II. Du sentiment de la nature et de l'image dans la poésie
de Ronsard.
A l'instinct du sublime , Ronsard joignait celui du pittoresque : les Grecs lui apprirent aussi à chercher dans l'image l'éclat et la fraîcheur de son style.
11 se fait gloire d'être le premier poète en France qui ait imité Théocrite comme Homère et Findare. Je n'attache pas à ce nouveau titre un grand prix; d'aucune manière, ses huit pastorales ne peuvent être considérées comme des œuvres bien sérieuses, ni rattachées à la poésie élevée: elles n'ont donc pas leur place marquée d'avance dans cette étude ; et , en ce moment même , où je cherche à retrouver dans les œuvres du poète le sentiment de la nature , elles ne doivent pas arrêter longtemps mon attention.
Par le style comme par le plan , elles méritent le reproche de monotonie que leur adresse M. Sainte-Beuve; et, de toutes les œuvres de Ronsard , il en est peu qui soient plus dépourvues d'invention et de simplicité véritable. Ronsard annonce bien que la nature vaut mieux que l'art , et qu'il faut préférer à Yeffroyable voix des héros de tragédie le chant sauvage des bergers solitaires. Mais aussitôt il prend soin de nous rappeler que ses bergers ne sont pas des bergers; et, comme si sa Muse allait se compromettre en chantant la vie pastorale, il répète en maint endroit que cette vie fut celle de Moïse et d'Apollon , et qu'Homère appelle les rois eux-mêmes pasteurs des peuples. En effet , lorsque le sujet qu'il traite n'est pas emprunté à Théocrite, c'est un événement officiel: il déplore la mort de Marguerite de Valois , celle de Henri II , le grand Pan, le départ de la seconde Marguerite qui va faire régner
en Savoie un printemps étemel; ou bien il célèbre le mariage de Claude de France avec le duc de Lorraine, cousin des Guises ; plus tard , la paix passagère rétablie par Catherine de Médicis , la réconciliation de la maison de Navarre avec la maison de France , et le voyage que va faire le jeune roi dans ses provinces du midi. On voit dans quelles mains il est amené à mettre la houlette , la pannetière et la cage de joncs où gémissent les cigales emprisonnées.
Dans les fêtes de Fontainebleau , un tel rôle ne messied pas au jeune roi , entouré de son frère Henri et de sa sœur Marguerite , de ses deux jeunes cousins Henri de Navarre et Henri «le Guise ; Honsard peut le prendre encore pour lui-même, pour son maître et pour ses rivaux; mais on a quelque peine à reconnaître, mêlés à ces jeux d'enfants, de graves serviteurs delà couronne, des secrétaires d'Etat, jusqu'à l'austère L'Hôpital , qui garde ses moulons et ses chèvres avec les autres . et s'appelle le bon Michau, comme Ronsard, Daurat, Baïf se déguisent à demi sous les noms de Perrot, Janot, Thoinet.
11 faut savoir quelle est l'Arcthuse , la Castalie de ces nobles chanteurs qui se défient et mettent en gage la tasse de bois sculptée au couteau et la houlette des chevriers de Théoeritc, le bouc de Polyphèmc, le cerf de Camille, ou le merle pris à la glu qui , grâces aux leçons de Margot , ne sait plus que des chansons d'amour: Perrot et Bellot grimpent non sans peine sur les hauteurs de Meudon; là, ils trouvent la noble demeure que Chariot a consacrée aux Muses; en approchant du sanctuaire, une fureur poétique s'empare des deux pasteurs, et ils admirent cette grotte creusée el bâtie dont les piliers et le frontispice effacent les colonnes antiques , ces salles et ces terrasses, ces mosaïques de coquillage dessinées dans le roc , cet esmail bigarré qui éblouit comme l'arc-en-ciel et la prairie en fleurs.
Les dialogues sont en harmonie avec ce fond de scène: le même artifice se fait admirer partout, et les égîogues de Ronsard sont aussi éloignées de la nature que la grotte du cardinal de Lorraine.
Elles sVn éloignent à plaisir. La nature dégénère depuis
l'à^e d'or, cl ces pasteurs espèrent que l'âge d'or va renaître, grâces aux vertus de Catherine ; alors, ce monde difforme aura bien changé ; on cueillera la rose sur le frêne; on boira le lait et le nectar dans le ruisseau; les chèvres auront des barbes de fine soie, et les taureaux des cornes de perles.
