguments à propos il te fault espier, Comme quelque victoire ou quelque ville prise. Quelque nopee ou festin, ou bien quelque entreprise De masque ou de tournoy...
Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises ; Je veux que tes chansons en musique soient mises . Et , afin que les grands parlent souvent de toy. Je veux que l'on les chante en la chambre du roy.
Ainsi , conclut-il ,
tu recevras les biens et les honneurs .
Et non la pauvreté, des Muscs l'héritage, Laquelle est à ceux-là réservée en partage Qui , desdaignant la cour, fascheux et malplaisans . Pour allonger leur gloire accourcissent les ans.
Toutes ces épigrammes , dirigées contre Mellin de Saint-Gelais, Ronsard les brave à son tour; familier du Louvre, il suit la cour partout, à Saint-Germain, à Fontainebleau, jusqu'à Bayonne. Après Jodellc , il est l'ordonnateur des fêtes ; comme lui , il improvise les compliments , les cartels pour chaque mascarade , les épitaphes pour chaque tombe. Le jeune roi ne peut plus passer sans lui les jours de pluie; il l'empêche de retourner dans ses prieurés de Vcndomois et de Tourraine ; tandis qu'il chante lui-même son poète préféré, il lui fait chanter ses maîtresses, son frère après Moncontour, sa chienne
' Dubellay, le Poète courùtan.'
sans queue et sans oreilles , son beau lévrier, et Francus , son illustre aïeul.
Egarée au milieu de ces puérils badinages, la Framiade est pour Ronsard comme un écho de sa jeunesse : heureux de rentrer ainsi en lui-môme, il y travaille avec une certaine ardeur. Mais on comprend pourquoi , dans maint passage , elle n'a pas plus le ton que le rhythme héroïque, pourquoi elle est inachevée et si imparfaite; Ronsard en écrivit les vers quinze ans trop tard ; la cour de Charles IX ne lui avait pas donné la fortune, et il y perdait son génie.
Lorsque son maître mourut , il n'avait publié que quatre chants de son poème ; trois bénéfices ne l'empêchaient pas de se plaindre de sa misère, et les plaisirs avaient achevé de ruiner une santé affaiblie déjà , sous François I , par la fatigue des voyages, et, sous Henri II, par l'étude. Ronsard n'avait pas cinquante ans : son corps était usé, ses cheveux blanchis comme ceux d'un vieillard.
A la mort de Charles IX, il se fait autour de Ronsard une solitude immense. C'est maintenant qu'il a le droit d'accuser la fortune : depuis qu'il la poursuit de ses prières, que de brillantes promesses ne lui a-t-clle pas faites ! Où sont les nobles protecteurs qu'elle avait chargés de les tenir? A qui a-t-elle montré par de plus éclatants témoignages, combien la gloire humaine est fragile , combien sont trompeuses les espérances que donne le monde ! Il avait dix ans à peine , son père l'amène au camp d'Avignon ; il le présente au dauphin , qui dut accueillir, avec des égards particuliers, le fils du fidèle serviteur qui l'avait suivi jusqu'en Espagne : Ronsard était page depuis trois jours, lorsque son maître expire. Il suit en Ecosse Jacques Stuart, pour entendre, sous ces brumes et dans cette cour morose où Marie Stuart pleurait de retourner s'ensevelir, une tille de France se consumer et mourir en répétant cette plainte touchante : < Hélas! j'ai voulu être reine!' » Il rentre alors au service du duc d'Orléans, qui le distingue, et, l'estimant destiné aux plus grands emplois, l'envoie dans
' Brantôme, Dames illustres: • M. de Ronsard m'a conté cecy. •
les pays étrangers s'instruire par le commerce des hommes : ce bon maître est empoisonné à Lyon. Presque à la même époque, Ronsard voit de près la mort, et n'échappe au naufrage que par miracle. Puis , sa santé succombe à tant de fatigues prématurées , et la surdité lui ferme la route des honneurs.
A vingt ans , déjà déçu plus d'une fois , il quitte le nouveau dauphin dont il était page, et s'enferme au collège de Coqueret ; élève de Daurat , il s'y lie avec Turnèbc, avec Dubellav, avec Jodelle , avec Belleau , d'une amitié qui doit être éternelle ; Dubellay , puis Jodelle meurent à la ileur de l'âge , celui-ci, réduit par ses désordres à la misère, l'autre, au moment de devenir archevêque ; Turnèbe n'a pas lu la Franciade; la mort de Belleau vint frapper d'un dernier coup Ronsard, qui n'était pas encore consolé de celle de Charles IX.
Dès que parurent ses premiers ouvrages , il avait trouvé 5 la cour de Henri II de puissants appuis : mais bientôt l'exil et la mort les dispersent. Henri II succombe dans un tournoi; François II s'éteint après quelques mois de règne; le cardinal de Chàtillon abjure et s'enfuit à Londres ; le cardinal de Lorraine, dont le nom avait été si populaire, n'emporte dans la tombe que des malédictions; Charles IX expire en proie aux remords, et L'Hôpital meurt désespéré, dans les deux années qui suivirent la Saint-Barthélemy ; la seconde Marguerite, celle qui protégea la Pléiade, avait emporlé en Savoie les regrets et la touchante reconnaissance de ses poètes ; Marie Stuart attendait dans les prisons d'Elisabeth l'ordre de monter sur l'échafaud. Heureusement, l'ordre se fit attendre assez pour que Ronsard n'ait eu à déplorer que la captivité.
