DU BARTAS, DE THOU, MONTAIGNE EN ITALIE
creato \ Mais si honorable que soit un tel succes, on ne peut le mettre en balance avec celui d’un Ronsard, qui fonda, sans le savoir, une veritable ecole, au dela des Alpes?
Et combien de Franqais eurent un sort plus ingrat que Du Bartas ! Malgre ses attaches avec les protestants, il beneficia, lui, de l’indulgence romaine, en raison du caractere de son oeuvre : elle exalte la religion sans attaquer le catholicisme \ D’habitude, on le sait, l’Eglise poussait la severite jusqu’a defendre d’accoler une epithete elogieuse au nom d’un heretique.
C’est, en partie, pour avoir contrevenu a cette defense, que le president de Thou vit condamner ses Histoires. N’allait-il pas, en outre, jusqu’a deconseiller et a blamer meme l’emploi de la violence contre les huguenots ? 3
Quant aux Essais1 2, ce qui les rendit suspects, c’est, par-dessus tout, l’esprit qui les anime; du premier coup, l’Eglise discerna
1 C’est l’opinion a laquelle incline M. Guido Mazzoni, p. xvii suiv. dans Opere minori in versi di Torquato Tasso, edizione critica a cura di Angelo Solerti. Poemi, vol. II, Bologna, 1891. II s’agit seulement de la premiere Semaine. Sur la fortune de cette traduction, oeuvre de Ferrante Guisone, voir l’etude citee de Guido Mazzoni et la Storia e ragione d’ogni poesia de Saverio Quadrio, t. VI, p. 229.
2 Antonii Possevini Societatis Jesus Tractcitio de poesi et pictura ethnica humana et fabulosa collata cum vera, honesta et sacra. Lugduni, 1594, p. 244 : « Verumtamen quoniam alienus a fede catholica fuit ac potius haereticos secutus est (licet Catholicos et viros religiosos interdum excipiebat humaniter ac quicquid scribebat, id ex Theologis Catholicis sumere conabatur) legendus non est, nisi permissu S. R. Ecclesiae, et aliquibus quidem deletis, in quibus labi deprehensus est. »
3 Paolo Sarpi, Scelte lettere inedite, p. 140 et 150, lettres du 18 aout 1609 et du 22 octobre 1609.
* La fortune assez modeste des Essais en Italie est connue grace a MM. Ferdinando Neri, Sulla fortuna degli Essais ( Rivista d'ltalia,
en Montaigne un seduisant et dangereux demolisseur \ Mais, parmi les griefs qu’elle fit entendre, de vive voix, a l’auteur, elle ne negligea point les louanges dont il gratifie des poetes heterodoxes \
L’Index des livres prohibes fit aussi une place a la Sagesse de Charron. On le devine : Rome ferma les portes de l’ltalie a 1’ Institution chretienne de Calvin ; elle ne les ouvrit pas aux Tragiques d’Agrippa d’Aubigne.
fevrier 1916) et Victor Bouillier, La Fortune de Montaigne en Italic et en Espagne.
En 1590, parurent a Ferrare les Discorsi mora-li, politici e militari del molto illustre signore Michiel di Montagna. C’est une traduction partielle qui a pour auteur Girolamo Naselli- Ce futur ambassadeur du due de Ferrare en France avait peut-etre connu Montaigne a Ferrare meme.
En 1633, parurent a Venise les Saggi di Michel Sig. di Montagna, overo Discorsi naturali, politici e morali. C’est l’ceuvre du toscan Girolamo Canini qui la completa, en 1634, par V Apologia di Raimond de Sebonde, saggio di Michel di Montagna.
II devait s’ecouler un siecle et demi avant que parut une troisieme traduction des Essais et deux siecles avant que fut reeditee celle de Canini.
Dans ses Discorsi morali, Padova, 1644, Flavio Querenghi cite Montaigne avec sympathie et s’inspire de lui discretement. Mais le nom et l’influence du grand ecrivain frangais se relevent tres rarement chez les ecrivains italiens, au moins jusqu’au xix8\ siecle. En particulier, il n’y a pas de rapports entre les Essais de M. et les Pensieri diversi de Tassoni. (Sur ce point, outre l’etude de F. Neri, voir celle de M. Setti dans Miscellanea Tassoniana, Bologne, 1908.)
1 On pouvait facilement s’en douter. Mais M. Giovanni Casati l’a amplement montre, pp. 266-268 d’un livre entrepris pour justifier diverses decisions prises par la Congegation de 1 ’Index, au cours des siecles, contre des oeuvres litteraires, / libri letterati condannati dull ’ Indice. Saggi con prefazione di S. E. il Card. Pietro Maffi, Milano, s. d. Le livre est revetu de l’imprimatur de l’archeveque de Milan (10 septembre 1921).
a Montaigne, Journal de Voyage, pp. 294 suiv.
