‹ Ronsard en ItalieChapitre 105 sur 113 · PASCAL ET GASSENDI EN ITALIE · texte numérisé non relu

PASCAL ET GASSENDI EN ITALIE

Elle ignorait aussi les Provinciates de Pascal. Ces lettres fameuses etaient a l’lndex (1657) et les jesuites montaient bonne garde contre les livres franqais qui attaquaient leur compagnie, comme aussi contre tous ceux qui la defendaient, car les derniers ne s’expliquent guere sans les premiers \

Si les ceuvres de Gassendi purent se repandre en Italie, de bonne heure relativement et sans gene, si elles y eurent un succes assez grand, le cartesianisme, en revanche, eut peine a y recruter des disciples. Quand commenga-t-il a y faire bonne figure? A la fin du xvii6 siecle seulement. Ecoles et universites se mefiaient d’un philosophe que la congregation romaine competente rangeait au nombre des suspects. On ne detournait pas, au contraire, les fideles, de lire Gassendi1 2.

Enfin, comment l’ltalie aurait-elle pu connaitre et apprecier dignement les recherches de savants franqais tels que Pascal, Auzout, Pecquet, Roberval ? Galilee condamne par l’lnquisition en 1633, ses amis soumis a la contrainte douloureuse de ne reediter aucune de ses oeuvres, et reduits a se cacher pour enseigner ses doctrines ou pratiquer sa methode, Torricelli oblige de

1 Sur l’usage que les ennemis des Jesuites faisaient des Provinciates, a Naples, a la fin du xvne siecle, cf. G. Maugain, ouv. cite, p. 156.

2 De la l’indignation d’ Antoine Arnauld. II ecrivait en 1691 : <s Je ne m’etonne pas de ce que Ton me mande de Naples, que de jeunes fous sont devenus athees et epicuriens par la lecture des oeuvres de Gassendi. N’y a-t-il pas cependant de quoi admirer le grand jugement de MM. les Inquisiteurs de Rome, et le grand service qu’ils rendent a l’Eglise par leurs prohibitions ? Ils ont laisse toute liberte a ces jeunes gens de lire l’Auteur qui detruit, autant qu’il peut, les preuves les plus solides de l’existence de Dieu et de l’immortalite de l’ame (car il n’y a aucun des ouvrages de M- Gassendi; qui soit dans YIndex), mais il ne leur a pas ete permis de lire celui qui les aurait persuades de ces verites, pour peu qu’ils eussent l’esprit bien fait. » Lettres d’A. Arnauld, t. Ill, pp. 395-396).

ROKSARD EN ITALIE

laisser a des etrangers le soin de demontrer pleinement et d’exploiter sa belle decouverte sur la pression atmospherique : tant de faits penibles ne prouvent-ils pas a quel etat precaire etait reduite la liberte scientifique au dela des Alpes? Vers 1660, elle reprend des forces. Alors seulement, mais avec quelle timidite ! s’etablissent cjes echanges d’idees entre Frangais et Italiens essayant de penetrer les secrets de la nature, grace a l’observation et a l’experimentation \

En somme, les progres de l’esprit frangais echapperent longtemps a l’ltalie, qui s’imaginait exercer toujours en Europe une veritable hegemonie intellectuelle. Elle sortit de ce reve agreable et trompeur dans les trente dernieres annees du xvne siecle. Des avertissements comme le suivant la tirerent d’erreur. Le 2 janvier 1671, un membre de la Crusca attache a l’ambassade du Grand-Due pres de Louis XIV, Lorenzo Panciatichi, ecrivait, de Paris, des lignes, ou apparait la tristesse d’un homme a peine revenu d une surprise assez recente et tres penible pour son legitime amour-propre national. II semble avoir depuis peu « decouvert » la France de son temps, lui qui fait a un compatriote cette amere confidence : « Les beaux-arts ont passe les Alpes pour s’etablir en ces pays appeles autrefois barbares et devenus maintenant les plus delicats. Les sciences, l’erudition, les etudes ont pris racine dans ces terrains d’outre-monts, ou elles font merveilles. Nos terrains, au contraire, d’ou on les a transplantees, ne produisent presque plus de fruits... Nous autres Italiens, nous avons actuellement le dessous dans a peu pres tous les genres de litterature 1 2. »

1 G. Maugain, ouv. cite, chap. I et II.

2 Delle lettere familiari del Conte Lorenzo Magalotti e di altri insigni Uomini a lui iscritte, t. II, p. 16.

Panciatichi avait pour patrie la Toscane, c’est-a-dire une region d’ltalie qui, prenant l’avance sur les autres (le Piemont excepte), commengait depuis une dizaine d’annees a entrer en contact avec la langue et la litterature frangaises, ainsi que nous l’avons montre plus haut. Mais un voile epais derobait encore la France contemporaine a l’ltalie.