Tous ces coups affligeaient vivement le poète ; il avait l'humeur changeante, mais son cœur ne savait pas oublier, et les dettes de la reconnaissance furent toujours sacrées pour lui. Lorsque les Châtillons embrassèrent la religion réformée, il les plaignit, mais il ne les outragea pas. Lorsque Marie Stunrt quitta le plaisant pays de France, Ronsard garda pieusement le portrait de la jeune reine , qu'il dut regretter plus que personne ; il se plut môme à caresser le chevaleresque
amour de Charles IX enfant pour sa belle-sœur; il défendit son honneur, tout au moins en reniant les écrits indignes d'elle qu'on lui attribuait', et, ne pouvant lui offrir son épéc à la façon des anciens preux, il lui envoya des vers pour charmer les longs jours de sa captivité. Il fut surtout fidèle à la mémoire de Charles IX ; on ne voit pas qu'il ait rien su des coupables desseins qui se tramaient à la cour; tandis qu'on s'y préparait au massacre des Protestants , il surveillait l'impression de sa Franciade qui fut publiée, comme j'en ai fait la remarque, dix-huit jours après la Saint-Barthélemy ; on n'a pas à regretter non plus qu'il y ait applaudi : ce fut assez pour lui d'avoir chanté Moncontour. Il n'a donc pas essayé d'étouffer les justes remords du roi son maître; mais il fut touché de ses souffrances, et ne cessa pas de l'aimer. C'est après sa mort surtout qu'il l'a chanté :
Voilà comme Alropos les Majcstez atterre.
Sans respect de jeunesse , ou d'empire ou de foy ! Charles, qui fleurissoit naguères un grand Roy. Est maintenant vestu d'une robe de terre...
Ainsi par la tempeste à terre on voit flestrie La rose Adonienne avant qu estre fleurie.
11 avait raison de pleurer Charles IX : ce fut son dernier protecteur. Catherine de Médicis se souvient de lui, et c'est elle qui l'engage à chanter une de ses filles d'honneur, la belle Hélène de Surgères; on voit encore de grands personnages, Cheverny, Joyeuse , Yilleroy surtout , prendre quelque soin de sa fortune. Mais ces témoignages d'estime , .de pitié peut-être, ne suffisent pas au poète que Marie Stuarl et Charles IX ont comme Henri H appelé leur nourriture '. C'est à la faveur du roi qu'il aspire; elle lui est nécessaire, il la réclame; peines perdues: en vain, adresse-t-il à Henri III les plus beaux vers
1 Brantôme, art. Marie Stuart, nie que les vers attribué* à la reine sur Rothwell, puissent «Hrc d'elle, et il ajoute : • M. de HonsarJ estoit bien de mon opinion en cela , ainsy que nous en discourions un jour et que nous les lisions. ■ — » Ibid., Hommes iU. II, 74.
qu'il ait jamais composés * , il ne peut triompher de son indifférence \
Brantôme nous apprend 3 que Charles IX , bien qu'il aimât les poètes et qu'il les pressât toujours de composer et de lui lire de nouveaux vers , n'était pas très-libéral à leur égard ; c'était par calcul : en ne les récompensant que peu à peu , ii voulait les tenir sans cesse en haleine; il les comparait à des chevaux qu'il faut nourrir, mais que l'on gâte lorsqu'on les engraisse. Ronsard avait accepté cette comparaison; il la rap- , pelle à Henri III; il est comme ce coursier généreux qui, couvert de poussière et d'écume , a souvent rapporté à son maître l'honneur de la victoire; bien qu'il soit vieilli et ne coure plus,
N'ayant rien du passé que la monstre honorable . Son bon maistre le loge au plus haut del'establc. Luy donne avoine et foin . soigneux de le panser . Et d'avoir bien servy le fait récompenser.
L'appelle par son nom; et. si quelqu'un arrive. Dit : Voyez ce cheval qui d'haleine poussive Et d'ahan maintenant bat ses flancs à l'entour : J'estois monté dessus au camp de Montcontour. Je l'avois à Jarnac; mais tout enfin se change.
Si délicate que fût l'allusion, Henri III ne voulut pas l'entendre; il avait, même pour les jours de pluie, d'autres passe-temps que l'entretien des poètes, et d'ailleurs, parmi eux, il préférait Desportes à Ronsard. Moncontour même était oublié : le vieux coursier n'eut point la place d'honneur qu'il redemandait. Tout ce que le roi peut faire , lorsque Ronsard lui présente ses vers, l' Equité des Gaulois, les Muscs deslogées, c'est de lui demander de la prose. On sait qu'il parlait lui-même à ses jours, mieux que personne en son royaume;
De miel en son berceau la Muse l'arrousa ; Pilhon*en l'allaittant sa bouche composa
» l«r «oc. royal: V Equité des vieux Gaulois, les Muses de t logées. — 'Le sec Lestoile lui-même en fait foi , en mentionnant la mort du poète (J. de Henri 111, 28 déc. 1585 ) — 3 H. ill. IV, 3. — < n„9», la Persuasion.
D'éloquence naifve, afin de faire croire
Aux soudars ce qu'il veut pour gaigner la victoire.
Ou pour prescher son peuple, et. par graves douceurs,
Leur tirer de sa voix par l'oreille les cœurs.
Comme son devancier Hercule, dont la langue .
Enchainoit les Gaulois du fil de sa harangue ;
aussi se plaisait-il à entendre discourir; il désignait lui-même aux poètes de son académie , les sujets qu'ils traiteraient ; c'est ainsi que Ronsard eut à parler devant lui sur les Vertus actives' et sur Y Envie'. Y avait-il dans le choix de ce dernier sujet une intention peu bienveillante? L'amour-propre du roi trouvait- il quelque satisfaction à entendre les poètes les plus admirés de son royaume parler moins bien qu'il ne l'eût fait? Ce qui est vrai, c'est que le discours sur l'Envie ne vaut pas les Muses desloyêes, et que la prose de Ronsard, inférieure à ses vers, jugée par lui-même indillérentc à sa gloire puisqu'il l'a rarement publiée , ne fit rien non plus pour sa fortune.
