‹ Ronsard en ItalieChapitre 102 sur 113 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Les resultats cle notre enquete sur la fortune de Ronsard en Italie auront plus d’une fois etonne le lecteur. Avant tout, on ire s’attendait pas a voir le poete connu, vante, imite, dans ce pays, des la deuxieme moitie du xvie siecle et le premier tiers du xvii®. Voici pourquoi.

Au temps des rois Henri II, Francois II, Charles IX, Henri III, Henri IV, Louis XIII, notre societe polie se modelait sur l’ltalie; nos poetes, nos artistes etaient souvent des disciples de Rome et de Florence ; nos hommes d’Etat apprenaient a Tecole d’outre-monts l’art de gouverner les Frangais-; nos libertins venaient en ligne plus ou moins directe de Padoue, de Ferrare ou de quelque autre ville de la Peninsule \ Sans doute, les Frangais capables de s'exprimer correctement en italien, par ecrit ou de vive voix, n’etaient peut-etre pas tres nombreux. Beaucoup, en effet, devaient suivre la methode que Montaigne recommandait ainsi : « Je conseillois en Italie a quelqu'un qui estoit en peine de parler italien, que pourveu qu’il ne cherchast qu’a se faire entendre, sans y vouloir aultrement exceller, qu’il emploj^ast seulement les premiers mots qui luy viendroient a la bouche, latins, frangais, espaignols ou gascons, et qu’en v adjoustant la terminaison italienne, il ne faudroit jamais a rencontrer

1 Snr les rapports de nos libertins avec l’ltalie voir en particulibr J.- Rogf.r Charbonnel, La pcnsee italienne au xvie siecle et le courant libertin, — Henri Busson, Les sources et le developpcmcnt du rationalisnic dans la Utterature franqaise de la Renaissance (1533-1601).

quelque idiome du pays 1. » C'etait a peu pres le procede mis en pratique par Montaigne lui-meme. De son propre aveu, il se servait de l’italien « bien facilement, mais bien mal assftrement » 2. On prenait done maintes libertes avec la grammaire et le dictionnaire toscans ; mais, a cette reserve pres, le mot de Brantome etait juste: « Coutumierement la pluspart des Frangois aujourd’huv, au moins ceux qui ont un peu veu, scavent parler ou entendre l’italien 3. »

La superiorite que nous accordions ainsi a l’ltalie n’echappait aucunement a l'attention de ce pays. Meditons sur certain discours d'un professeur siennois. Ses compatriotes lui avaient confie, a leur Studio, une chaire de toscan. En 1602, il ouvrit son cours avec l’eloge de cette langue 4. « On la prise, dit-il en substance, on l'aime a tel point qu’au dela de nos frontieres, on 1’enseigne souvent dans les ecoles, tout comme nous faisons, chez nous, pour le latin et le grec. Les plus grands princes, les premiers des rois et les empereurs eux-memes daignent tous, ou peu s’en faut, l’apprendre et ensuite la parler, non sans emerveiller les personnes qui les entendent. A notre epoque, le roi de France. Henri III, s’en servait avec tant d'aisance et de facilite qu'il remplissait de surprise le propre professeur pa)re par lui

1 Montaigne, Essais, II, 12.

" Montaigne, Journal dc voyage en Italic par la Suisse et rAllcmagne en 1580 et 1581, p. 418.

Brantome, CEuvres completes publiees par Ludovic Lalanne, t. IX, p. 251. Le texte de Brantome s’applique aussi bien a l’espagnol qu’a l’italien. « Le Frangois... se plaist grandement avec sa dame frangoise, ou avec l'ltalienne ou Espagnole, car coustumierement la pluspart des Frangois aujourd'huy, au moins ceux qui ont un peu veu, sgavent parler ou entendre ce langage, et Dieu sgait s’il est affette et propre pour l’amour. »

