LE CENTENAIRE DE RON SARD
Ave, 0 rima ! Con bell’ arte Su le carte
Te persegue il trovadore;
Ma tu brilli, tu scintilli,
Tu zampilli,
Su del popolo dal cuore...
Pour le fond, cette jolie piece derive d'un poeme de Sainte- Beuve \ Pour la forme aussi peut-etre ? L’hypothese est plus que vraisemblable. Mais conime Sainte-Beuve precede ici de Ronsard, voici Carducci rejoignant le chef de la Pleiade par un chemin detourne1 2.
A la rigueur, du reste, il n’avait, en cette occasion, besoin d’aucun intermediate : nous savons qu’il possedait les ceuvres de Ronsard. De toute fagon, il n’etait pas, cette fois, un disciple inconscient du gracieux ecrivain qui composa, au xvie siecle, « Bel aubespin fleurissant ».
Grace a MM. P. Laumonier, J. Vianey, F. Neri 3 * 5, P. Toldo, C. de Lollis et a quelques autres, le probleme des rapports de
1 La rime: « O rime ! qui que tu sois. >
2 Sur cette reminiscence cf. A. Albertazzi, dans Natura ed Arte de Milan, mai 1909.
Peut-etre aussi Lorenzo Stecchetti, quatid il ecrivait « Quando tu sarai vecchia e leggerai » ( Postuma ) pensait-il a un sonnet fameux de Ronsard. Voir Pica, dans La Critica de B. Croce, IX, pp. 250-251, —
Percopo. dans la Rass. critica, XV, p. 249.
5 M. Neri est encore l’auteur d’une Nota ai « Regrets » ( Athenaeum , juillet 1919, Pavie) oil il montre notamment l'accord intime de Ronsard et de J. du Bellay, — d’un article sur Lucrezio e la pocsia di Ronsard (Ateiie e Roma, oct., dec. 1920, Firenze) ou il etudie les dettes de Ronsard envers Lucrece.
Ronsard avec l’ltalie etait done comffle revivifie, tandis que s’achevait le quatrieme siecle apres la naissance du poete.
On ne saurait dire que le cinq centieme anniversaire de cet evenement passa completement inapergu dans la Peninsule. M. F. Neri qui, en i9i5-i9i6, avait choisi la Pleiade comme sujet de son premier cours a l’Universite de Turin, profita du centenaire pour consacrer a Ronsard une serie de belles lemons professees, dans la menie ville, a Ylstituto superiorc di Magistero.
M. Gargano publia, dans le Marzocco du 28 septembre i92q, des reflexions sur 11 poeta di Francia die voile emulare le glorie d’ltalia.
La Cultura du i5 decembre i92q s’ouvrait avec un article de M. Cesare de Lollis intitule L’anno ronsardiano in Francia. L’auteur rappelle les fetes solennelles celebrees, a Vendome, le dimanche etj le lundi de la Pentecote i92q. II note l’attention toute particuliere manifestee a Ronsard par la Muse Frangaise, le Figaro, le Mercure de France, La Chronique des Lettres frangaiscs. II trouve un mot aimable pour deux brochures, l’une de M. Ed. Rocher, l’autre de M. A. Chesnier du Chesne. II aborde ensuite des travaux plus volumineux. II leur accorde les grands eloges auxquels ils ont droit. Ce sont les livres cites plus haut de MM. Pierre de Nolhac, Gustave Cohen, Plenri Franchet, Ronsard et i'Humanismc, Ronsard, sa vie et son oeuvre, Le poete et son ceuvrc d’ apres Ronsard.