Si le roi préférait Desportes , les Calvinistes préféraient Dubartas. L'auteur de la Semaine portait ombrage à l'auteur de la Franciade; on faisait courir le bruit que Ronsard lui-même s'était avoué vaincu; il lui fut aisé de protester' ; mais à quoi bon? Desportes avait les bénéfices et Dubarlas les lecteurs. Tandis que l'esprit de parti multiplie les éditions doses poèmes, le public néglige ceux de Ronsard. En vérité, le temps permet-il qu'on se passionne, comme sous Henri II, pour des querelles littéraires ? Qui peut songer encore à prendre parti pour Ronsard contre Marot, pour les Grecs contre les Italiens, pour la Renaissance contre le moyen-âge ? Nous sommes au lendemain de la Saint-Barthélemy, à la veille des Barricades , de l'assassinat de Rlois , du régicide de Sainl-Cloud : on est huguenot, ligueur ou politique; ou, si quelques esprits encore peuvent se dérober aux pénibles émotions de la guerre civile, en attendant les Essais de Montaigne et la Satire Menippèe , ils reliront le Plutarquc d'Amyot. Mais, au milieu des pam-
' Binet. — * V. à l'appendice: Pièces inédites. — 3 lierueil de* Sonnets, clc, Paris, N. Buon, 1617, p. 78.
phlcts de la Ligue, qui pense aux Amours d'Hélène, ou h Y Hymne de Mercure?
Les guerres civiles font oublier le poète ; elles enlèvent an citoyen tout espoir et tout courage ; et il faut lui rendre cette justice qu'il n'est pas plus louché de ses malheurs que de ceux de la patrie. Il voit la France périr ; tandis que les prédictions annoncent la fin du monde, il redoute le retour de la barbarie, les massacres, la ruine, la honte; ces inquiétudes le poursuivent sans relâche et remplissent ses yeux de pieuses larmes.
Toutes ces sombres images, l'indifférence du roi, celle du public, inspirent à Konsard une invincible tristesse. Il a régné vingt ans sans partage ; naguères il s'est vu mis par la France au-dessus de tous les écrivains qui l'ont précédé, préféré, même en Italie, à Pétrarque', égalé par tout son siècle aux poètes de l'antiquité classique; et sa royauté lui échnppc. Il se souvient des menaces de sa Cassandre , et craint que son nom ne lui survive pas :
Nous «levons à la mort et nous et nos ouvrages ; Nous mourons les premiers, le long reply des âges, En roulant, engloutit nos œuvres à la fin.
Ainsi le veut nature et le puissant destin.
Dieu seul est éternel...
1 Pour le prouver, les éditeurs de ses œuvres se plaiscul à reproduire une ode qui lui fut adressée par Bartolomco dol Bene ; ce témoignage a trop peu de valeur, et j'aime bien mieux citer l'anecdote rapportée par Brantôme (H. Ul. le grand roy Henry ÏI), qu'Adrien Baillct et Lamonnoye ont négligé de recueillir : • Et pour venir à nos poètes françois, quel homme a esté M. Ronsard! 11 a esté tel que tous les autres poètes qui sont venus après luy, ny qui viendront, se peuvent dire ses
enfants et luy leur pire ; car il les a tous engendrés Si faut-d que je die ce
mol de II, de Ronsard, qui est : que moy estant un jour à Venise cheï un dos principaux imprimeurs, ainsy que je luy demaiidois un Pétrarque eu grosse lettre, grand volume, et commenté, il y eut un grand magnifique près de moy, s'amusant h lire quelque livre, qui, m'oyant, me dit, moictié en italien, moiclic en assez bon francois (car il avoit esté autresfois ambassadeur en France) : • Mon gentilhomme, je m'estonne comment vous estes curieux do chercher un Pétrarque parmy nous, puisque vous en ave/, un en vostre France plus excellent deux fois que le nostre, qui est M. de Ronsard. • ht là dessus, se mit à l'exalter par dessus tous les poètes qu'il avait jamais leus... comme il avoit raison. •
et, d'avance, il cherche, mais en vain, à se consoler, par le souvenir de ses triomphes passés , du mépris de la postérité. Ce passé même ne le laisse pas sans trouble, et quelques regrets se mêlent aux pressentiments. Ce poète si altier doute de lui-même ; il craint de s'être trompé sur sa route ; plus timide devant l'opinion, plus modeste dans ses jugements, plus difficile pour ses œuvres , il supprime un grand nombre de pièces, corrige les autres; puis, doutant de ses corrections elles-mêmes, il en cherche de nouvelles ou revient à la première forme qu'il avait condamnée.
La tristesse ajoute aux souiïrances de la maladie ; il finit par tant souffrir qu'il prend en dégoût la vie. L'hiver approche , on dirait qu'il veut se dérober à la tempête, mourir avant Marie-Stuarl, avant Henri III, avant la France. Pour exprimer ce vœu, il oublie ses maîtres ordinaires : Horace a parlé avec trop d'insouciance du soir de la vie ; Ronsard s'inspire de la poésie grave et sombre de Lucrèce. Sur le théâtre du monde , il a, dit-il, joué son personnage, épuisé toutes les joies. L'allure négligée, traînante, des vers, rend d'une manière assez expressive la lassitude de l'âme:
J'ay veu lever le jour, jay veu coucher le soir, l J'ay veu gresler. tonner, esclairer et pleuvoir.
J'ay veu peuples et Roys, et. depuis vingt années . J'ay veu presque la Fiance au bout de ses journées ; J'ay veu guerres, débats, tantost trêves et paix. Tantost accords , prorais . reiléfais et refais . Puis défais et refais...
Et il lui tarde de rendre ce ilambeau de la vie, viiai lampada. qui passe sur celte terre de mains en mains.
J'insiste à dessein sur ce tableau des dernières années de Ronsard; il est précieux de connaître toutes ces circonstances pour apprécier le véritable caractère des poésies qu'il a écrites sous le règne de Henri III, de 1574 à 1585. Elles sont trèsnombreuses: on sait que Ronsard avait commencé des poèmes sur la Milice française , sur la Loi divine, sur Hercule Tue- Uon, et composé un recueil de satires à Vhoraticnne. Mais ces
ouvrages ne furent pas continués, ou ne nous sont point parvenus. Parmi ceux qui figurent dans nos recueils , il faut reporter à cette date une partie considérable du Bocage royal, des pièces nouvelles ajoutées à tous les livres, sauf peut-être celui des Odes et la Franciade, et les Amours d'Ileïcnc.