4 Tre orationi del Sig. Celso Cittadini. In Siena, 1603. Oratione tersa in laude della lingua toscana.

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pour donner des legons publiques d’italien. Ces illustres exemples sont contagieux. Parmi les plus nobles sujets de ces puissants seigneurs, beaucoup quittent patrie, foyer, parents, amis, pour venir, au prix de mille incommodites, s’iftstaller en Italie, en Toscane, voire a Sienne; ils veulent ainsi mieux apprendre, mieux posseder l’italien. A quoi tient cet engouement? Sans doute, a la langue elle-meme, car elle l’emporte en dignite, en valeur, en beaute sur tous les idiomes qui se parlent ou s’ecrivent aujourd’hui. Mais le merite des ecrivains exerce aussi un grand charme, surtout celui des Toscans; toutefois, ces derniers n’ont pas sur ce point, un privilege exclusif, car Lodovico Ariosto, en particulier, ravit les etrangers \ »

Ainsi raisonnait Celso Cittadini. Apparente aux meilleures families de Sienne, muri dans les chancelleries de plusieurs eminents personnages, ancien precepteur d’un fils du Grand-Due

1 Id., p. 56. A cote des passages que nous venons de resumer, citons les suivants : « La lingua nostra tra per la propria sua dignita e valore e belleza; e tra per lo costor virtuoso favore (celle dont jouissent les grands ecrivains toscans) ha gia tanto di gratia appresso le nationi piu nobili, e piu degne del cristiano mondo trovata, che non solamente per l’altra Italia tutta (il che punto di maraviglia non sarebbe) ella e amata, honorata, abbracciata, e coltivata, e fatta ogn’ hor piu vaga, piu bella, e piu aggradevole, e da particolari persone, e da diverse nobilissirae accademie ; ma etiandio (che e quel che importa molto piu) fuor di essa Provincia, e specialmente nel Regno d’Inghilterra, e nell’ Isola di Maiorica ed in altre parti nobili d’Europa egli e tanto, e tale il desiderio, che hanno quasi tutti d’impararla e di posseder la, che ella vi vien non altramente, etiandio per le pubbliche scuole, insegnata, che appresso di noi ordinariamente si faccia la Latina, o la Greca, o qualunque altra sia... Appena alcuna degna opera in essa lingua distesa alia luce degli huomini fuor se ne viene, che ciascuna delle sudette non Italiane nationi, per poter con tal mezzo piu agevolmente, e con maggior intendimento studiarla, e le sue vaghezze raccoglier, nel proprio idioma del paese con diletto la trasporta... Fede ne faccian’ oltr’

de Toscane, philologue renomme en son temps, il refletait, au debut du xvne siecle, la pensee des Italiens cultives et ponderes \

Or le moment ou FItalie a ainsi conscience de son ascendant sur nous est precisement celui on l’oeuvre lyrique de Ronsard penetre dans la Peninsule et y jette les racines decrites plus haut. Fortune d’autant plus enviable qu’aucun de nos ecrivains d’alors ne peut se vanter d’etre si bien traite par ce pays.

Joachim du Bellay, Belleau, Baif n’y sont certes pas inconnus, mais les textes peu nombreux qui mentionnent leurs noms, les quelques imitations tres partielles qu’on fait de leur oeuvres apparaissent d’un poids bien leger, si on les compare a {’influence de Ronsard* 1 2.

Du Bartas trouva, en Italie, un accueil relativement favorable. Une version italienne de son poeme parut, a Venise, en 1 595, et n’eut pas moins de cinq editions en dix-huit ans. De plus, le Tasse emprunta, semble-t-il, a la Semaine l’idee de son Mondo

all’ altre molte, i piacevolissimi Romanzi del gratioso Ariosto nel piu terso idioma della castigliana favella rivolti : e le piacevolissime novelle del toscano Petronio nel tedesco e nel franzese mutate. »

Ainsi Cittadini parle de l’engouement des etrangers, d’une part pour la langue toscane, de l’autre pour les ouvrages italiens qu'ils lisent non seulement dans le texte original, mais dans des traductions.

1 A. Vannini, Notisie intorno alia vita e all’ opera di Celso Cittadini.

2 Pour Du Bellay, cf. F. Neri, II Chiabrera e la Pleiade francese, p. 195. Voir, en outre, ci-dessus, p. 283, n. 3.

Pour Belleau, cf. F. Neri, ouvr. cite, pp. 75, 82, 125, 143 suiv., 168 n., 193 et plus haut p. 283.

Pour J.-A. de Baif, cf. F. Neri, ouv. cite, pp. 59, 72, 74, 73, 77, 80 n., 81 n., 132, 165, 167 suiv. Voir en outre ci-dessus, p. 283, n. 3.

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