REMI BELLEAU EN ITALIE
En effet, a peine elu pape sous le nom de Paul IV (1 555), le cardinal Caraffa essaya de realiser un reve que caressaient avec lui ses ambitieux neveux: s’appuyer sur la France pour renverser la domination espagnole en Italie. Un traite dalliance fut signe avec Henri II aux derniers jours de 1 555. Le due de Guise passa en Italie, a la tete d'une petite armee. II avait notamment sous ses ordres Louis Abain de la Roche-Posay, que nous retrouverons plus loin, et Remi Belleau. Ce poete se mit en route malgre une odelette ou Ronsard le plaisantait d’abandonner ainsi la plume pour Tepee. Ami de Belleau, il pouvait se permettre envers lui une douce raillerie. Leur intimite ne remontait pas loin, mais s’etait solidement fortifiee depuis deux ou trois ans, grace a des gages reciproques. Ils avaient entrepris de vulgariser TAnacreon d’Henri Estienne paru en 1554. Mais, tandis que « Tun exergait sa verve et l’autre sa patience » , sur les memes textes, les deux concurrents observerent entre eux une parfaite courtoisie. Bien mieux, ils se donnerent des marques de vive affection: ils se dedierent mutuellement des poemes. Ils trouverent les termes les plus flatteurs pour parler Tun de Tautre. Belleau dit a un papillon :
Va-t-en, mignon, a mon Ronsard Que j’aime mieux que la lumiere De mes yeus, et dont se tient fiere Ma muse, car il daigne bien Lire mes vers qui ne sont rien.
Ronsard, de son cote, recommande Belleau a Christofle de Choiseul : il le vante « d’enfanter choses toutes nouvelles » ; il le consacre septieme poete de la Pleiade.
Pendant les dix mois qu’il passa dans la Peninsule, Belleau vecut journellement au milieu des Italiens qui s’etaient joints
a la petite troupe frangaise. N’eut-il pas occasion d’entretenir quelques-uns d’entre eux du sujet qui lui tenait le plus a qceur, les beaux vers? De meme, ne prononca-t-il jamais le nom de Ronsard dans les villes ou il s’arreta, Plaisance, Panne, Bologne, Rome, Teramo, Civitella? 1
La fortune ne favorisa pas les troupes de Guise. Une fois de plus s’evanouit l’espoir de detruire la puissance espagnole dans la Peninsule.
Personne ne dut en etre plus afflige que le cardinal Charles de Lorraine, car il avait consacre toutes les rsssources de son credit a rendre plus seduisant le projet de l’expedition. Il y avait travaille a Rome meme, au cours d’une mission qu’il remplissait, avec le cardinal de Tournon, en 1 555. Il etait alors a son troisieme sejour en Italie. Nous l’y retrouverons encore bientot. Or, il compte parmi ces prelats que leur haute culture et leurs relations nombreuses pouvaient aisement transformer en propagateurs de nouvelles litteraires en dega ou au dela des Alpes. La violence dont il fit trop souvent preuve au cours des guerres de religion l’a justement compromis. Mais elle ne doit pas obscurcir I’eclat de ses grands services. D’apres Estienne Fasquier, dans ses Rechcrches de la France l’illustre prelat Charles de Lorraine fut, en son temps, « la seule ressource des bonnes lettres et disciplines » 2. Sa recompense fut de voir placer sous son
1 Alexandre Eckhardt, Remy Bellcau, sa vie, sa bcrgerie, iro partie, chap. II, — Laumonier, Ronsard, pocte lyrique, pp. no, 132, 161 suiv., 177, 310, — Ronsard, CEuvrcs, t. V, pp. 184-187.
2 Du moins les titres ne manquent-ils pas an cardinal pour meriter cet eloge: il fonda une universite a Reims, sa ville archiepiscopale ; il