LE CARDINAL DE LORRAINE
auguste et puissant patronage la plupart des livres parus en notre pays durant une trentaine d’annees \ Les poetes entonnerent a 1’envi ses louanges : Ronsard plus que tout autre, car entre i55o et i562, il ne lui adressa pas moins de onze pieces de vers, quelques-unes tres longues ; il a soin d’y rappeler, a l’occasion, qu’il a ete jadis le condisciple du prelat, au college de Navarre. Il a beau lui reprocher deux tois de ne 1‘avoir point « honore selon le merite de sa vertu » ; il ne fut pas sans profiter largement de la protection dune puissante Eminence qui, d’abord le bras droit d’Henri II, fut ensuite le vrai roi sous Francois II 2. D’ailleurs, outre une camaraderie d'enfance, un encens prodigue genereusement et un admirable talent, Ronsard pouvait soutenir d’autres droits a la bienveillance de ce grand ennemi des huguenots : nous voulons dire une repugnance marquee contre la Reforme, un zele combattif pour 1’Eglise.
En i562 et i563, le cardinal de Lorraine joua un role preponderant a Trente. Des prelats, des abbes, des theologiens franqais au nombre d’une trentaine ecoutaient ses avis et suivaient ses directions. Eux et leurs secretaires ne consacraient evidemment pas toutes leurs heures aux seances du Conciie. Avant ou apres,
provoqua ct encouragea la creation dune autre a Pont-a-Mousson ; il fit rendre la liberte de la plume et de la langue a Pierre Ramus, coupable d’avoir maltraite Aristote; il obtint meme pour le savant professeur une cliaire au College royal; il combla de faveurs les grands hellenistes frangais, Turnebe, Dorat, Danes. Voir J.-J. Guillemin, Lc cardinal de Lorraine, chap. XXI.
x Papyrii Massoxis, Elogia, p. 443.
! Claude Binet, La Vie de P. de Ronsard, ed. Laumonier, p. 145, — E. Picot, Les Frangais italianisants ait xvi° siecle, t. I, p. 294.
ils devaient engager des conversations plus libres avec les Italiens beaucoup plus nombreux que nos compatriotes. Elies porterent sans doute, en janvier i563, sur une oeuvre qui, des son apparition, provoqua une grande joie parmi les catholiques frangais et une profonde indignation dans les antes protestantes. C’etait la Remonstrance de Ronsard an pen pic dc France. Elle venait de paraitre a Paris \ Or, des courriers arrivaient sou vent a Trente, avec des lettres et des paquets destines aux ambassadeurs laics de Charles IX ou bien aux prelats francais. Ces messages durent introduire dans la ville un ou deux exemplaires du poeme de Ronsard. L’hypothese est tres plausible, car plusieurs passages de la Remonstrance etaient propres a seduire 1’orgueil de deux membres tres influents du Concile : Charles de Lorraine et 1’eveque Pierre Danes. Ronsard exalte le « sacre sang Guysian », il se fait l’echo de la controverse qu’il avait entendue au colloque de Poissy entre Theodore de Beze et le cardinal; il reproduit dans tout un alinea certaine argumentation de cette Eminence. Voulant, d’autre part, montrer que d’illustres savants peuvent rester fideles a l’Eglise, il cite Amyot et Danes « lumieres de nostre age » . Il les interpelle en ces termes :
€ Hommes dignes d'honneurs, cheres testes et rares,
Les cieux de leur faveur ne vous soient point avares,
Vivez heureusement, et en toutes saisons,
D’honneurs et de vertus soient pleines voz maisons.* £
1 Ronsard, CEuvres, t. V, p. 366, t. VII, p. 541 (a propos de V, 371). Peut-etre la Remonstrance parut-elle des la fin dc decembre 1562.
2 Id., t. VII, p. 542. Ces vers furent supprimes apres 1578. Ajoutons que Danes etait tout a la fois eloquent et spirituel. Voici un de ses traits que Lansac, ambassadeur de Charles IX pres de l’auguste assemblec, s’empressa de rapporter au monarque. Un jour, cormnc on ecoutait Danes