Ce sont ces mignardises, trop familières à la pastorale , qui rendent doublement fondées les critiques de Doileau : comment , de ce langage , trop précieux pour la cour môme , descendre à celui qu'on parle au village et quelquefois dans Virgile, sans paraître plat et grossier?
De là , tu pourras voir Paris la grande ville , Où de mes pastoureaux la brigade gentille Porte vendre au marché ce dont je n'ay besoing . Et tousjours argent (rais leur sonne dans le poing.
Nous étions à Fontainebleau dans la semaine des mascarades ; le rideau du théâtre représentait un ciel bleu , des arbres, les bords d'un fleuve; ces jeunes enfants avaient jeté sur leur épaule une peau de loup ou de chevreuil ; la houlette à la main et parfois la musette aux lèvres , ils récitaient des vers où l'on aimait à retrouver plus d'allusions à ce qui se passe que d'images empruntées à la nature ; on avait tout-àlait oublié les soins du troupeau , les bergers qui vont au marché, et, dans ses églogues , c'est lorsqu'il peint la vie rustique , que le poète semble sortir de son sujet.
Il k en est souvent ainsi chez des poètes plus parfaits que Ronsard; mais ils ont eu l'art de fondre assez les nuances, pour échapper aux disparates et sauver jusqu'à l'invraisemblance. C'est un tour d'adresse, qui exige plus de savoir-faire que de génie. Aussi, la pastorale , genre gracieux, mais où il faut, comme dans la poésie descriptive, que la forme fasse passer le fond, n'appartient-ellc pas à l'aurore des littératures; elle naît au contraire vers le déclin, lorsque la poésie , qui touche, comme les mœurs, à la décadence, perd le sentiment des beautés simples, mais connaît, pour exprimer les petites • hoses, toutes les finesses du style. Ronsard voulut trop tôt, ;»vec une langue qui n'était point formée , réussir dans une
lâche qui réclame la savante naïveté dediénier, la louche légère de l'Albanc , l'exquise délicatesse de Virgile.
On sent combien la langue lui fait défaut lorsqu'il essaie do reproduire qclques passages empruntés aux anciens. En voici un qui garde assez bien le parfum antique , et qui ne manque ni de simplicité ni de grâce :
Comme une belle rose et l'honneur du jardin . Qui aux rais du soleil est esclose au matin . Claudine est lout l'honneur de toutes les bergères . Et les passe d'autant qu'un chêne les fougères ; Nulle ne l'a gaignée à sçavoir façonner Un chapelet de fleurs pour son chef couronner ; Nulle ne sçait mieux joindre aux lys la fraîche rase ; Nulle mieux sur la gaze un dessin ne compose De fds d'or et de soie , et nulle ne sçait mieux Conduire de Pallas les arts ingénieux.
Mais presque toujours les vers les plus gracieux de Théocrite, de Catulle, de Virgile perdent dans ses traductions lout leur charme. Ce n'est pas seulement qu'il soit prolixe, mais il a la maladresse d'exprimer les sentiments sans détour, et pousse trop souvent la naïveté jusqu'à nommer tout sans périphrase. Les Grecs le faisaient; nos écrivains l'ont fait comme eux, jusqu'à Régnier, et les beaux esprits de la cour des Valois n'en lurent point choqués, à ce qu'il semble : depuis Voiture, nous avons trouvé abjecte la simplicité de ce langage ; clic nous offense encore comme elle offensait Boileau.
Laissons donc ces Eglogues qui , trop semblables encore à celles de Marol, ont peu fait pour les progrès du goût et de la langue en France ; les beautés y sont clair-semées ; seulement, à celte date, peut-être était-ce beaucoup déjà qu'elles renfermassent des détails aimables , des traits bien sentis , et quelques coins de paysage qui prouvent que Ronsard a connu la nature autrement que par les descriptions des anciens.
11 ne faut point ici le comparer aux poètes qui l'ont précédé, ni même à ceux qui vivaient autour de lui : depuis Virgile, aucun n'a connu et aimé la nature autant qu'il l'a aimée. Son ca;ur est touché, sa voix, émue, lorsqu'il la cliante.