En comparant ces ouvrages à ceux que le poète avait composés , soit dans sa première jeunesse , puis à la cour de Henri II, soit sous les yeux de Charles IX, on apprend vite à les en distinguer. Et, si je suis le premier à établir nettement cette division générale des œuvres de Ronsard en trois époques, elle a déjà été entrevue au seizième siècle.
Des trois manières, pour emprunter ce mot au langage des peintres, la cour a naturellement préféré la seconde: dans ces vers braves et doux, comme disait Charles IX, mieux que dans les vers hautains qui les avaient précédés , elle reconnut son esprit et son langage.
Les doctes, comme on peut en juger d'après Pasquier et Papyre Masson, continuèrent à préférer la première, les Hymnes, les Odes pindariques, les Amours de Cassandre. Ils trouvent à ces premières œuvres une ardeur, un garbe , un élan d'enthousiasme, un parfum d'antiquité qu'ils cherchent vainement dans celles qui les ont suivies. Dans la suite, il ne leur semble pas que Ronsard ait su se maiatenir à cette
hauteur ; il leur parait plus froid, plus timiaV; lorsqu'en 1584-
il corrige les vers de sa jeunesse, ses antis réclament; peu s'en faut qu'ils n'accusent sa main vieillie d'avoir profané ces chefs-d'œuvre , et les critiques sont si vives que dans l'édition de 1587, Galland efface, d'après les copies et les notes de l'auteur, plusieurs de ces corrections malencontreuses.
Les poésies antérieures à 1563, à 1554 surtout, méritent de conserver dans l'histoire des lettres la première place : par leurs défauts, comme par leurs qualités, elles s'écartaient davantage de tout ce qu'on avait écrit en France jusque là ; ce sont elles qui ouvrirent la voie à l'école nouvelle; et, s'il est permis de ne point partager les préférences de Belleau et de Pasquier, il est du moins impossible de n'en pas tenir grand compte, lorsqu'on prétend surtout à caractériser l'influence
exercée par Ronsard sur la langue et sur le goût de son siècle.
Pour moi , si je devais choisir aussi , je ne me rangerais ni à l'avis des doctes et du parlement, ni à celui des dames de la cour de Charles IX. Ronsard , vers la fin de sa vie , avoue lui-même que son génie vieillit; en effet, dans quelques-uns de ses vers, surtout dans ceux qui datent des deux ou trois dernières années de sa vie , on s'aperçoit que cette ardeur de la jeunesse qui animait encore son âge mûr languit pour bientôt s'éteindre. Mais, en revanche, on y sent je ne sais quoi de plus sincère ; la voix du poète a moins de force , mais elle touche davantage, parce qu'elle est émue.
La disgrâce de Ronsard ne fut point tout-à-fait malheureuse pour lui; rendu à lui-même, il reprit bientôt l'humeur d'écolier, l'humeur fantastique et hautaine que la cour lui avait fait perdre ; il retrouve , pour exhorter Henri III à la modération et à la justice, la même franchise que pour conseiller à Henri II d'aimer la paix ; et , quoiqu'il réclame ses grâces , déjà il ne sait plus s'humilier devant lui. Désormais, il néglige les gayetés, les mascarades, et revient aux cordes graves de sa lyre comme aux véritables sentiments de sa grande âme.
Mais il n'a plus cette grecque fureur qui l'entraîna jadis dans quelques écarts; il s'effraie des mots nouveaux, des tours forcés, du pédanlisme, de l'obscurité; bien/ju'il abuse encore quelquefois des souvenirs mythologiques , cependant on le lit sans commentaire ; il est descendu du trépied antique pour parler humainement , comme eût dit Rabelais.
Ainsi, sa poésie devient plus naturelle; les sentiments qu'il exprime sont plus souvent les siens; la langue qu'il emploie est plus souvent celle de tout le monde. Après l'écolier, après le courtisan, voici l'homme, selon la belle expression de Pascal. Et, si nous voulons savoir quel fut le véritable génie de Ronsard , il faut le demander surtout aux œuvres écrites dans sa vieillesse , un peu plus loin de l'école et de la cour, et quelquefois sous l'inspiration de son cœur.
Il semble que ces mots soient la condamnation des deux derniers livres de ses Amours; car Ronsard a chanté Hélène.
mais il ne l'a pas aimée, il ne pouvait pas être airaé d'elle. C'est son esprit qui se joue dans eelle longue suite de sonnets; encouragé par la reine-mère, le nouveau Pétrarque veut, après Marie et Genièvre , célébrer une autre Laure, objet d'une passion ardente, mais ebaste et respectueuse comme l'adoration. Ce jeu d'esprit dura plus de six ans : nous ne serons donc pas surpris que la verve du poète languisse souvent, et que beaucoup de ces petites pièces soient froides, subtiles, traînantes. Ilonsard lui-même avait compté ses années,
11 est temps de laisser les vers et les amours:
à son âge, au milieu de tant de malheurs, il rougit de rentrer ainsi dans une carrière où la jeunesse seule triomphe.
El cependant , cette belle et noble jeune fille a pour lui , dans sa disgrâce, des égards qui le consolent; leurs entretiens dans les jardins du palais, les fleurs qu'elle lui envoie pour qu'il lui en apprenne les uoms et les vertus, les lettres qu'elle lui écrit lorsqu'elle va dans son Saintonge ou lorsqu'il retourne dansjson Vandomois, ce qu'elle veut bien dire quelquefois au trésorier de l'épargne pour que le poète ne soit pas tout-à-fait oublié, tous ces riens, qui sont si loin de l'amour, mais où se fait sentir encore la délicatesse du cœur, louchent l'âme reconnaissante de Ronsard. Ces liens frivoles , formés par le hasard et la fantaisie , ne sont pas sans force ; ils ne lui pèsent pas toujours. Soit qu'il croie retrouver dans ce doux commerce le charme fugitif du souvenir, soit qu'il sache gré à Hélène d'écouter ses plaintes, de prendre en pitié ses peines , de lui faire oublier et la guerre civile, et la vieillesse qui se hâte, sa voix, lorsqu'il lui parle, s'attendrit plus d'une fois ; il nous la fait connaître , et , je ne crains pas de le dire, aimer, plus que Cassandre, plus que Marie.