A la fin du xvne siecle, commence l’invasion des livres Grangers, surtout frangais, en Italie. Jusqu’alors Ronsard etait un de nos tres rares auteurs modernes dont il fut permis de dire qu’il avait trouve des lecteurs au dela des Alpes, le seul meme qui parvint a y exercer une veritable influence. Les ecrivains frangais nouvellement connus dans la Peninsule ne le font pas oublier. Ils lui donnent, au contraire, sans d’ailleurs le vouloir, un regain de vie. L’ltalie les accueille et leur prete l’oreille, tout en protestant contre leurs outrages, car ils ne lui epargnent pas helas ! a elle-meme les blessures. Elle se defend. Elle en appelle du xviie siecle au xvie. Ronsard fut l’idole du passe. « Fatale erreur ! » affirme Boileau. « Judicieux enthousiasme, repliquent certains Italiens. Seules une haine aveugle contre l’ltalie et la perversion du gout frangais expliquent le mepris actuel des compatriotes de Ronsard pour ce poete eleve a l’ecole italienne. Si des elements impurs se melent a la veine du maitre, la faute en est a des vices inevitables de l’esprit et du langage frangais. » On le voit done : vanter Ronsard sans reserve ou avec une attenuation, e’est pour certains Italiens du xvme siecle, surtout pour ceux de la ire moitie, une manifestation de patriotisme litteraire.

Ceux du xvi® siecle avaient montre un tour d’esprit assez different. Pourquoi aimaient-ils Ronsard ? Parce qu’ils reconnais-

saient en lui, non un Petrarque ou un Bembo, mais un Anacreon, un Pindare, un Horace. Ils appreciaient, dans l’oeuvre de ce Frangais, les progres qu’ils n’etaient pas encore parvenus a realiser eux-memes : il avait su doter le monde moderne de poemes lyriques nourris de seve grecque ou latine et susceptibles pourtant de rivaliser avec l’ode grave ou legere des anciens. L’estime que les humanistes italiens professaient ainsi pour une partie de l’ceuvre ronsardienne etait une invitation adressee a leurs compatriotes de suivre la voie tracee par le poete frangais.

Leur generosite leur coutait peu, il est vrai : ils se savaient si riches et se croyaient tellement superieurs aux Frangais ! Mais la liberte de leur jugement a peut-etre aussi une autre explication. En dehors de leur patrie venitienne, milanaise, genoise, toscane, romaine, objet de leur legitime amour filial, ils s’en creent une autre plus vaste : le monde humaniste. La Renaissance leur semble un mouvement qui ne s’enferme pas dans les limites de telles ou telles frontieres geographiques ou politiques, mais s’etend a tous les pays civilises. Elle a fait merveilles en Italie avec le Furioso d’Arioste, le Moise de Michel-Ange et tant d’autres chefs-d’oeuvre. Elle cisele maintenant des formes d’art originales dans le royaume de France. Ce sont autant de conquetes de l’esprit moderne ; il faut les saluer toutes et ne pas manquer d’y applaudir. Ainsi pensent, semble-t-il, les Castelvetro, les Vettori, les Bargeo.

C’est precisement avec une disposition d’esprit de ce genre que nous devons, a notre tour, estimer le don que fit Pierre Ronsard au Parnasse de nos voisins. Si tel ou tel critique italien du xviii0 et du xix® siecle a erre en reprochant a Ronsard une preciosite supposee francaise, alors qu’elle vient d’ltalie, s’il faut se garder de dire que Ronsard fut, a plusieurs moments, un

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simple « pillard », vivant des depouilles transalpines : il n’en reste pas moins qu’il a tres largement profite du butin accumule par nos voisins et des experiences tentees par eux. Qui sait meme s’il ne doit pas a l’un d’entre eux l’idee de composer des odes pindariques ? 1

Mais avec l’or et les pierreries que les Italiens, plus que personne, avaient exhumes des ruines du monde greco-romain, Ronsard a fagonne un joyau nouveau, dont nos voisins se sont, a leur tour, inspires. Depuis des siecles, il se fait ainsi un va-et-vient de France en Italie, d’ltalie en France. Le travail commence ici, s’acheve la. L’initiative est prise tantot par l’un, tantot par l’autre des deux pays. Ce sont des echanges que connait en particulier quiconque etudie 1’histoire de l’epopee, de ’a comedie, de la tragedie, de la poesie lyrique en France et en Ralie. Le temps a forge entre l’art et la litterature de France et d’Lalie des liens innombrables, dont Ronsard fut un des plus ouvriers.

1 H. HA jvette, Un exile florentin a la cour de France, p. 452 et plus generalemer r, presque toute la conclusion, — Note sur Ronsard italianisant ( Revue de litt. comparee, juillet-septembre 1924, pp. 476 et suiv.).

APPENDICE

Quelques exemplaires anciens d’ceuvres de Ronsard

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