Le culte du sol natal est général au seizième siècle ; les écrivains surtout ne séparent guères de leur nom celui de la province ou de la ville qui leur a donné le jour; ils sont heureux de faire quelque chose pour sa gloire ; ils la regrettent partout, même à Paris et même à Rome ; pour Pubellay rien ne remplace la douceur angevine , pour Sainte-Marthe, le Clin, pour La Boétie, son Médoc solitaire et sauvage'. Mais Ronsard plus qu'eux tous a célébré son Vcndômois, qu'il préfère à l'Arcadie, sa forêt de Gasline, qu'il veut rendre illustre comme la forêt d'Erymanthe,et son Loir, devenu, grâce à ses vers, l'heureux rival du Mincius et de l'Arno\
Il était né sur les bords de l'aimable rivière , dans la varenne du bas Vandomois, au village de Cousture. Sixième fils de Louis de Ronsard, trois de ses aînés ayant comme lui survécu à leur père, il n'hérita point du château de la Poissonnière , habité de père en fds par les chefs de la famille depuis deux siècles ; heureusement, les rois lui donnèrent à quelque distance du village où il était né, deux bénéfices, l'un à Montoire, au milieu d'un des sites les plus gracieux de ce joli pays, l'autre, une lieue et demie plus haut dans la vallée, à Croix- Val , celui de ses prieurés où il est le plus souvent revenu. Il n'a donc point cessé d'habiter le Vendômois. Comme Horace chante sa Bandusie, dès sa première jeunesse, il aime à chanter la fontaine Bellérie, dont l'eau argentine ne tarit jamais, chère aux bergers, chère aux nymphes, nymphe elle-même ,
Tu es la nymphe éternelle De ma terre paternelle.
Qu'il aime à en écouter la source jazarde lorsqu'elle sort du rocher et lente va rendre la vie aux prés desséchés ! Combien
1 0 Medoc, mon pais solitaire et sauvage!
Il n'est point de pais plus plaisant à mes yeux... poète dit à sa Dourdoigne (éd. Feugère, p. 440) : Voy tu le pelit Loir comme il haste le pas?
Comme desjà parmy les plus grands il se compte * Comme il marche soudain d'une course plus prompte Tout à rosté du Mince, et cil ne s'en plaind pas?
de fois il a dormi ou composé des vers, caché dans ses saules ! Dans l'ardeur de la fièvre, il en réclame les fraîches eaux ; il rêve, parmi ses gazons en Heurs, aux pâles lueurs de h lune, des chœurs de Faunes et de Dryades.
Horace n'a pas décrit avec autant de complaisance son domaine rustique : la demeure de Honsard est défendue contre les vents du Nord et contre ceux du Midi par deux versants élevés entre lesquels le Loir coule de l'aurore au couchant , avec indolence , car il regrette de quitter les saules de ces bords et ces belles prairies qu'il couvre quelquefois et féconde de son limon. L'un des coteaux, exposé aux ardeurs du soleil, est couvert de vignes , el donne un vin qui vaut presque le vin d'Anjou ; l'autre élève jusqu'aux cieux sa tête couronnée par une forêt verdoyante. C'est Gastine sainte, les retraites mystérieuses habitées par les muses et les nymphes champêtres , la douce solitude qui inspire au poète ses premiers vers, les échos discrets qui répondent
Aux longs souspirs que son cœur ne peut taire,
les arbres qui abaissent leurs cimes pour l'écouter, et dont les vœux d'une pieuse reconnaissance écartent à jamais la llamme sacrilège.
La flamme les respecta ; mais la hache du bûcheron fut sans pitié. Le sang des nymphes cachées sous l'écorcc coula comme celui de Polydore. La Pléiade tout entière partagea la douleur du poète : « Malheureux sont les princes el les roys , s'écrie gravement Muret, lesquels, pour fournir à leurs folles dépenses, vendent en un jour ce que la nature ne peut produire en mille ans! » On croit entendre nos peintres pleurant les arbres séculaires de Fontainebleau. Qui ne connaît l'élégie de Honsard ?
Adieu . vieille forest . le jouet de Zéphyrc . Ou premier j'accorday les cordes de ma lyre... Forest, haute maison des oiseaux bocagers !
Plus le cerf solitaire et les chevreuls légers Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du soleil d'esté ne rompra la lumière;
Plus l'amoureux pasteur, sur un tronq adossé. Enflant son flageolet à quatre trous persé.