Les vers qu'il compose pour elle respirent une douce mélancolie: l'âge et les regrets du poète suffiraient pour l'expliquer, mais je crois qu'ils doivent un peu ce charme à Hélène elle-même; peut-être la fille d'honneur de la reine-mère, se trouvait-elle mêlée, plus qu'elle ne l'aurait voulu, à ces intrigues de cour où l'habile italienne ne négligeait pas de ré-
server un rùle pour elle et pour ses compagnes ; malgré sa jeunesse et sa beauté, peut-être avait-elle , comme le vieux poète , ses heures de vague et d'invincible tristesse. Alors , seule dans les parterres des Tuileries ou aux fenêtres de l'hôtel de Soissons, ils se confiaient leurs dégoûts; ils rêvaient ensemble la liberté, la solitude, et, quoiqu'ils parlent encore de leur amour, on devine d'autres larmes et d'autres soupirs sous leurs paroles :
Nous promenans tous seuls . vous me distes , Maistresse . Qu'un chant vous desplaisoit s'il n'estoit doucereux , Que vous aimiez les plaints des tristes amoureux . Toute voix lamentable et pleine de tristesse.
Et pource . disiez-vous . quand je suis loin de presse , Je choisis vos sonnets qui sont plus douloureux ; Puis, d'un chant qui est propre au sujet langoureux, Ma nature et Amour veulent que je me paisse !
et encore ,
Vous me distes. Maistresse. estant à la fenestre. Regardant vers Montmartre et les champs d'alentour : La solitaire vie et le désert séjour Valent mieux que la cour, je voudrois bien y estre.
A l'heure, mon esprit de mes sens seroit maistre , En jeusne et oraison jç passerois le jour.
Je défirois les traicls et les fiâmes d'Amour: Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaistre.
Quand je vous répondy : Vous trompez de penser Qu'un feu ne soit pas feu pour se couvrir de cendre : Sur les cloistres sacrez la flamme on voit passer;
Amour dans les déserts comme aux villes s'engendre ; Contre un Dieu si puissant qui les Dieux peut forcer Jeusnes ny oraisons ne se peuvent défendre.
On sait combien de fois Ronsard a traduit ce conseil si souvent donné par Horace: Jouissez, la vie est courte, et demain n'est pas à nous. 11 l'a dit à toutes ses maîtresses, mais gaiment, comme on parle du soir et de l'hiver à l'aube d'un jour de printemps. Lorsqu'il le répète à Hélène, c'est d'un ton pénétré, avec une émotion qui nous gagne, parce qu'elle
est sincère et parce qu'elle est contenue :
Quanti vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu . devisant et fdant , Direz, chantant mes vers et vous esmcrveillant . Ronsard me célébroit au temps que j'estois belle!
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle . Desjà sous le labeur à dcmy-sommeillant, Qui, au bruit de mon nom. ne s'aille resveiilanl. Bénissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre, et. fantosme sans os. Par les ombres myrtheux je prendray mon repos ; Vous serez au fouyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et vostre fier dédain.
Vivez . si m'en croyez . n'attendez à demain ; Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie.
De tels vers ne sont plus, comme disait Boileau, d'un amoureux transi; si ce n'est pas l'amour, c'est bien le cœur pourtant qui les a dictés , et on ne reprochera pas au poète d'avoir dit dans ses dernières Amours, qu'il a chanté son souci comme il le sentait :
Comme je le seniois , j'ay chanté mon souci . Taschant à soulager les peines de mon ame !...
Cette tristesse qui se laisse deviner jusque dans les Amours, éclate à chaque page dans les poésies plus sérieuses. Les malheurs de la France arrachent à Ronsard, comme en 156(1 et 1562, des plaintes pathétiques. Mais l'accent de sa voix a bien changé. On a commis des deux côtés de si grandes fautes , que Ronsard n'ose plus prendre parti dans la lutte ; il n'éclate plus en invectives; la colère a fait place à la pitié, une pitié profonde , un découragement presque sans espoir. Aux partis , au roi , à Dieu , il demande grâces pour la France humiliée :
La Déesse, ennemie aux testes trop superbes.
Qui les grandeurs égale à la basseur des herbes, Qui dédaigne la pompe et le fard des humains, A rhastié l'orgueil des François par leurs mains.
Adrasléc, pour les punir,
Fit le soc et le coutre en armes transformer ; De leurs vaisseaux rompus pava toute la mer.
Les plaines de leurs os ; renversa leurs murailles Et mit leur propre glaive en leurs propres entrailles : Si que leur sang vingt ans aux meurtre* a fourny Et David ne vit onq son peuple si puny!...
Durant les dernières années du règne de Charles IX, il a fait à sa fortune , à son loyal attachement pour le roi , le sacrifice de se taire ; au milieu du bruit de la cour, il avait réussi, pour ainsi dire, à s'étourdir; mais, au commencement du nouveau règne, on dirait qu'il échappe à cette torpeur; il s'était endormi, oublié, à dessein et par faiblesse, depuis douze ans ; au réveil , il ne semble pas qu'il ait changé ; il n'a pas plus qu'à l'école de Daurat , lame servile , la voix vénale d'un flatteur :
Je ne suis courtizan ny vendeur de fumées...
Je ne sçaurois mentir, je ne puis embrasser Genoux, ny baiser mains, ny suivre, ny presser. Adorer, bonneter : je suis trop fantastique ; Mon honneur d'escolier. ma liberté rustique Me devroient excuser...
C'est à vous . mon grand Prince . à supporter ma faute Et me louer d'avoir l'ame superbe et haute.
Pourquoi? Etrange raison! parce que depuis trente ans il est le poète des rois. Pour vivre trop près du prince, d'autres oublient peu à peu leur dignité : Ronsard en sent davantage la sienne. 11 prend la plume pour demander une grâce; et, chaque fois, ce solliciteur de nouvelle espèce se laisse entraîner par son humeur allière; il prêche le roi; il le paie d'avance de ses faveurs par des leçons.