RABELAIS ET MAROT EN ITALIE 29l
C’est apparemment pour des raisons d’ordre litteraire que Sperone Speroni repoussait les vers de Marot \ Son contemporain, Giovanni Botero obeissait a d’autres preoccupations, en ecrivant certaine page oil il maltraite, a la fois, Rabelais et Marot. Ce Piemontais (1540-1617) avait ete secretaire du cardinal Carlo Borromeo, puis agent de Charles Emmanuel a Paris, enfin precepteur d’un prince de Savoie. Aussi a-t-on le droit de chercher dans ses paroles un echo tout a la fois de la cour ducale de Turin et de l’Eglise. Or il publia, en i592, la premiere partie de ses Relazioni universali. On y lit un passage fort piquant sur Rabelais et Marot. Botero charge ces deux ecrivains d’une bonne partie des peches d’lsrael, car il les rend presque responsables des craintes et des revers eprouves par l’Eglise de France1 2,
1 Voir plus haut, p. 59.
2 On lira avec interet les considerations qui precedent le passage que nous venons de traduire. « La Francia e caduta pian piano in un’ estrema miseria, da un principio . quasi ridicoloso. Fu in quel nobilissirao regno a’ tempi di Francesco I, un uomo di bassa lega e di poca qualita, se tu miri il sangue e la fortuna ; ma d’ingegno vario e pronto e inclinato al male, e di lingua procace e licenziosa, non che libera, chiamato Francesco Rabeles. Costui dilettatosi per lungo tempo di praticare per taverne, e per luoghi simili, con frappatori e con gente infame non che vile ; e di conversare per le corti piu presto co’ buffoni e co’ sogliardi (soulards), che con gentiluomini e con persone d’onore, fece una ricolta di riboboli e di burle, e ne compose, e diede fuora un libro, molto accetto a’ Francesi per le molte facezie e motti, de’ quali egli e pieno. Quivi egli insomnia si beffa per tutto de’ preti e de’ religiosi, dell’ onesta e d’ogni virtu cristiana; e mette in burla e in dispregio la religione e le cose sacre, come tra gl’ Italiani il Boccaccio; ma con istile piu facile e popolare, e con impudenza e sfacciatezza maggiore. E si come costui in prosa, cosi Giovanni Marotto in versi bassi e di nessuna eleganza, ma facili e chiari, quasi alia bernesca, e sopra tutto ,salsi e faceti, aiuto anch’ egli il dispregio e l’avvilimento della santita cristiana. » Nous avons sous les yeux l’edit. de Venise, 1640, p. 436, des Relationi universali divise in quattro parti, arricchite di cose
« En ce royaume, ecrit-il, les ccrnrs des princes frangais et les maisons des particuliers etaient pleines des livres de ces deux auteurs. On ne vous parlait que des balivernes et des racontars ecrits par Rabelais pour tourner en ridicule l’honnetete des nonnes et la vie des religieux, pour faire mepriser l’Eglise, les ceremonies et les autres choses sacrees. On n'entendait, meme dans les camps, que les vers de Marot, pleins, eux aussi, d’impiete et d’impudence. De la sorte, il ne fut pas difficile a l’heresie de s’introduire peu a peu. En effet, grace a leurs bouffonneries et a leurs plaisanteries, Rabelais et Marot, qu’imiterent ensuite d’autres Franqais, ravirent aux ministres du culte et aux choses sacrees leur legitime credit \ »
Tous ces jugements et ces faits le prouvent : j usque vers la fin du premier tiers du xvn6 siecle, le chef de la Pleiade jouit d’un traitement de faveur au dela des monts.
Apres 1630, et durant plus de cinquante ans, on cesse, semble-t-il, d’ecrire, en Italie, le nom de Ronsard. Cependant, l’influence du maitre se maintient en ce pays, grace a Chiabrera et aux disciples de ce Ligure. « Sans doute, objectera-t-on ; mais, entre toutes les muses qui adoptaient les formes metriques
rare, e memorabili. E con l’ultima mano dell’ autore. Le chapitre est intitule Stato di Francia.
Botero jouissait, en son temps, dune grande reputation. Pour Balzac ( Lettres , XVI, 17, annee 1641) les deux principaux representants de la science politique sont Botero et l’espagnol Perez dans ses Obras y relaciones.
1 Puisque nous parlons de la fortune de Rabelais en Italie, rappelons l’etude importante publiee par Pio Rajna dans la Revue des etudes rabe~ laisiennes, t. I, p. 157, II Rabelais giudicato da un Italiano del secolo XVI.