Son mastin à ses pieds , à son flanc la houlette . Ne dira plus l'ardeur de sa belle Jeannette.
Tout deviendra muet : Echo sera sans vois :
Tu deviendras campagne . et . en lieu de tes bois , Dont l'ombrage incertain lentement se remue.
Tu sentiras le soc. le coutre et la charrue...
Cette élégie est à-peu-près de la même date que les Eglogues : quelle différence!
Ronsard, qui a voyagé si jeune, n'a pas appris à vivre loin de son Vendômois. Le regret de le quitter l'emporte sur son désir de voir l'Italie; la cour ne le lui fit jamais oublier:
...quelque part que j'erre .
Tant le ciel m'y soit doux.
Ce petit coin de terre Me rira par sus tous !
Il a besoin de respirer l'air natal :
Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vandomois .
Plein de pensées vagabondes .
Plein d'un remors et d'un souci...
le souci de n'avoir pas su y vivre va jusqu'au remords , et peut-être jusqu'aux larmes. Je ne connais pas, dans son recueil, de vers plus pénétrés et plus touchants que ceux-ci , adressés par le poète vieilli aux grues qui prennent leur volée pour^ aller revoir le doux soleil de la patrie:
Les regardant voler, je disois en moy-mesme :
» Je voudrois bien , oiseaux , pouvoir faire de mesme .
Et voir de ma maison la flame voltiger
Dcsur ma cheminée, et jamais n'en bouger,
Maintenant que je porte . injurié par l'âge .
Mes cheveux aussi gris comme est vostre plumage...
Allez en vos maisons, je voudrois faire ainsi :
Un homme sans fouyer vit tousjours en soucy. »
Mais en vain je parlais à l'escadron qui voile .
Car le vent emportoit comme luy ma parole ;
et les oiseaux remplissent l'air de leurs cris, Joyeux de retourner en lieu de leur séjour.
Ainsi le poète , à qui ses cheveux, gris comme les plumes de l'oiseau voyageur, ont marqué l'heure de la retraite, s'attendrit lorsqu'il songe à ces lieux si chers où la destinée a placé son berceau, où il a lui-même marqué dans Yisle verdoyante, le lieu de sa tombe. Et cependant il n'a pas la force de s'arracher à cette vie inquiète, agitée, dont il se plaint si souvent. A la cour, il soupire après la solitude; dans la solitude, il ne peut pas vivre , oublié par la faveur des rois.
Du reste , même à Paris et à la cour , il cherche l'air , le soleil, les fleurs; il sait les trouver: on le voit s'échapper de la foule des courtisans pour errer dans les jardins des résidences royales , à Fontainebleau et sur la Loire ; disputer à Philibert Delorme, la Truelle Crossée, l'entrée de ceux des Tuileries; deviser avec Hélène, dans ceux du Louvre; il a sa tour à Meudon , chez le cardinal de Lorraine ; à Conflans , il chante le clos et le bocage de Villeroy :
Ton bel air. ta rivière et les champs d'alentour Oui sont toute l'année eschauffez d'un beau jour ; Ta forest d'orangers . dont la perruque verte De cheveux éternels en tout temps est couverte. Et tousjours son fruicl d'or de ses feuilles défend , Comme une mère fait de ses bras son enfant.
11 est vrai que les livres de Villeroy ont un parfum aussi doux que ses orangers : Ronsard ne sépare jamais ces deux sentiments, l'amour de l'étude et l'amour de la nature. Lorsque sa tête se fatigue, il laisse les livres; si le ciel est noir, il cherche les jeux et les exercices du corps , les entretiens où le mot pour rire peut dérider le front ;
Mais si l'aprés-dinée est plaisante ou sereine .
il cherche un village , une forêt , les lieux cois et solitaires. La Seine et la Bièvre remplacent le Loir. S'il est seul, il em-
porte avec lui Platon , Euripide ,
Ces bons hostes muets qui ne faschent jamais ;
il lit, il compose; parfois, il s'entretient avec un ami ; parfois, c'est toute la brigade qui prend sa volée comme un essaim; joyeuse, bruyante, improvisant la chanson et le dithyrambe antique, elle suivait la roule de Meudon ou celle d'Arcueil , sans trop se mettre en peine , ici des épigrammcs de Rabelais qui riait de leur langage et de leur gaité d'emprunt, là, des colères jouées ou naïves des Huguenots qui criaient à l'impiété parce que les païens avaient offert au nouveau Sophocle (quel nom pour l'auteur de Cléopâtre!) le bouc antique, couronné de fleurs et de bandelettes.