Les misères et les dangers de l'Etat imposent au roi de grands devoirs: qu'il écoule les sages conseils, qu'il soit prudent, mais surtout qu'il soit juste. Sa justice au milieu des factions doit être ferme ; elle ne doit pas être rigoureuse. Les supplices demeurent stériles , le sang versé crie vengeance ;
il faut que le roi soit le père de son peuple ,
Et . sans bouffir son cœur d'une noire colère . A tous se soit montré non pas prince, mais père;
il en sera aimé, s'il l'aime :
le peuple désarmé Ayme tousjours son roy quand il s'en voit aymé ;
le peuple s'attache à un bon roi de lui-même comme la vigne s'enlace à l'ormeau ,
La vigue lentement de ses tendres rameaux Grimpe , s'insinuant aux festes des ormeaux . Et se plye à l'entour de l'estrangère escorce Par amour seulement, et non pas par la force ; Puis, mariez ensemble et les deux n'estant qu'un. Font à l'herbe voisine un ombrage commun.
A la vérité, la loi n'a de prestige, que si le prince donne l'exemple de l'obéissance ; il obtiendra plus par ses vertus que par des menaces; la rébellion ne peut être domptée que lorsque celui qui a la force de tout faire ne fait pas le mal ,
Qu'il faict ce qu'il commande, et de la loy suprême Rend la vigueur plus douce, obeyssant luy-même ; Et . tant il est d'honneur et de louange espoint Que pardonnant à tous ne se pardonne point.
Bonsard exige trop de Henri III ; mais ses droits sont mesurés à ses devoirs : le roi est sur la terre l'image de Dieu , image sacrée pour tous, pour lui-même, comme pour le peuple ; Dieu se vengera également sur le roi qui se déshonore et sur le peuple qui se révolte :
Seul entre les humains . il a peinte au visage De Dieu la vénérable cl redoutable image.
Il en est le mircuër : si. par un vilain traict. De l'image qu'il porte il souille le portraict. Si quelqu'un le dilTamc . empoisonne ou massacre . Dieu, jaloux de l'honneur de son sainct simulacre.
Punira ie forlaict. sans laisser impuny D'extresmes chastimcns ceux qui l'auront Iionny. Et . n* souffrant en terre un seul pas de sa trace . Perdra luy. ses enfans . sa maison et sa race !
Au milieu de la tempête , Ronsard ne trouve que dans la royauté l'ancre de salut; aussi la défend-il, d'abord contre elle-même, car elle n'a pas de plus dangereux ennemis; puis contre l'insolence des rebelles et le poignard des assassins ; enfin, contre les perfides conseils de la flatterie.
Pour combattre ce dernier danger, la raillerie est une arm<î plus forte même que l'indignation. Ce que Ronsard a vu depuis qu'il est venu lui-même à la cour mendier trop souvent la faveur, lasse à la fin sa patience, comme les désordres do l'empire avaient épuisé celle de Juvénal :
Qui. bons Dieux! n'escriroit voyant ce temps içy? Quand Apollon n'auroit mes chansons en soucy. Quand ma langue scroit de nature muette .
Encore par despil je deviendrois poète.
11 lance contre les bouffons et les prélats de cour, les trafiqueurs qui font de l'entendu et prétendent gouverner l'état, les ra petasscurs âe\ois, qui, sans honte, sans cœur, sans âme, aboient après les bonneurs , les vieux corbeaux qui gourmandent les finances, plus d'un trait aiguisé et courageux. Ronsard se trouvait à l'aise dans ce nouveau style, et on sait qu'il composa plusieurs satires; malheureusement, elles nous manquent parmi ses ouvrages ; ces passages, épars dans le Bocage royal, font regretter que la prudence du poète ne lui ait pas permis de les publier et que ses amis ne les aient pas retrouvées dans ses papiers.
Néanmoins, ce ton n'est pas le sien ; les peintures graves et tristes lui sont plus naturelles. Il ne tarde pas à sentir que tous* ses efforts seront inutiles ; dès lors, il est moins tenté de rire de cette comédie que de prendre en pitié la vie humaine. Pour défier le malheur, écrit-il à Cheverny, celui qui compte sur la fortune est trop faible ; il faut s'appuyer sur la vertu .
Qui monstre que la vie est h jouet du sort .
Et que le vray bonheur ne vient qu'après la mort.
Ne prétendez pas, dit-il au roi lui-même, comme Pindare â Hiéron, être parfaitement heureux, car vous êtes homme comme nous :
Dieu tout seul est heureux , nostre nature humaine
Misère sur misère en naissant nous ameine ;
Et ne faut s'esbahir si nous avons icy
Tour partage éternel la peine et le soucy :
On dit que Prométhée. en pestrissant l'argile
Dont il fit des humains l'essence trop fragile .
Pour donner origine à nos premiers malheurs .
En lieu d'eau, la trempa de sueurs et de pleurs.
Ces vers ne manquent ni de sentiment ni de couleur ; ils sont simples, ils sont précis, et l'expression n'a pas vieilli. Nous venons d'en rencontrer plus d'un qui faisait songer à Corneille , rapprochement glorieux auquel Ronsard peut assez souvent prétendre. Il n'est pas rare qu'on trouve dans ses poèmes des apostrophes ou des antithèses aussi heureuses que celles-ci .
Car les heures s'en vont, et des bummes ne reste, Après nostre trespas, que la cendre et l'oubly... Ne les puniras-tu. souverain créateur?
Tiendras-tu leur parti? Veux-tu que l'on t'appelle Le Seigneur des larrons et le Dieu de querelle?... Les vertus nous font l'âge et non pas les années...
On voit assez du reste que ce qui domine dans les œuvres de la vieillesse de Ronsard comme dans celles de sa première jeunesse , c'est l'élévation de la pensée et de la forme. Il se récrée dans l'ode anacréontique; il s'oublie dans la Mascarade ; dès qu'il se recueille et redevient eu quelque sorte lui-même, il aspire naturellement et il atteint sans effort à la noblesse du style.