A cote de ces etudes publiees en France, M. de Lollis n’en citait aucune ayant vu le jour en Italie, a l’occasion du centenaire. II s’etait d’ailleurs empresse de faire, des la premiere ligne de son article, Tobservation suivante : « L'annee ronsardienne a eu peu d’echo en Italie. » Et pourquoi? « Sans doute, on retrouve dans l’oeuvre de Ronsard les precedents des libertes et des hardiesses que s’est permises la poesie frangaise depuis Page romantique jusqu'a nos jours. II n’en reste pas moins qu’a
I,E C'E X TENAIRE DE RONSARD
cette oeuvre manque ce caractere de definitif qui seul peut conferer, a un poete, de l’importance et de la notoriete dans le monde entier. »
Telle est aussi l'idee qui se degage d’un gros livre paru apres le centenaire, en i925 \ It Rinascimento in Francia, Pietro Ronsard (i524-i585). Saggio di letteratura comparata. L’auteur, M. Natale Addamiano, s’est impose un laborieux effort : il a lu, avec le plus grand soin tous les vers de Ronsard*; il connait bon nombre des principales etudes auxquelles ils ont donne lieu. Il se laisse seduire au charme de telle odelette, de tel sonnet. Mais, au total, c’est une admiration d'ordre historique surtout qu’il temoigne a Ronsard, objet de sa curiosite diligente et de sa chaude sympathie
Encore plus recent est l’ouvrage de M. Francesco . Luigi Mannucci, La Lirica di Gabricllo Chiabrera. Storia e caratteri. Consacrer un travail d’ensemble a Chiabrera, apres certaines pages de Carducei et le livre de M. Ferdinando Neri, c’etait s’imposer l’obligation de faire une large part aux rapports du poete de Savone avec la Pleiade et son chef. M. Mannucci n’a pas failli a ce devoir. Il s’y est prepare scrupuleusement. Nous sommes heureux d’avoir connu son livre tres documente assez a temps pour le signaler dans cette histoire de la fortune de Ronsard en Italie1 2.
1 Et entrepris, semble-t-il, sans aucune intention de contribuer a l’eclat du centenaire.
2 Voir dans le Bulletin de la Faculte des Lettres de Strasbourg , avril 1926, p. 243, les reserves que nous formulons stir le livre de M. Natale Addamiano.
B Signalons notamment les pages de M, Mannucci sur les traductions latines a l’aide desquelles Chiabrera connut Pindare (pp. 62 et suiv.), sur
Tantot M. Mannucci croit surprendre, en certains vers de Chiabrera, une imitation directe et precise, la ou nous sommes porte a n’admettre qu’une influence toute generate de Ronsard. Ailleurs, il denonce un emprunt du Savonese a Ronsard; nous, au contraire, nous soupconnons une dette de Ronsard envers 1’Italie* 1. Ajoutons que main! fait mis par nous en lumiere n’attire pas l’attention de M. Mannucci ou ne la retient pas autant que la notre. Mais nous concordons souvent et aucune divergence serieuse n’existe, semble-t-il, entre l’idee que nous nous faisons l'un et l’autre du role joue par Ronsard aupres de Chiabrera.
Un, poete dont seules des oeuvres en petit nombre meritent une admiration sans reserve, mais un maitre dont l’influence fut capitale non seulement chez nous mais en Italie : telle est done, semble-t-il, l’idee que les critiques de la Peninsule se font aujourd’hui de Ronsard.
Notre livre contribuera, esperons-nous, a leur donner raison quant a 1’importance du role qu’ils attribuent a Ronsard.
les dettes de Chiabrera envers du Bellay (pp. 55, 174), envers Belleau (PP- r75 et suiv.), envers Ba'if (p. 188).
On aura aussi beaucoup a apprendre, dans ce livre, sur la vie et le caractere de Chiabrera.
1 M. Mannucci (pp. 148 et suiv.) croit voir une influence ronsardienne dans l’emploi que Chiabrera fait des diminutifs. Est-il bien sur que ce ne soit pas Ronsard qui se laisse entrainer par l’exemple de ses modeles' italiens? M. M. (p. 65) admet que Chiabrera precede, en partie, de Ronsard, quand il propose d’employer des mots dialectaux. L’ltalie, ou se discutaient si ardemment les problemes relatifs a la langue, avait-elle besoin de notre exemple sur ce point?