Il ne faut pas oublier Bourgueil , où Ronsard aima et pleura Marie , ni le prieuré de Saint-Cosme aux portes de Tours où lui-même fut enseveli. Saint-Cosme a dérobé à Croix-Val les derniers instants du poète et à l'île du Loir le tombeau qui lui avait été promis. C'était, dit Duperron, « l'œil et les délices de la Tourraine »; l'hiver venu, Ronsard voulut mourir dans ces lieux qui lui avaient paru si riants, si beaux, au printemps et dans la jeunesse ; il lui sembla que , sous ces gracieux ombrages, ses os reposeraient plus doucement. Pour lui, comme pour les Grecs, naître, c'est voir cette belle lumière; mourir, c'est dire adieu au plaisant soleil; il songe encore aux fleurs qui s'ouvriront sur son tombeau.
C'est peu d'aimer autant la nature : Ronsard l'a aimée comme bien peu savent le faire. 11 ne suffit pas de redemander aux champs la santé perdue dans les villes , les joies faciles, le doux sommeil berce par le murmure des sources, la paix qui repose du tumulte des affaires et endort l'ambition , les loisirs partages librement entre les amis et les livres, ou même ce silence et cette solitude des bois, si chère à la rêverie des poètes, qui, rafraîchissant l'esprit échauffé parles veilles du cabinet, rendront à Boileau la rime fugitive comme à Ronsard les vers faciles. Jusque là, on en jouit, comme en savait si bien jouir le sage Horace, plutôt qu'on ne la voit et qu'on ne la sent. Mais Ronsard est comme les Grecs ,
comme Lucrèce et Virgile, comme Rousseau: il en jouit et il l'admire; en même temps qu'il lui demande aussi la santé, la paix , l'inspiration , il la regarde avec les yeux d'un peintre ; les accidents de la lumière , les formes et les couleurs de l'horizon ont pour lui un secret langage , qui est celui des Muses. Il faut bien faire cette différence : ce qu'Horace demande à la nature, c'est le bonheur; Ronsard y cherche lâ poésie.
On sait qu'il avait le goût de tous les arts, de la peinture aussi bien que de l'architecture et de la musique, un goût discret qui ne se trompe guères dans ses préférences : parmi les architectes, il préfère Lescot à Delorme, la simplicité au savoir-faire; il est l'ami de Denizot, celui de Janet, le peintre de la vie, le peintre de la vérité. Dans ses vers, il veut peindre comme eux; à une époque où les peintres négligent encore la nature, il la peindra ; mais il essaiera surtout de lui garder sa naïveté. On ne le voit pas, comme les bergers de ses pastorales, rêver d'autres paysages que ceux qu'il a sous les yeux, des moissons qui naissent sans culture, des saules qui ne soient pas stériles ; il voit et il aime la nature telle qu'elle est ; chaque chose y a sa place et son prix, ce qui est beau comme ce qui est utile , l'insecte et la fleur comme l'arbre , la couleur comme l'harmonie ; elle lui plaît même par son désordre , et lui , qui admirait la grotte de Meudon , sait-on quels jardins il aime? Ceux de Conflans ou ceux du Louvre, avec les arbres venus de loin, et les allées tracées avec art? Non, ceux qui ressemblent à la campagne ,
J'aime assez les jardins qui senlent le sauvage',
ou, dans leur simplicité rustique, les vergers, les arbres plantés de rang ■ de la Tourainc.
11 veut donc que ses descriptions soient exactes; et elles le seront, car les scènes qu'il peint lui sont familières. Ce n'est pas lui qui confondra les heures du jour et les saisons de l'année ; il a tant chanté le printemps que souvent il se répète : il le chante comme il l'a chanté, mais point comme il a chanté
•T. IX, p. 94. — 'T. IV, p. 35i.
l'automne, confondant les parfums de leurs Heurs et les chants de leurs oiseaux. Fidèle dans les moindres détails , il ne dit que ce qu'il sait et ce qu'il a vu; la chasse et la pêche ont été ses plaisirs; il a vécu parmi les laboureurs, comme l'auteur des Géorgiques ; les fleurs qu'il envoie à Cassandre et à Hélène, il ne les a pas empruntées à Théocrite ou à Pétrarque, il les a cultivées et cueillies de ses mains.