Lorsque l'on connaît Ronsard , on n'est nullement surpris de retrouver comme le principal mérite de son style une qualité qui faisait le fond de son caractère. Je l'ai déjà fait un
peu connaître , mais plus pour esquisser sou portrait que pour raconter sa vie. Le dessein de cet ouvrage m'a conduit seulement à le peindre au déclin de sa vie, pour jeter, parmi ses œuvres trop variées et trop nombreuses , quelque lumière sur celles qui me paraissent offrir l'expression la plus spontanée et la plus exacte de ses sentiments. Il faut encore, <*n peu de mots, réunir quelques traits, indiqués par le poète ou par ses biographes , qui nous le montreront assez fidèle à lui-même, gardant jusqu'au lit de mort celte noble fierté qu'on admirait en lui dès sa plus tendre jeunesse et que son père lui avait transmise avec le sang.
Ronsard, comme Dubellay, lirait gloire de sa naissance; laissons de côté le marquisat de ses ancêtres sur le Danube , près de la Thrace et de Sycambre , les Irois poissons de ses armoiries, son nom même, puisque Lamonnoye et Goujet le lui contestent , et cette parenté douteuse avec la reine Elisabeth dont la naïveté de son biographe lui a presque fait un ridicule. Bornons-nous à ces trois faits , qu'un de ces ancêtres avait combattu àCrécy, qu'un autre avait sauvé la Rochelle, que son père suivit François I à Madrid ', et que le jeune homme trouvait ainsi dans sa famille, comme un héritage, cet attachement pour les rois , cette fidélité au malheur qui fut une de ses vertus.
Ses derniers éditeurs ne négligent point de joindre son portrait à ses vers; il est certain qu'il avait la taille élevée, le port plein de dignité, un beau visage, un front et des yeux où brillaient le courage , le génie , l'inspiration \
Sa destinée n'a point voulu que , comme ses pères , il montrât son courage sur les champs de bataille: car, malgré l'imposant témoignage de l'historien de Thou qui fut son ami i , j'ai peine à croire qu'il ait pris les armes, même contre les Huguenots. Il lui fut néanmoins donné de prouver qu'il
• Il existe encore à la Bibliothèque d'Angers et dans les archives de M. le duc de Bnssac des lettres écrites de Madrid par Louis de Ronsard à M. de Brissac , gouverneur du Dauphin. — ' Binct. Uuperron. Sainte-Marthe : « fuit excelsa slatura, decoro vultu, qui generosum qucmdam aniim vigorcm diviuilus afllatum facile indicarct. • — 3 L. XXX (ann. 1565.)
était de ceux qui no connaissent pas la crainte, et, de bonne heure, il a vu la mort en face. Celle vie qu'il n'a point exposée dans les combats, il ne Ta ménagée ni dans ces longs voyages, où il laissa la santé, ni dans ces veilles opiniâtres, où , sans cesse occupé à lire et à composer des vers, il achève, même avant l'âge mûr, d'user un corps dont on avait admiré, même parmi les pages du Dauphin Henri, l'agilité et la vigueur.
Maintenant, il faut le voir, après tant d'épreuves, consumé de regrets , épuisé avant le temps , en proie à toutes les souffrances de la maladie , montrer dans les lentes tortures de l'agonie , celte sérénité du mourant où Voiture a raison sans doute de trouver plus d'héroïsme que dans l'impétueuse ardeur du soldat.
Les soins qu'il avait donnés à l'impression de ses œuvres , en 1584, dépassaient ses forces: goutteux, perclus, il fut au lit dix mois entiers. Aux premières fleurs , il espère que le changement de lieu, le printemps, l'air de son Vcndomois le guériront, et il se fait porter à Croix- Val. L'été se passe, et sans trop de souffrances. Mais, l'automne venu, le mal redouble. En même temps, les Huguenots passent la Loire; Ronsard fuit devant eux et regagne à grand peine Paris où il souffre tant qu'il n'y veut pas rester.
Ces pénibles voyages achevèrent de l'épuiser ; il perdit l'usage de ses membres , tout appétit et tout sommeil ; la chaleur et la vie lui échappaient peu à peu ; ses jambes , ses bras se décharnaient; à cette vue, les plus fermes de ses parents et de ses amis ne pouvaient retenir leurs larmes , ni se défendre de quelque effroi : Ronsard est plus résigné qu'eux ; il chante des poèmes spirituels ; pour charmer les heures mortelles de l'insomnie , il dicte ses derniers sonnets, poésie pâle, éteinte, où se laisse sentir la défaillance. Elle ne retrouve un peu d'accent que lorsque le poète donne à la verte jeunesse un dernier regret et supplie la mort de le délivrer,
Le vray thrésor de l'homme est la verte jeunesse. Le reste de nos ans ne sont que des hivers... Hà ! mort, le port commun, des hommes le confort. Viens enterrer mes maux . je l'en prie à mains jointes.
Il se plaint de la trop attendre
J'appelle en vain le jour et la mort je supplie: Mais elle fait la sourde et ne veut pas venir.
Elle approchait pourtant ' ; Ronsard le sentit ; il désira faire un dernier voyage, et aller demander le lit d'agonie et la tombe à son prieuré de Saint-Cosme, qui lui rappelait les premières faveurs que ses rois lui eussent faites et les jours les plus heureux qu'il eût passés dans la solitude. Bien que la distance ne fût pas grande et qu'il pressât la marche, son état était si grave qu'il fallut au chariot plus d'un jour pour l'amener à sa dernière demeure, presque expirant. 11 s'affaiblissait d'heure en heure; et le pavot , auquel il avait inutilement demandé le sommeil , avait engourdi son esprit. 11 donnait à peine signe de vie.
Un soir (c'était la veille de Noël) , il semble revenir à lui brusquement :
Quoy ! mon ame. dors-tu. engourdie en ta masse? La trompette a sonné . serre bagage , et va Le chemin déserté que Jésus-Christ trouva...