Gela explique le caractère de ses descriptions : elles sont trop fréquentes , il s'y complaît et s'y oublie dans les détails ; mais elles sont exactes; on peut regretter qu'elles n'aient pas plus de charme , on ne leur reproche pas de manquer de vérité. A ce titre , Ronsard fut un ami généreux le jour où luimême il appela Belleau, le gentil peintre delà nature: Belleau est un poète aimable; ses pastorales valent les églogues de Rortsard, et Y Avril a la fraîcheur de YAubespin; mais, si nous parcourons les œuvres des deux amis , en tenant compte de la justesse et surtout de l'éclat des couleurs, toute comparaison devient impossible : soyons justes , et gardons pour Ronsard le nom de peintre.
Les poètes de la génération précédente négligent trop la description. Ronsard, qui la remet en honneur, la multiplie jusqu'à l'abus, et ouvre ainsi, comme Dubartas, la voie aux poètes qui plus tard ont cru pouvoir lui assigner un rang parmi les genres. Mais le paysage ne peut être un genre qu'en peinture. La poésie élevée, sous toutes ses formes, l'ode ou l'épopée, comme le drame, lui mesure une place étroite : elle ne lui demande que le théâtre de l'action, le fond de la scène , réservant à l'homme dont elle est l'œuvre , qu'elle s'étudie à peindre et auquel elle s'adresse , le relief et la lumière du premier plan. Autour de lui , la nature sera peinte à grands traits ; mais il importe que cette peinture soit vraisemblable, exacte: si elle est fausse, les personnages ne sortent pas de la région abstraite des fictions; l'apparente réalité du monde dont le peintre et le poète leur font respirer l'air, semble les animer et ajouter au charme de l'illusion. Lorsque Ronsard , même sans s'y arrêter, rencontre les objets sur son passage , il ne les désigne pas , il les voit et les mon-
lie; il emprunte à Homère ces épithètes significatives, comme il les nomme, qui, rappelant leur forme ou leurs couleurs, semblent quelquefois inutiles lorsqu'elles n'ajoutent rien à l'idée que le nom lui-même a éveillée dans notre esprit, mais conservent même alors un certain prix , parce qu'à l'idée ils substituent l'image et font que la poésie parle aux yeux.
D'ailleurs, la nature a quelquefois son rôle dans l'action : elle seconde l'homme , elle le trahit , elle lui livre des combats terribles ; il s'établit du moins, entr'elle et les joies ou les peines de l'âme, des rapports indéfinissables ; elle console les peines; elle y insulte; quelquefois elle éveille la jalousie. Ronsard a le sentiment de ces harmonies et de ces contrastes ; il porte envie à l'alouette qui chante dès le point du jour en secouant la rosée qui mouille ses plumes, et le bœuf qui du moins dépose ses peines avec le joug:
Regarde, je te pri*. le bœuf qui d'un col morne
Traine, pour nous nourrir, le joug dessus la corne...
Puis , quand il est au soir du labeur deslié.
11 met près de son joug le travail oublié .
Et dort sans aucun soin . jusqu'à tant que l'aurore
Le réveille au matin pour travailler encore.
Mais nous, pauvres chélifs, soit de jour, soit de nuit.
Tousjours quelque tristesse espineuse nous suit...
il a su peindre, quelquefois avec éclat, l'effroi des ténèbres et les colères de la tempête ; il a opposé, comme Virgile, à l'agitation du cœur le calme de la nature endormie ; souvent il est arrivé à rendre l'impression plus vive par la simplicité même de l'harmonie, en faisant naître l'espérance, l'amour, la joie, aux premières lueurs de l'aube et parmi les fleurs du printemps , attendant la vesprée, pour montrer à ses imprudentes maîtresses la rose qui a laissé chcoir sa robe de pourpre, image de la jeunesse qui s'enfuit, ou l'automne, pour rêver aux derniers adieux à la vue des feuilles qui tombent et des oiseaux qui s'envolent.