Au moment de quitter la terre, le poète se souvient d'Horace,
11 faut laisser maisons . et vergers, et jardins ;
il veut, comme le cygne antique, laisser pour adieux au monde un chant suprême, et, mêlant Sophocle à l'Evangile,
s'écrie :
Heureux qui ne fut onc ! plus heureux qui retourne En rien comme il estoit! plus heureux qui séjourne. D'homme fait nouvel ange, auprès de Jésus-Christ .
Laissant pourrir çà bas sa despouille de boue . Dont le sort . la fortune et le destin se joue . Franc des liens du corps pour n'estre qu'un esprit.
Ce furent ses derniers vers.
' Tous les détails qui suivent sont empruntés à Binet et à Duperron ; j'ai ou seulement à concilier, selon la vraisemblance , quelques contradictions légères qui , au surplus , surprennent dans deux récits évidemment puisés à la mémo source et publiés cnsemMe. Je donne volontiers raison è la biographie contre 1 "oraison funèbre.
Ronsard voulait que sa fin fût celle, non-seulement d'un poète, mais d'un sage et d'un chrétien. On retrouve encore l'inspiration de la Grèce dans cette préoccupation de mourir avec dignité qui remplit dès-lors tous ses instants. Son testament , écrit à Saint-Gosme , faisait de ses biens deux parts , l'une pour ses parents et ses serviteurs, l'autre pour l'Eglise et les pauvres de Dieu. Désormais , il songe à son àme. Un avertissement céleste lui a , comme la voix intérieure de Socrate, marqué son dernier jour. Geux qui viennent le voir reconnaissent aussi que les heures sont comptées, et, à la vue de ce qu'il souffre , à la pensée que la France va le perdre, ils ne peuvent cacher ni leur compassion ni leur douleur.
L'aumônier de la communauté, un vieillard de soixantequinze ans, crut devoir lui demander comment il voulait mourir. Cette demande blessa Ronsard. Il répondit avec une certaine aigreur : « Doutez-vous de ma volonté? Je veux mourir en la religion catholique, comme mes aïeux, bisaïeux, trisaïeux , » et il en appela au témoignage de ses écrits. C'est toujours le sentiment loyal du chevalier, qui garde sa foi à Dieu comme sa foi au roi et son honneur.
Puis, il demanda qu'on fit ranger autour de son lit tous les religieux, pour leur laisser au moins l'exemple de sa mort. Je craindrais de reproduire les belles périodes de Duperron : le panégyriste a trop orné les paroles qu'il rapporte ; il est cependant hors de doute qu'il n'a pas prêté à Ronsard d'autres sentiments que les siens, et môme on reconnaît qu'en ce passage, sa voix, pénétrée d'une émotion véritable, n'est que l'écho assez fidèle d'une autre voix.
Le mourant avoua que l'enlrainemcnt des sens lui avait (bit commettre bien des fautes ; il se félicita que du moins, par ses douleurs, Dieu l'eût réveillé d'un profond sommeil et lui eût donné le temps de se reconnaître.
Du reste, il rappela qu'il n'avait jamais quitté l'église catholique, ni porté atteinte à la vie, aux biens, à l'honneur de personne. 11 meurt sans haine: < ainsi puisse chacun lui pardonner ! »
Et, comme les religieux fondaient en larmes, il essaya de
les consoler en leur parlant des misères de ce monde et de la vanité de la gloire humaine qu'il a éprouvée plus que personne. Enfin , il les exhorta à bien vivre, « parce qu'on quitte la vie sans regrets lorsqu'on la quitte sans remords. »
Après ces exhortations édifiantes, il demanda au sous-prieur d'entendre sa confession, et communia. Binet a soin de marquer, et je veux le croire, que ce fut le jour de la Nativité du Seigneur.
Quelques heures avant sa mort, Galland, le plus cher de ses amis, son attire âme, comme il l'appelait, revient en toute hâte à Saint-Cosme , à peine assez tôt pour recueillir son dernier soupir. A celte nouvelle , Ronsard se trouble ; il désire entretenir son ami , et pourtant il est retenu par la crainte qu'à sa vue les souvenirs du passé n'attendrissent son cœur, désormais fermé aux regrets. En effet, lorsque Galland entra dans sa chambre, il laissa échapper quelques larmes. Celui-ci pleurait aussi, et sa douleur était si vive qu'il ne pouvait parler. Ronsard le prévint, le consola : « 11 ne faut pas le plaindre d'échapper aux infortunes d'un siècle si malheureux ; il ne se détache avec peine que de ses affections. Mais la mort ne saurait les rompre. » Et cependant, il se remit à pleurer. Mais il eut honte de son émotion et supplia Galland de se retirer. Il ne voulait plus avoir sous les yeux rien qui lui fit regretter la terre et qui l'empêchât de retourner à Dieu avec joie.
S'il rougissait de laisser voir ses larmes, il s'inquiétait surtout à la pensée qu'il lui échapperait peut-être , sans qu'il en eût la conscience, des paroles incohérentes ; aussi pria-t-il la gardo qui le veillait de l'avertir et de le secouer dés qu'elle l'entendrait discourir sans suite même dans ses rêves. Puis, il se retourna vers la muraille, et garda un profond silence. Seulement, il tenait les mains élevées vers Dieu. A deux heures du matin, les mains retombèrent, Galland le serra dans ses bras : il n'était plus .
Jusque dans ce récit fidèle de ses derniers instants, on retrouve, comme dans l'histoire de toute sa vie, comme dans le style de presque tous ses ouvrages, le souvenir de la Grèce. Cette façon même de mourir, non sans regretter le soleil et la jeunesse, mais presque sans verser de larmes, sans avoir
laissé échapper une parole qui trahit la défaillance du courage ou le trouble de la raison , fait involontairement songer à la tragédie antique ou aux dialogues de Platon. C'est à la fois l'expression spontanée de ses sentiments les plus intimes , et un souvenir des maîtres qu'il a le plus aimés, son génie et le génie de la Grèce.