Ces rapports de la vie de l'homme avec la vie des animaux et les phénomènes de la nature sont le principe et font le « harme des comparaisons. 11 est inutile de dire qu'elles sont très-communes dans les poésies de Ronsard. Autour de lui ,
on les admire et on les compte comme le roi de Prusse les comptera dans la Henriade; des signes particuliers les signalent quelquefois aux yeux, de la même manière que les maximes ; on en dressait même une table à la fin de l'ouvrage , et c'était une gloire d'avoir su mettre dans un poème autant de sentences que Pibrac a fait de quatrains, autant de comparaisons qu'on en rencontre dans Y Iliade. Ronsard en eût mis davantage. C'est un fait que j'avais déjà montré, en analysant sa Franciade, et que je viens d'expliquer par ses goûts et par sa vie.
Les comparaisons de Ronsard, empruntées presque toujours à des impressions personnelles, sont aussi exactes que ses descriptions , parfois naïves et familières , même dans les morceaux les plus élevés; souvent, en ne cherchant que la vérité, elles atteignent à la noblesse en même temps qu'à la grâce.
Elles ont alors un double prix : ces vives peintures empruntées au paysage tempèrent ce que l'expression des idées peut avoir d'aride , et même la sécheresse du récit des faits. Si le rapport sur lequel elles reposent est naturel, elles aident même à les mieux comprendre.
Cependant, il en faut user, comme des descriptions, avec prudence; trop fréquentes et trop prolongées, au lieu de guider l'esprit, elles le détournent de son objet. Souvent, dans l'épopée moderne, on regrette qu'elle suspende l'intérêt et ralentisse l'action ; et, dans Ronsard même, il en est qui ressemblent à des ornements d'emprunt et dont on est tenté de ne savoir gré ni à Homère , ni au Vendômois qui les lui fournissent.
C'est que ces rapports , établis entre des faits si différents , nous frappent moins quand la nature a cessé de nous être familière, et que notre imagination est devenue moins complaisante à mesure que notre raison devenait plus rigoureuse Dès-lors, beaucoup de ces rapprochements ont perdu leur charme en perdant le mérite de la nouveauté ; et, s'ils n'ont pas tout d'abord à nos yeux une vérité saisissante, il nous semble qu'ils soient non-seulement inutiles , mais forcés et faux ; s'ils nous saisissent, au contraire, par leur justesse, ou par la grandeur
«les images qu'ils rappellent à notre souvenir, alors la comparaison semble languissante, l'un des deux termes disparaît en même temps que le lien qui les unit : pour désigner l'un , on parle de l'autre ; l'idée abstraite emprunte à la nature ses formes et ses couleurs; la métaphore lui donne un corps; die vit, les yeux la voient, et, sous ces traits, qui semblent être les siens, tant la comparaison était exacte, notre esprit, loin de s'y méprendre, l'aperçoil plus clairement que si elle lui était montrée nue, et nommée par son véritable nom.
Dans les œuvres de Ronsard, on rencontre à chaque pas des ligures ; il les emprunte avec un égal bonheur aux occupations de la vie intérieure :
Sur le mestier d'un si vague penser Amour ourdit les trames de ma vie :
cl au monde qui nous entoure :
Avant le soir se clorra ta journée...
Tu bastiras sur l'incertain du sable.
Et vainement tu peindras dans les cieux.
Les métaphores donnent à ses vers tantôt cette grâce et cette fraîcheur qui n'ont pas vieilli:
Donc, si vous me croyez, Mignonne.
Tandis que vostre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté .
Cueillez, cueillez vostre jeunesse; Comme à ceste Heur, la vieillesse Fera ternir vostre beaulé ;
tantôt cette énergie qui annonce Corneille :
Donne que de son sang il enyvre la terre ;
tantôt cette noblesse et cet éclat, qui rappellent Pindare ei les Psaumes :
Quelle princesse entend mieux Du grand monde la peinture.
Les chemins de la nature Et la musique des cieux?
Je ne multiplierai pas les exemples; quelques-uns suffisent pour achever de faire comprendre tout ce que notre poésie doit à Ronsard : en même temps que le rhylhme, il lui a donné la couleur, moins encore parce qu'il a su décrire la nature, que parce qu'il lui a emprunté ses images pour peindre les idées et les sentiments. Ainsi , cette fidélité aux goûts de son enfance, a fait beaucoup pour sa gloire : comme les grecs , s'il est devenu poète , laissons-le en rendre grâces à Daurat et à Cassandre, il le dut à l'amour, il le dut davantage à l'étude, mais il le dut surtout à la nature.